‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 234 sur 485 · IV · texte numérisé non relu

IV

DUNS SCOT ET LE SCOTISME

dit Jean le Chanoine \ « demander par quoi un individu est individu, c’est ne rien demander du tout ; c’est une question qui n’en est pas une. Et voici comment il le prouve : Demander par quoi une chose est une chose, c’est poser une question qui n’en est pas une. Mais demander par quoi une chose est singulière, c’est demander par quoi cette chose est une chose ; c’est donc poser une question qui n’en est pas une ; car une chose est singulière par le fait même qu’elle existe. Aucune chose n’est universelle, et cette affirmation peut, à son tour, se prouver par la suivante : Tout ce qui est hors de l’âme existe par cela même qu’il est unique, comme le dit Boèce au traité De unitate et uno ’.

» En outre, toute question qui part d’une supposition fausse est une question qui n’en est pas une. Or la question dont nous parlons est de cette espèce-là. Donc etc. La majeure est évidente par le VIE livre de la Métaphysique. Quant à la mineure, en voici la preuve :

» Cette question présuppose l’existence, en la nature des choses, d’un principe ( aliquid ) qui serait indifférent à être cette chose-ci ou à être cette chose-là ; ce principe serait contracté par les raisons d’individuatiou. Or, que cette supposition soit fausse, cela se peut démontrer ainsi : Tout principe qui est indifférent à deux actes opposés ou simplement distincts peut passer d’un de ces actes à l’autre. Si donc l’humanité est indifférente à recevoir telle différence individuelle ou telle autre, elle doit pouvoir se transmuer de l’une en l’autre, en sorte que l’humanité de Socrate se puisse transmuer en celle de Platon, ce qui est absurde. »

En disant qu'une chose est unique par là-même qu'elle existe, Auriol semblait suivre le sentiment d’Henri de Gand ; mais il ne pouvait aller jusqu’au bout dans cette voie et déclarer que c’est l’existence qui individualise l’essence, puisqu’il n’admet aucune distinction entre l’essence et l’existence. Il était donc logiquemen amené à la conclusion que Bacon avait formulée : Le problème de l’individuation n’est qu'une sotte question.

Cette conclusion, nous avons entendu Jea)x le Chanoine la lui attribuer; écoutons-la maintenant de sa propre bouche.

« Je demande donc 5 ce qu’est le principe d’individuation, et je

i. Joannis Canonici Quæstiones super libros Physicorum, lib. I, quæst. VI; éd. cit., fol. 16, col. d. t . .

s. Nous savons que ce traité n’est pas de Boèce, mais de Dominique Gundisalvi. .

3. Pétri Aureoli Commentarii in Secundum Librum Senlentiarum ; Dist. IX , quæst. III : Per quid contrahatur ad individuum, art. III ; p. ii4> coll. a et b.

39° l’individuation selon auriol IV -40

réponds sans donner d’arguments. Je pose trois propositions dont voici la première :

» A parler au point de vue de la réalité, lorsqu’on demande ce que l’individu ajoute à la nature spécifique ( ratio speciei), ce n'est, pas une question ( quæslio nulla eut). Toute chose, en effet, par cela même qu’elle existe, existe d’une manière singulière ; par cela même qu’elle est une raison indifférente et commune [à plusieurs individus], elle est conçue. Partant, demander par quoi une chose qui existe hors de l'esprit, est singulière, c’est ne rien demander du tout. Cela revient, en effet, à demander ceci : Une chose réelle est-elle, tout d’abord, universelle hors de l’esprit, et lui advient-il ensuite quelque chose qui la rende particu- •lière? Mais cette question, ce n’est rien; puisqu'une chose réelle, par cela même qu’elle est une chose et quelle n’implique aucun concept, cette chose, dis-je, par là même est singulière. Ainsi donc lorsqu’on demande par quoi une chose réelle est singulière, je réponds que toute chose est singulière d’elle-même et qu’elle ne 1 est par rien d’autre que par elle-même. »

« Tout ce qui existe, dit encore Auriol est, selon Boëcc, numériquement un ; il paraît donc que toute entité, par cela seul qu’elle est hors de l’esprit, est, de soi singulière, et je ne dois point chercher d’autre cause. »

Une telle doctrine ne saurait s accorder avec les considérations que Duus Scot a développées au sujet du principe d'individuation ; elle est plus voisine de la théorie d Henri de Gand; mais ne songeons pas à mettre Auriol au nombre des disciples du Docteur solennel.

A la suite d Avicenne et de Saint Thomas d Aquin, Henri de Gand distinguait l’essence aussi bien du singulier que de l’universel ; 1 essence est indifférente à l’existence singulière aussi bien qu’à l’existence universelle.

Ce sont donc Henri de Gand et ses partisans qui sont visés dans le passage suivant 1 2 :

« Certains docteurs modernes distinguent trois sortes d’unités. Il y a, d abord, une unité singulière, à laquelle il répugne jusqu’à la contradiction d être multipliée et d’être conçue d’une manière universelle ; il y a, en second lieu, l’unité universelle... Cette unité n’est pas celle d’une certaine chose réelle... Cette unité

1. Pétri Aureoli Commentant in Secundum Librum Sentenliarum, Dist. IX, quæst. II : De hierarchiis et ordÎDibus angelorum ; art. II, p. io8, col. b.

2. Pétri Aureoli Commentarii in Secundum librum Senlentiarum, Dist. IX, quæst. II, art. II ; p. 107, coll. a et b.

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