Dans le sens où nous dirions : subjectivement
2. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VIII, cap. I; ras. 006678, fol. 98, r° et v« ; ms. no 1 6 1 3z , fol. 73, coll. b et ç.
L ESSENTIALISME
essentielle (esse qaidditatwum), acquérir que l’existence conceptuelle ( esse cognitum ) ; l’existence actuelle dans la réalité extérieure à l’esprit leur est refusée.
Ces êtres-là, au gré de Bonet, ce sont d’abord les êtres purement successifs, comme le mouvement et le temps ; peut-être, en outre, v faut-il admettre le nombre.
« L’universel qui est le temps et peut-être aussi l’universel qui est le nombre n’existent pas, dit-on, hors de l’âme. On dit, en effet, qu’il répugne à la quiddité du temps d’exister simultanément d’une manière actuelle ; cela répugne aussi à [la quiddité de J toute chose successive et, en outre, assure-t-on, à la quiddité du nombre. Mais à ces universaux-là, il ne répugne pas d’exister à l’intérieur de l’âme. »
Lorsque nous examinerons la théorie du mouvement et du temps proposée par notre auteur, nous verrons que la pensée qui vient d’être émise y joue un rôle d’une extrême importance.
Bonet nous laisse deviner qu’il concevrait volontiers, au sujet du nombre, une pensée analogue. Lorsque nous disons : dix chevaux, ou dix chiens, il y a des chevaux ou des chiens qui existent réellement hors de notre esprit ; mais le nombre dix, par lequel nous comptons ces chevaux ou ces chiens, n’aurait point d’existence hors de notre intelligence.
A cette pensée relative au nombre entier, il fait encore allusion en un autre passage : « 11 faudrait rechercher, dit-il si le nombre a ou non une existence réelle hors de l’âme ; mais cela ne regarde pas le métaphysicien. »
Aussi n’est-ce pas en sa Métaphysique, mais en ses Prédicafnents, qu’il formule nettement sa doctrine au sujet du mode d'existence dont le nombre est capable.
« Qu’est le nombre, dit-il en la réalité naturelle, hors de l’esprit? Sur ce point, le langage des savants est variable ; il y a, à ce sujet, cinq théories diverses. »
Notre auteur expose d’abord, suivant la méthode scolastique, les quatre théories qu’il rejette pour donner le dernier rang à celle qui a ses préférences ; la voici :
« Le nombre est vraiment une certaine quiddité positive qui existe dans la catégorie de la quantité ; mais cette quiddité prédi-
1. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VIII, cap. VI; ms. no 6678, fol. 102, v° ; ins. n° î6i32, fol. 77, col. a.
2. Nicolai Boneti Tractatus de prædicamentis, libellus de quantitate, cap. XIII; ms. d» 1 (> 1 3 2 , fol. 160, coll. a et b
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME
camentale est abstraite à la fois de toute existence réelle et de toute 'existence dans l’esprit.
» 11 y a des quiddités qui peuvent être amenées à l’une et à l’autre de ces deux sortes d’existence ; telles sont la ligne et la surface. D'autres, dit-on, ne sont jamais susceptibles d’être amenées à l’existence réelle ; elles sont seulement capables d’être amenées à l’existence dans l’esprit; bien que ce soient de véritables quiddités, qu’elles aient, de toute éternité, une véritable existence essentielle (esse quidditativum ), elles ne peuvent être amenées, cependant, à exister hors de l’esprit. A cela, il n’y a qu’une raison; c’est comme cela ( quod hoc est hoc). Le nombre est une quiddité de cette sorte, une quiddité qui est une quiddité véritable, ayant de toute éternité l’existence essentielle ; quiddité incapable cependant d’être amenée, par la force de quelque agent que ce soit, à l’existence réelle ; susceptible seulement d’être amenée à une existence diminuée, à l’existence dans l’esprit. »
Bonet se borne, d’ailleurs, à poser cette doctrine, sans nous donner les raisons qui la lui font préférer aux quatre autres, et même sans déclarer, sinon par le rang qu’il lui attribue, la préférence qu’il lui accorde.
Mais revenons à la théorie générale des universaux.
Ce qui vient d’être dit justifie la conclusion que voici :
« Il y a donc certains universaux qui sont aptes indifféremment à recevoir l’existence réelle hors de l’intelligence et l’existence diminuée à l’intérieur de l’intelligence. D’autres universaux, au contraire, peuvent être amenés à l’existence diminuée dans l’intelligence, mais il leur répugne d’une manière contradictoire d’être amenés à l’existence réelle hors de l’intelligence.
» Concluons, par conséquent, qu’il y a des universaux qui existent réellement hors de l’esprit, puisqu’il y a des quiddités qui peuvent être amenées à l’existence réelle ; cela est vrai de certaines quiddités, mais non de toutes, comme on l’a dit plus haut. »
Tout universel existe nécessairement et éternellement de l’existence essentielle. « Mais, me demanderez-vous, un universel existe-t-il nécessairement soit en l’intelligence, soit en la réalité extérieure ? Je vous répondrai : Non. C’est d’une manière contingente qu’il existe dans la réalité extérieure aussi bien que dans l’intelligence. Bien plus ! Il est abstrait de l’une de ces existences comme de l’autre. Aussi, lors même qu’il n’existerait, par hypo-
i. Nicolai Bonbti Melaphysica, lib. VIII, cap. I; ms. n° 6678, fol. 98, v<>; ms. no i6i33, fol. 173, col. c.
l’essentialisme
thèse, ni ici ni là, l’universel serait encore l'universel en l’existence essentielle. »
Tout ce qui a été dit de l’existence des universaux en la réalité extérieure à notre esprit a été dit, ici, selon la doctrine péripatéticienne ; la doctrine platonicienne exigerait qu’on y apportât des modifications.
« Pour parler à la manière platonicienne ’, nous devons admettre que les idées des diverses espèces subsistent en elles-mêmes, dans la réalité extérieure, tout comme elles subsistent en ellesmêmes, d’un façon objective s, dans l’intelligence ; de cette façon subsisteraient l’homme en soi, le bœuf en soi, et ainsi des autres. Une telle idée, une telle forme serait alors vérité pure, puisqu’elle est pure quiddité universelle subsistant en soi. Les Platoniciens admettent, en effet, que l’essence du cheval ( equinitas ), séparée de toute différence individuelle et de tout attribut, tout comme elle subsiste actuellement d’une manière objective 3 en l’intelligence, subsiste aussi, en soi, dans la réalité extérieure.
» Au dernier livre de cette Métaphysique 4, nous dirons ce que contient de vrai cette théorie platonicienne des universaux séparés des choses singulières. »
Ce que Bonet'dit de cette théorie, nous l’avons rapporté; nous avons vu quelles favorables dispositions il manifeste à l’égard du Platonisme.
1 . Nicolai Boneti Op. laud., lib. V, cap. V ; ms. n» 6678, fol. 68, r<> ; ms. n° i6i32, fol. l\ 7, col. c.