III
d’être substantiel, c’est la puissance en vertu de laquelle une chose peut, avec l’aide d’un certain agent, être au sein de la nature réelle. Or cet être, en vertu duquel une chose, avec l aide d’un agent, peut être au sein de la nature réelle, c’est l’être d’existence. La pure puissance à recevoir l’être pur et simple, 1 être a -existence actuelle, c’est donc la puissance de la matière, et non pas la puissance d’une chose actuelle, qui serait en cet acte appelé essence ou en quelque acte que ce soit. Il me parait donc que ce terme . l’être (esse) n’exprime pas une certaine forme absolue qui serait ajoutée à l’essence de la créature. »
Par cette discussion, Saint Thomas d’Aquin se trouve tout aussi bien condamné qu Henri de Gand. C est, au contraire, le philosophe gantois qui se trouve spécialement visé dans les lignes suivantes :
« Ce terme : l’être (esse) n’exprime pas non plus, comme certains le prétendent, un rapport à l’égard de l’agent, bien que, sans ce rapport, on ne puisse être. En effet, cet homme-la, iste homo », — c’est d’Henri de Gand qu il s agit « qui prétend que l’être exprime un rapport, admet que esse est à essentia ce que currere est à cursus ; mais le mot courir n’exprime pas plus que le mot course un rapport à l’égard d’un agent; partant, ni être, ni essence n’expriment un tel rapport. Il me semble donc qu être et essence diffèrent seulement par la façon dont ils désignent une même chose; l’un de ces termes la désigne par un verbe et 1 autre pai un nom, en vertu de quoi, comme nous l’allons dire plus loin, l’un implique ce que l’autre n’implique pas ».
Ces dernières lignes nous annoncent qu’entre l’être et l’essence, Hervé Nédélec. mettra quelque différence ; mais cette différence ne sera pas d’ordre métaphysique ; elle sera simplement d’ordre grammatical ; les deux mots n’auront pas, à son gré, exactement la même façon de désigner ce qu’ils signifient, le même rnodus significandi ; l’un d’eux impliquera, importera certaines idées que l’autre n’implique pas.
« L’être, il est vrai \ n’exprime pas une certaine nature absolue qui serait ajoutée à 1 essence de la créature. Il n en résulte pas, cependant, qu une créature, qu une substance créee, tel un homme ou un animal, soit son propre être.
» Pour rendre cette proposition évidente, il faut, tout d abord, savoir ceci : Tout terme concret, que ce soit un substantif, tel
i. Hervæus contra Henricum de esse et essentia. Ch. III de la réponse. Ms. cit., fol. 222, coll. a et b.
HERVÉ NÉDÉLEC
homme ou animal, ou bien un adjectif, tel blanc ou coloré, par son sens (si g ni fica tum) direct et explicite ne désigne rien d’autre que cette nature substantielle ou accidentelle, l'humanité, l’animalité, la blancheur, la couleur; c’est cette nature que les susdits termes désignent d’une manière concrète. Toutefois, par leur manière de la désigner (ex modo significandi). ces termes concrets introduisent ( important ) implicitement tout ce qui peut appartenir au sujet, au suppôt ( supposition ) possesseur d’une telle nature. Un homme, par exemple, c’est même chose que ce qui possède l’humanité ; cependant, par sa façon de désigner, ce terme : un homme, implique tout ce qui peut être possédé par un sujet porteur de la nature humaine. C’est pourquoi, dans la catégorie de la substance, le terme concret, par sa façon de désigner, n’exclut point les accidents ; que dis-je, il les introduit d’une manière implicite ; au contraire, par sa façon de désigner, le terme abstrait exclut les accidents.
» Il faut, en second lieu, savoir que ce terme : l’être (esse) peut être entendu de deux manières, comme on l'a dit plus haut.
» On le peut entendre, d'une première façon, de l’acte même possédé [par la chose qui est]. C’est en ce sens que nous disons : L’être est un certain acte, et cet acte, c’est l’essence, comme l’acte qui consiste à courir, c’est la course. C’est en ce sens qu’on prend le terme être (esse) quand on parle de l’être d’essence.
» D’une seconde façon, on le peut prendre pour désigner le fait de posséder l’acte dont il s’agit ; le terme être implique alors une certaine note verbale, une certaine manière d’être à l’égard d’une certaine chose qui possède cet acte '.
Je dis alors que si l’on prend l’être au premier sens, c’està-dire pour cet acte qui est l’essence et qu’on appelle l’être d’essence, une créature, considérée d’une manière concrète, un homme ou un animal par exemple, n’est pas son être, car il n’est pas non plus son essence considérée d’une manière abstraite ; un homme, en effet, n’est pas son humanité, et cela parce que le terme : un homme, en vertu de sa façon de désigner (ex modo significandi ), introduit d’une manière implicite autre chose que l’humanité; il introduit tout ce qui peut être possédé par un suppôt de la nature humaine.
» Si nous prenons l’être au second sens, on ne peut plus dire, ni au sens abstrait ni au sens concret, que l’essence d’une créature en soit l’être ainsi considéré ; en effet, l'être, considéré de la
i. Au lieu de : ad aliquod habens, le texte porte : ad aliquod aqens.
D’HENRI DE GA.ND A Dll N S SCOT