IV
DUNS SCOT ET LE SCOTISME
puissance. L’universel, en effet, n’existe en acte que par l’action de l’intelligence... »
En dépit de cette profession de foi conceptualiste, les tendances réalistes de l’auteur percent en mainte proposition relative à la nature du principe d’individuation ; il avoue, d’ailleurs, que ces propositions sont en contradiction formelle avec celles que le Docteur Subtil a énoncées. « Quelqu'un [anus), dit-il l 2, en désignant par là son propre maître, quelqu’un prétend que cette différence individuelle n’est pas, par essence, un être, qu’elle en reçoit seulement le nom (ista differentia individualis quidditative non est ens, sed tantum denominative)... Je prétends que cette différence peut être appelée un certain être ou une certaine réalité distincte de la réalité de la nature susceptible d'être contractée en individus... Cette différence est distincte de la nature, réellement et, partant, formellement. Qu’elle en soit distincte formellement, cela est évident par ce qui précède ; la nature créée ou essence spécifique n’est pas, d’elle-même, individualisée (hæc) ni singulière, car alors elle ne serait pas susceptible de pluralité. Qu’elle en soit distincte réellement, cela est patent au premier abord, car toutes les choses qui, dans les créatures, se distinguent formellement, ces choses-là sont, aussi, réellement distinctes. »
« Omnia quæ distinguuntur in creaturis formaliter, distinquuntur eliam realiter! » En vertu de ce principe, toutes les formalités que Duns Scot avait simplement regardées comme les résultats d’une dissection logique vont devenir des choses réellement distinctes. Ce principe, qui a marqué le point de départ de la méthode d’Avicébron, conduira à tous les excès du Scotisme.
En vertu de ce principe, l’bœccéité n’est plus une simple formalité ; c’est un être réellement distinct de la nature spécifique. Cherchons à préciser la relation qui existe, selon Jean de Bassols, entre la nature spécifique et le principe d’individuation ; les considérations que nous allons lire nous rappelleront celles que nous avons rencontrées dans les écrits d’Antonio d Andrès.
« De même que la différence spécifique s est une certaine réalité ou formalité réelle distincte du genre, qui s’ajoute et s adjoint au genre pour constituer l espèce, ... de même cette différence individuelle est une certaine formalité réelle, formellement, mais non essentiellement, distincte de la nature spécifique ; elle concourt
1. Jüannis de Bassolis, toc. cit., éd. cit., t. II, fol. LXXXII, coll. c et d.
2. Joannis de Bassolis, loc. cit- ; éd. cit., t. II, fol. LXXXII, coll. b et c.
BASSOLS REJETTE LA MATERtA PRIMO PRIMA
avec cette nature, elle s'adjoint à elle pour constituer l’espèce... Il y a, cependant, une certaine différence entre la différence spécifique et la différence individuelle... La différence spécifique contracte le genre parce qu’elle est une réalité plus parfaite, plus complète, plus noble que le genre ne l’est par lui-même. Mais lorsque la différence individuelle vient contraindre la nature, ce n’est pas à titre de différence proprement formelle et plus noble, comme si elle était par elle-même quelque chose de plus noble que la nature ; elle intervient plutôt comme une différence matérielle. »
« Ces différences individuelles 1 sont des différences matérielles ou quasi-matérielles qui contractent la nature en individus. »
Touchant la pluralité des formes substantielles en l’être vivant et, particulièrement, en l’homme, Jean de Bassols tient exactement le même langage 1 qu'Antonio d’Andrès. Gomme celui-ci, il enseigne 2 3 * 5 qu’il y a quelque actualité en la matière, qui aurait pu être créée dénuée de toute forme ; comme lui, il rejette * la distinction, établie par Henri de Gand et par Richard de Middleton, entre la matière et sa puissance.
S’il est une doctrine en laquelle Jean de Bassols ait fait complète abstraction des enseignements de son maître, c’est assurément celle qui examine s’il est une matière première commune à toutes les créatures ; délaissant entièrement ce qu’Avicébron et Duns Scot avaient dit de la matière universelle, notre auteur reprend des pensées presque rigoureusement péripatéticiennes.
Qu’il y ait une matière universelle commune à toutes les choses créées, c’est une proposition que Jean de Bassols présente 1 en l’entourant de tous les arguments par lesquels Gilles de Rome prétendait établir l’identité de la matière céleste et de la matière sublunaire. 11 ne peut, avait dit Gilles de Rome, exister deux matières premières distinctes parce que, dans l’échelle de perfection des êtres, elles occuperaient le même degré, le dernier ; de même qu'il ne peut exister qu'un seul premier agent, acte pur, de même, il ne peut exister qu’une seule puissance pure ; pour
1. Joànnis de Bassolis Op. laud., Lib. II, Dist. III, quæst. II; éd. cit., fol. XXXV, col. a.
2. Joannis de Bassolis Op. laud., Lib. II, Dist. XVII, quæst. I.
3. Joannis de Bassolis Op. laud., Lib. II, Dist. XII, quæst. I.
l\. Joannis de Bassolis, loc. cit., éd. cit., fol. LXV, coll. c et d, et fol. LXV, col. a.
5. Joannis de Bassolis Op. laud., Lib. II, Dist. XIV, quæst. I, art. I ; éd. cit., t. II, fol. LXXXVII, coll. b, c, d, et fol. LXXXVIII, col. a.