IV
DUÎSS SCOT ET LE SCOTISME
sence ; il n'y a pas non plus une simple distinction de raison, seule admise par Siger de Brabant, par Godefroid de Fontaines, par Roger Bacon, car, sinon en réalité, du moins dans l’esprit, l’essence peut être posée sans que l’existence le soit.
Si l’esprit peut ainsi poser l’essence sans poser l’existence, c’est qu’il peut considérer une chose en tant qu’elle est l’image d’une idée ou d’un modèle éternellement existant en la pensée divine, sans être contraint de la considérer en même temps comme effet de la puissance divine qui lui confère l’existence.
En tant qu’imagé d’une idée divine, la chose a une certaine manière d’être, distincte de 1 existence. Thomas d’Aquin et Henri de Gand s’accordent à donner à cette manière d’être le nom d’être d'essence (esse essentiæ), que nous pouvons remplacer par le nom d’existence essentielle ; ils s’accordent à déclarer que cette existence essentielle peut être posée dans l’esprit séparément de l’existence proprement dite ou existence actuelle, tandis que dans les choses qui sont hors de l’esprit, l’existence essentielle est invariablement unie à l’existence actuelle et individuelle.
Telle est la théorie contre laquelle proteste toute la doctrine de Duns Scot.
De même que l’individu est contenu d’une manière unitive dans l’espèce, de même l’existence actuelle et individuelle est contenue d’une manière unitive en l’existence essentielle ; entre ces deux existences, donc, il n’y a ni séparation réelle ni séparation potentielle ; l’essence n’a pas d’autre manière d’être que 1 existence actuelle et individuelle; l’esprit seul distingue l’essence au sein des individus qui existent hors de lui ; mais cette opération intellectuelle ne confère à 1 essence, séparée de l’existence réelle, aucune manière d’être; il n’y a pas d’e.«e essentiæ , d existence essentielle. Voilà ce que Scot va très nettement affirmer contre Henri de Gand, et son affirmation vaudra a fortiori contre Thomas d’Aquin.
Pour distinguer l’existence essentielle de 1 existence actuelle, Henri de Gand a fait consister la première en un certain rapport entre la créature et Dieu et la seconde en un autre rapport entre les deux mêmes termes ; en tant quelle est l’image d’une idée éternellement contenue en la connaissance divine, la créature a l’existence essentielle, mais non point 1 existence actuelle , poiu qu’elle possède cette dernière existence, il faut quelle contracte avec Dieu un second rapport, par lequel elle devient un eilet du pouvoir créateur de Dieu.
SCOT 11ÉDUIT L’ESSENCE A l’eXISTENCE
Duns Scot trouve qu’il n’v a rien, en cette analyse, qui soit véritable
« Ce n’est pas seulement l'existence essentielle, c’est aussi 1 existence actuelle qui est le fondement d un tel rapport entre la créature et Dieu. Selon Saint Augustin, en effet, Dieirne connaît pas de deux manières différentes les choses qui sont déjà créées et celles qui doivent être créées; il prévoit f de toute éternité] 1 existence actuelle aussi bien que 1 existence essentielle ; personne, cependant, n admettra qu en vertu de ce rapport, l’existence actuelle a été de toute éternité une existence réelle et véritable ; dès lors, il n y a pas plus de raison pour l admettre au sujet de l’existence essentielle.
» D ailleurs, tous les motifs que 1 on invoque pour démontrer que l’intelligence divine [confère une manière d’existence à l’essence qu elle conçoit,] on pourrait également les invoquer au sujet de notre intelligence. » 11 semble bien, d ailleurs, que telle ait été l’intention de Thomas d’Aquin et d’Henri de Gand ; maintes fois, ils ont déclaré explicitement ou donné implicitement à entendre que 1 esse essenliæ , l’existence essentielle, c’est la manière d’être qu'a l’essence en notre esprit. « En effet, lors même qu une chose n existe pas, nous pouvons la concevoir, et nous en pouvons concevoir soit l’essence, soit l’existence; cependant, on n admettra pas que, par 1 effet de l’idée que nous avons conçue, cette chose ait une véritable existence actuelle non plus qu une véritable existence essentielle. »
11 n y a donc aucune existence essentielle distincte de l’existence actuelle. « On appelle être bien déterminé (eus ratum), dit Duns Si ot, toute chose qui a une existence ferme, une existence vraie, soit essentielle, soit actuelle, car l’une de ces existences ne se rencontre pas sans 1 autre de quelque manière qu’on les veuille distinguer. Ens ratum appellatur illud quod habel esse firmum et verum esse, sive essentiae , sive existentiæ ; quia unum non est sine al ter o, qualitercunque distinguantur. » On ne saurait dire plus formellement qu entre l’essence et l’existence, il n’y a ni la distinction réelle que Thomas d’Aquin traçait ni la distinction d’intention qu’Henri de Gand apercevait; il n’y a qu’une distinction de raison.
Une autre voie semble s’ouvrir, qui conduirait à poser une existence essentielle différente de l'existence actuelle. Ce qui
i. Joannis Duns Scoti Scriptum Oxoniense, Lib. I, Dist. XXXVI, quæst. unica. Kn cette question, Maurice du Port signale un long développement comme interpolé; nous nous sommes gardé d’en faire état.