VIII
GUILLAUME ü’oCRAM ET l’oCCAMISME
eût une action plus forte que celle du feu, elle corromprait la forme du feu et introduirait la forme de l’eau en cette matière qui était tout d’abord sous la forme de Ciel.
» La matière du Ciel est donc tout simplement en puissance de formes multiples qu’un agent créé peut y introduire ; mais cet agent ne saurait introduire aucune de ces formes en la matière du Ciel si Dieu n’avait auparavant mis en elle une autre de ces formes qu’un agent créé peut produire... »
Les substances qui ont une commune matière peuvent se transmuer les unes dans les autres ; il en doit donc être ainsi de la substance céleste et des substances d’ici-bas. « Cette proposition est fausse si l’on entend par transmutation possible celle qu'un pouvoir créé peut réduire en acte ; mais s’il s’agit d’une transmutation qui puisse être rendue actuelle par un pouvoir incréé, elle est vraie; car, d’un corps céleste, Dieu pourrait, s’il le voulait, faire un âne. »
« .... Ainsi donc il me semble qu’il y a, au Ciel et dans les corps d’ici-bas, une matière de même espèce, et cela parce qu’il ne faut jamais, comme on l’a dit bien souvent, admettre la pluralité lorsqu’elle n’est pas nécessaire. Or, en cette question, il n’apparaît aucune nécessité d’admettre ici-bas et là-haut des matières d’espèces différentes, car tous les effets qui peuvent être sauvés par une diversité d’espèces en la matière, peuvent être sauvés aussi bien ou même mieux au moyen de l’unité de nature ( imitas rationis ) de cette matière. »
Si, jetant les yeux en arrière, on regarde ce qu’Aristote, Averroès et Saint Thomas d’Aquin avaient pensé de la matière du Ciel, et si l’on y compare ce qu’après Duns Scot, Guillaume d’Ockam enseigne au sujet de cette même matière, il semblera qu’un chemin considérable ait été parcouru. Combien, cependant, la pensée des deux maîtres franciscains est encore loin de celle qu’admettra la Science moderne ! Si les cieux ont même matière première que les êtres sublunaires, ils n’en ont pas moins une forme qu’aucun agent créé ne saurait transmuer en une autre forme ; ils gardent donc, sinon à l’égard de la toute-puissance divine, du moins à l’égard du pouvoir des créatures, ce caractère incorruptible dont Aristote avait marqué la cinquième essence. La pensée que les astres sont formés par les éléments mêmes dont les combinaisons existent autour de nous était familière aux maîtres platoniciens du vieux Moyen-Age ; en pénétrant au sein de la Scolastique latine, la Physique péripatéticienne en a chassé cette pensée ; cette pensée n’a pu rentrer en la Scolastique latine, en dépit des efforts
LE REFLUX DE l’aLUSTOTÉLISME
que celle-ci a faits pour renouer ses anciennes traditions ; l’hypothèse d’une distinction essentielle et radicale entre la substance céleste et les substances sublunaires est demeurée comme une marque de l’invasion que la pensée hellénique a accomplie ; longtemps encore il nous faudra attendre le moment où 1 on composera les astres des mêmes éléments que les corps sublunaires.
La méthode de la physique
Mais, si cette théorie-là et nombre d’autres gardent encore le souvenir de l’empire que la philosophie d’Aristote a exercé, quels ébranlements cette philosophie n’a-t-elle pas subi en ses principes et jusqu’en sa méthode !
En la plupart des grandes questions de la Métaphysique, il a été reconnu que la raison naturelle était également impuissante à assurer, par des démonstrations convaincantes, soit le pour, soit le contre ; l’enseignement de l’Église peut seul fixer l’hésitation de notre esprit en balance. Or cette incertitude du raisonnement ne se borne pas à la Métaphysique ; elle s’étend à la Physique ; là aussi, il arrive bien souvent que, de deux partis contraires, ni l’un ni l’autre ne saurait opposer à son adversaire un argument sans réplique.
« En Physique 1 comme dans les autres sciences, il peut y avoir des démonstrations en pr opter quid », par lesquelles on descend des effets aux causes ; « toutefois, l’ordre de la science veut que l’on commence par les choses les plus connues et les plus aisées ; et, par conséquent, on doit en général, procéder de l’effet à la cause. » « C’est donc a posteriori que nous connaîtrons 2 la matière, la forme, » et la plupart des autres choses dont nous discuterons, « car nous ne pouvons prouver tout cela a priori. »
On ne devra donc point, en Physique, exiger des démonstrations par les causes. On ne devra pas, par exemple, se refuser à admettre l’existence de la matière et de la forme sous prétexte que l’on n’en saurait donner le propter quid.
« Peut-être dira-t-on 3 : puisqu’on n’en peut assigner la cause,
1. Guilhelmi de Ockam Summulæ in libros Physicoram, Pars 1, cap. V; éd. cit., fol. 2, col. d .
2. Guilhelmi de Ockam Op. laad.. Pars I, cap. VII; éd. cit., fol. 3, col. d.
3. Guilhelmi de Ockam Op. laud., Pars 1, cap. XXIII; éd. cit., fol. 8 (marqué 7), col. a.