IV
genre et la réalité d’où se tire la différence spécifique, réalités dont l’ensemble nous donne la réalité spécifique. »
Antonio d’Andrès s’écartait donc, au sujet du principe d’individuation, des indications très nettes de son maître; iljs’en écartait dans un sens tel que la distinction entre l essence spécifique et le principe d’individuation, entre la quiddité et l'hœccéité fût exagérée. Mais il ne s’écartait pas moins des habitudes invétérées de la Scolastique ; il regardait, en effet, la différence spécifique comme jouant le rôle de matière par rapport au genre ; or s’il est une proposition qui fût courante dans les écoles, c’est assurément celle-ci, dont le système d’Avicébron n’était, pour ainsi dire, que le développement : La différence spécifique est au genre comme la forme est à la matière.
Or, cette théorie, à laquelle nous l avons entendu contredire. Antonio d’Andrès l’admettait et la formulait en des termes qu’un disciple d’Avicébron n’eût guère désavoués.
« Toutes les choses naturelles, écrivait-il ', qui, directement et par elles-mêmes, sont en un genre, sont ou bien composées véritablement de matière et de forme, ou bien d’un principe matériel et d’un principe formel.
» Cette proposition, je la démontre ainsi : Tout ce qui est susceptible de définition est vraiment composé d’un principe matériel et d’un principe formel... Et je le prouve. Aristote dit, en effet, au septième livre de la Métaphysique, qu’une définition est une longue raison [ratio) qui a des parties, et de même que la définition entière correspond à la totalité du défini, de mêaie les parties delà définition correspondent au parti du défini. Or les parties de la définition sont le genre et la différence ; le genre est quelque chose de matériel et la différence quelque chose de formel ; il en sera donc cfe même du côté du défini...
» En outre, je raisonne ainsi : Il est impossible que des objets soient, à la fois, réellement differents et réellement conjoints par quelque chose qui, dans les deux cas, serait absolument le même; or toutes les espèces qui sont comprises sous un même genre se comportent comme il vient d être dit; elles doivent donc différer par quelque chose et convenir entre elles par quelque autre chose ; ce par quoi elles conviennent ensemble est quelque chose qui leur est commun et qui est matériel, tandis que ce par quoi elles diffèrent est quelque chose de formel. La majeure de ce
i. Antonii Andreæ De tribus orincipiis, Pars I, quæst. II, quantum ad primum est notandum... r
DUNS SCOT ET LE SCOTISME
raisonnement est évidente par les termes mêmes ; quant à la mineure, elle est patente; ces espèces, en effet, sont, à la fois, différentes et non diverses; elles se distinguent les unes des autres par les différences spécifiques, mais elles se réunissent en un même genre ; or le genre est quelque chose de matériel et la différence quelque chose de formel.
» Ce raisonnement est confirmé par ceci : Tout ce qui, de soi même, existe en un certain genre est composé de quelque chose qui peut être contracté, et de ce qui contracte ce quelque chose ; donc d’un principe matériel et d’un principe formel. »
Ces principes, non seulement Andrès les énonce, mais il les applique en mainte circonstance. Comme Duns Scot, il nous apprend 1 que « les deux réalités dont se compose l’être en général sont, en certains êtres, réellement et essentiellement distinctes ; c’est ce qui a lieu, en particulier, pour ceux qui possèdent plusieurs formes substantielles ; en ce cas, la réalité qui caractérise le genre est prise d’une chose et la réalité qui constitue la différence est tirée d’une autre chose. Nous en trouvons un exemple en l’homme ; la réalité générique se tire de la forme sensitive et la réalité de la différence spécifique se prend en laïorme rationnelle ».
Or, lorsqu’il existe plusieurs formes substantielles en un même composé, « on peut, pour éviter les chicanes, dire 2 qu’il y a une existence unique, totale dernière et spécifique qui provient d’une forme unique, spécifique et ultime ; un tel composé se divise alors en deux parties, savoir : un acte prochain qui est la forme ultime, et une puissance propre à cette forme, puissance qui comprend la matière première et toutes les formes précédentes. »
Que l’on revienne maintenant à cette proposition : L’hœccéité est à l’essence spécifique ce que la différence 'spécifique est au genre, et l’on sera forcément conduit à cette conclusion : Le rapport de l’hœccéité à l’essence spécifique n’est] pas celui d’une matière à une forme, mais bien celui d’une forme à une matière. L’hœccéité vient contracter l’essence comme la forme spécifique unique vient contracter l’ensemble, comparable à une matière, de la matière première et de toutes les formes précédentes.
Cette théorie, qui deviendra commune en l’Ecole Scotiste, il semble qu’Antonio d’Andrês, oublieux de la doctrine qu’il sou-
1. Antonii Andreæ De tribus principus , loc. cit., sed contra istam concïu-
sionem instatur... . ..
2. Antonii André* De tribus principus , quæst. X (Pars II, quæst. IV) : Nec rationes alterius opinionis concludunt.