VI
Ils n’étaient donc point rares, parmi les Franciscains, les esprits originaux, ardents, primesautiers, coupés de toute tradition, rebelles à la méthode sévère et aux formes rigides de la Scolastique, prêts à se lancer à la conquête de la vérité en paladins isolés, bien loin des rangs disciplinés de l’armée régulière.
Raymond Lull
C’est parmi ces chevaliers errants de la Philosophie et de la Théologie du Moyen-Age qu’il faudrait peut-être placer Saint Bonaventure ; c’est assurément parmi eux, parmi les plus audacieux et les plus batailleurs, que s'enrôlèrent successivement Roger Bacon et Raymond Lull. Entre le franciscain anglais passionné et l’enthousiaste tertiaire de l’Ile Majorque, les traits de ressemblance ne manquent pas, et on les a maintes fois signalés.
Convertir les Sarrazins et réfuter les Àverroïstes, tels furent les deux objets que Raymond Lull proposa sans cesse à son inlassable activité. C’est en vue du second objet, c’est pour combattre l’hérésie Averroïste, que nous l’avons vu ', en 1298, commenter, articles par articles, les deux cent dix-neuf condamnations qu’Etienne Tempier avait lancées en 1277.
A. La méthode a priori en Métaphysique et en Théologie.
Ce que Raymond Lull pensait, à cette époque, du contlit entre la Théologie et la Philosophie, nous le pourrons connaître avec assurance en lisant un opuscule intitulé Articuli fidei qu'il acheva à Rome, en la vigile de la fête de Saint Jean Baptiste de l’an 1296 *.
1. A plusieurs reprises, le nom de Raymond Lull a été prononcé, et certains de ses écrits étudiés dans les précédents chapitres de notre ouvrage; on ne cherchera donc pas ici une étude complète sur ce personnage et ses doctrines.
2. Articuli fidei sacrosanctæ ac salutiferæ Legis Christianæ cum eorundem perputchra mtroduclione : quos illuminalus Doclor Magister Raymundus Lui.uus rationibus neccssariis démonstrative probat. Exhortatio. (Raymündi L.ullii Opéra ea quæ ad inventam ab ipso artem universalem Scientiarum Artiumque Omnium Hreiu cornpendio Jirrnaque memoria apprehendendarum, locupletissimaque vel oralione ex tempore perlractandarurn, pertinent... Editio postrema. Argentorati, Sumptibus Hæredum Lnzari Zetzneri, MDCLI, p. 967).
Les Articuli fidei avaient été, en 1296, écrits en espagnol. En l’an i3oo, à Majorque, Lull les traduisit en latin (VVaddingi Scriptores Ordinis Minorum, ed. novissima, Romæ, MCMV1 ; p. 199).
« Quelques chrétiens, et de ceux que l’on nomme grands en science, est-il écrit au commencement de cet opuscule *, disent que la foi catholique prête davantage à la réfutation qu’à la preuve ( irnprobabilis magis quam probabilis). C’est un fait dont il nous faut rougir, et que nous devons déplorer. En effet, il résulte de là, pour notre foi, un grand discrédit auprès des infidèles qui la regardent comme de nulle valeur ; et peut-être même quelques chrétiens en ont-ils conçu, contre ladite foi, de sinistres soupçons.
» D'autres disent et affirment que la foi est véritable mais que, selon la méthode de la raison ( secundum modum i.delligendi), elle semble n’être pas véritable.
» C’est pourquoi, avec l’aide du Saint-Esprit, nous nous efforcerons de tout notre pouvoir à démontrer que ladite foi est véritable et qu’elle peut être prouvée [ver a et probabilis). »
L’auteur écrit un peu plus loin 1 2 :
« Nous, maître Raymond Lull, nous confions ce petit écrit aux religieux et aux séculiers sages et discrets, afin qu’ils regardent et examinent avec grand soin ce que nous venons de dire, et qu’ils considèrent, en outre, si la déduction suivante contient la vérité d'une manière nécessaire :
» Certains maîtres en Théologie affirment ou attestent que toute objection élevée contre la foi catholique peut être résolue par le moyen de raisons nécessaires, savoir, en comprenant exactement les conséquences de ces raisons.
» Dès lors, il en résulte, selon leur témoignage, que la sainte foi catholique peut être prouvée par raisons nécessaires, et cela suivant la méthode de l'intelligence {per modum intelligendi), et non pas seulement selon la voie de la croyance ( per modum credendi). Si quelqu’un prétendait que la déduction que nous venons de faire n’atteint point la vérité, il lui faudra déclarer que la proposition énoncée par ces maîtres est vaine. »
Un Gilles de Rome, pour nous contenter de citer un seul nom, eût certainement souscrit à la déclaration de ces maîtres ; mais il n’eût pas admis sans réserve la conclusion que Raymond Lull en prétendait déduire ; il eût, au Docteur Franciscain, objecté tel cas où les arguments par lesquels on a prétendu démontrer un dogme, celui de la non-éternité du Monde par exemple, se peuvent réfuter aussi bien que les objections opposées à ce dogme. Mais Lull n’eût point admis cette réponse, et voici ce qu’il eût répliqué 3 :
1. Raymundi Lullii, Op. laucl., Introductio. Ed. ci t. , p. 917.