VIII
du lieu et du temps ; ce qu’il y dit du lieu est textuellement reproduit aux Summulæ physicorum ; mais ce qu’il y enseigne au sujet du mouvement et du temps ne se retrouve point ailleurs.
C’est en traitant du mouvement d’altération que le franciscain anglais en vient aux prises 1 2 avec des philosophes qui, dans la non-simultanéité ( non-simultaneitas ) des parties d’un tout, prétendaient reconnaître une chose réelle : « Si l’on nous dit que cette non-simultanéité des parties est quelque chose, car elle exprime que les parties ne sont pas toutes ensemble, nous répondrons : Cette fabrication de noms au moyen d’adverbes et d’autres termes syncatégoriques ( syncathegorenmata ) engendre une foule de difficultés et induit beaucoup de gens en erreur. Beaucoup de gens s’imaginent, en effet que, de même qu’il y a des noms distincts les uns des autres, il y a des choses, distinctes les unes des autres, qui/leur correspondent, de telle sorte qu’entre les choses signifiées, il y ait distinction comme entre les noms qui les désignent; cependant, cela n'est pas vrai; il arrive, parfois, que les choses signifiées sont les mêmes, bien qu’il y ait diversité dans la manière de parler. Aussi la non-simultanéité n’est-elle pas une chose autre que les choses qui peuvent être ensemble, mais elle signifie que ces dernières choses ne sont pas ensemble. Partant, en nos temps modernes, à cause des erreurs qui sont nées de l’usage des termes abstraits, il vaudrait mieux, en faveur des simples, ne point se servir de termes abstraits ; il vaudrait mieux employer les verbes et les autres termes syncatégoriques tels qu ils ont été d abord institues que de fabriquer de semblables termes abstraits et d’en faire usage. Je dis plus : Si l’on ne se servait point de semblables termes abstraits, il n'y aurait plus grande difficulté en l'étude du mouvement, du changement, de l’instant et d autres sujets de même sorte. »
\ oyons, en effet, comment Ockam use de ces principes lorsqu’il veut étudier le changement subit ou le mouvement.
Une de ses Questions sur le livre des Physiques 5 est ainsi formulée : « Le changement subit est-il une certaine chose? »
\ oici les considérations générales qui précèdent et préparent la réponse :
« Les noms qui dérivent de verbes ont été parfois introduits
1. Guilhelmi de Ockam Tractatus de successiuis, cap. I : De molu: ms cit
toi. io2, col. d. *
2. Quest tories magistri Guglecmi de Okam Saper librum phisicorum ; quæst. X : Urum mutatio subita sit ahqua res (Bibliohèque Nationale, fonds latin, nouv. acq., ms. n° 1 1 3g, fol. 2, col. d).
GUILLAUME d’oCKAM ET LOCCAMISM K
afin que leur emploi donne plus de grâce au discours; souvent, en effet, pour donner plus d’élégance au discours, on y use d’un tel nom plutôt que du verbe dont il dérive. Parfois, aussi, c’est en vue de la brièveté qu’on le prend.
» Un semblable nom ne désigne donc pas une chose absolue ( res absoluta) comme le mot homme ou le mot âne. Fréquemment, il est mis à la place d’une combinaison de plusieurs mots ; ainsi en est-il des mots changement , génération , corruption . Dans cette proposition, par exemple : Le changement est l’acquisition ou la perte de quelque chose, le mot changement est mis à la place d’une certaine combinaison de mots qui est celle-ci : Quand quelque chose change. Partant, cette proposition : Le change-4 ment- est l’acquisition ou la perte de quelque chose, équivaut à cette autre proposition : Lorsqu’une chose change, elle acquiert ou perd une autre chose tout entière à la fois, et non pas d’une manière successive.
» C’est par ces principes qu’on doit répondre à la question posée. Quand on demande si le changement est une certaine chose, il faut supposer que le nom changement équivaut à cette combinaison de mots : Quand quelque chose change.
Un peu plus loin, Ockam discute une question toute semblable à la précédente 1 : « Cette proposition : Le mouvement est un être, prise au pied de la lettre ( de virtute sermonis), doit-elle être regardée comme vraie? » Pour la résoudre, que fait-il? Il commence par rappeler les principes que nous venons de lui emprunter. « Ce nom : mouvement , est équivalent à cette combinaison de mots : Quand une chose se meut. Le verbe est est mis, lui aussi, à la place d’un autre verbe. Ainsi cette proposition : Le mouvement est dans le temps, équivaut à celle-ci : Quand une chose se meut, elle acquiert ou perd d’autres choses, non pas toutes ensemble, mais successivement. »
Nous voyons Ockam appliquer le précepte qu’il a formulé ; à chacun des termes qui composent une proposition discutée, il substitue la définition de ce terme et', bien souvent, toute difficulté se trouve aussitôt dissipée. Les disciples de Raymond Lull et de Jean de Duns Scot se complaisaient à fabriquer des noms qu’ils faisaient dériver de verbes, de pronoms, d’adverbes, de propositions ; puis, sous ces noms, ils prétendaient voir des réalités ; pour que leur piperie apparaisse évidente à tous les yeux, il
i. Guglelmi de Ok*m Op. laad., quæst. XX : Utrum hæc sit concedenda do ▼ irtute sermonis : Motus est ens. Ms. cit., fol. 5, col. d.
LE REFLUX DE l’àRISTOTÊLISME