C. L'actualité de la matière première
Parmi les doctrines de Richard, l’une de celles qui ont le plus retenu l’attention de Guillaume est celle qui attribue une actualité à la matière. Cette doctrine, il l’admet, mais il la complique de distinctions subtiles qui ne contribuent guère à l’éclaircir.
i. Guillelmi Varonis Op. laud., Lib. II, quæst. 53 (Dist. XII, quæst. VHj : Utrum materiæ sub quantitate cæli et istorum inferiorum sunt ejusdem rationis ; ms. cit., fol. i5o, col. d.
a. Nous donnons cette indication telle qu’elle est au manuscrit que nous avons consulté; mais nous n’avons pas trouvé ce texte dans les Confessions .
GUILLAUME VARRON
« La matière, dit-il ', est un certain acte, car c’est une essence absolue qui existe hors de l’intelligence.
» Toutefois, en l’acte comme en la puissance, il faut établir une distinction.
» Le mot acte peut être pris de deux manières. En la première manière, le mot acte désigne un acte parfait et manifeste; en la seconde, un acte imparfait et non manifeste. Au premier sens, il est nommé forme , car la perfection du composé provient principalement de la forme; c’est un acte manifeste car, par la forme, une certaine opération est produite. Au second sens, on peut nommer acte tout être positif capable de servir de terme à l’activité d’un agent quelconque; l’acte ainsi conçu n’a pas besoin d’être parfait ni manifeste ; mais il faut qu’il soit le principe de quelque opération directe.
» De même, il y a deux sortes de puissances ; l’une d’elles est parfaite, manifeste et réelle; l’autre est imparfaite, elle n’est ni manifeste ni réelle ; la puissance réelle est plutôt celle qui se rapporte à l’acte manifeste et parfait ; on la nomme puissance subjective ; la seconde puissance est dite objective ; lorsque Dieu créa la matière, cette matière fut, d’abord (prias), en puissance objective. »
Ces distinctions établies en la puissance nécessitent quelques explications; divers autres passages de l’œuvre de Guillaume Varron nous les suggèrent; la suite les justifiera.
Le degré inférieur de puissance, c’est la possibilité pure; en lui donnant le nom de puissance objective, Varron, conformément à l’usage constant de la Scolastique et contrairement à celui qui a prévalu de nos jours, entend qu’une telle puissance n’existe pas hors de l’esprit ; c’est pourquoi il déclare qu’elle n’est pas réelle. La dernière phrase se doit entendre ainsi : Avant que Dieu ne créât la matière, elle était à cet état objectif de possibilité pure, en la pensée divine. Le degré supérieur de la puissance, la puissance subjective, c’est cette possibilité, déjà unie à un acte imparfait, qui est préparée à recevoir la forme, qui est le sujet de la forme et qui a, par elle-même, une réalité hors de l’esprit.
« On peut encore établir en l’acte, poursuit Varron, des distinctions qui s’expriment en d’autres termes.
» Le mot acte , en effet, peut être pris en trois sens différents. En premier lieu, il désigne un acte indéterminé susceptible d’être
i. Guillelmi Vakonjs Op. laud., Lib. II, quæst. L (Dist. XII, quæst. IV) : Utrum materia, secundum se considerata, dicat aliquam naturam positivam secundum aliquem actum. Ms. cit., fol. i46, col. d.
d’hENRT DE GAND a DL'NS scot
déterminé par quelqu’autre chose ; en second lien, il signifie l'acte qui détermine une autre chose ; en troisième lieu, il indique un acte déterminé. Au premier sens, l’acte, c’est la matière ; au second, c’est la forme; au troisième, c’est le composé...
» On peut, en la puissance, établir des distinctions semblables.
» [Cela posé, je dis] que la matière n’est pas acte, [mais puissance,] si l’on entend par puissance celle qui est [préparée] pour la forme, et par acte soit l’acte qui détermine, soit l’acte qui est déterminé; il est, en effet, ... de la nature de la matière de pouvoir être transmuée en toute forme et d’être en puissance de toute forme.
» Mais si l’on entend par acte l’acte indéterminé et non manifeste de quelque chose qui est, cependant déterminé, et par puissance la puissance objective et conçue en la raison (potentia rationis et objectiva ), on peut dire qu’avant qu’elle ne soit, une chose est en puissance ; je dis, en ce cas, qu’à l'égard d’une telle puissance, la matière est acte ; non pas que ce soit l’acte absolument parfait d’une telle puissance purement conçue ( potentiæ sectindum rationem ) ; mais [je dis qu’elle est acte] parce qu’elle désigne une entité véritable et qui peut être posée hors de notre Ame ( positiva extra animam), parce qu’elle est une chose qui peut servir de terme à la création, ha matière est donc acte parce qu’elle est un être qui peut être posé hors de l’esprit ( positivum extra mentem ), parce qu’elle est le terme de la création, parce qu’elle est une partie réelle d’une chose réellement composée et le fondement de toute la nature. On dit, toutefois, que c’est un acte imparfait et non manifeste, car elle n’effectue par elle-même aucune opération, car elle ne peut rien mouvoir d’elle-même vers un terme manifeste ; mais elle est préparée à devenir acte déterminé. »
Les pensées que Guillaume Varron exprime en ces pages sont toutes voisines de celles de Richard de Middleton ; elles sont dictées par les deux mêmes préoccupations qui sont les suivantes :
En premier lieu, refuser toute réalité à ce que les Péripatéticiens nommaient matière ; réduire cette pure possibilité à n’être qu’une notion, inexistante hors de l’esprit qui la conçoit.
En second lieu, au-dessous de la substance, mettre une matière qui ait mains d’actualité qu’elle mais qui, cependant, puisse, elle aussi, être posée dans la réalité, de telle façon que l’on puisse, sans contradiction, affirmer que Dieu a créé, tout d’abord, une matière première dépouillée de toute forme.