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VIII

GUILLAUME d’oCKAM ET l’oCCAMISME

Ne peut-il se faire que la première chose soit la trace de la seconde, en sorte que la connaissance intuitive de celle-là nous révèle l’existence de celle-ci? Comment Ockam répondait à cette objection, son disciple va nous l’apprendre :

« D’après cela, il pose que la trace ( vestigium ) ne nous conduit pas à la connaissance [première et incomplexe] de la chose dont elle est la trace ; elle rappelle seulement à notre souvenir la connaissance incomplexe d’une chose précédemment connue, en outre, elle nous donne une connaissance complexe nouvelle et précédemment inconnue. Exemple : Celui qui, dans la poussière, verrait la trace d’un lion et n’aurait jamais vu de lion, ne tirerait pas de là la connaissance du lion. Mais celui qui, autrefois, aurait connu un lion et qui verrait ensuite la trace d’un lion dans la poussière, se souviendrait fort bien du lion; delà, en outre, résulterait pour lui ce complexe : Un lion a passé ici. »

La connaissance d’une chose ne peut jamais conduire à la connaissance première d’une autre chose. Ce principe, formulé par Ockam, bouleverse, nous l’allons voir, toute la théorie de la connaissance admise par la Scolastique.

Rappelons sommairement cette théorie.

Elle subdivise la connaissance intuitive d’une chose matérielle, extérieure à nous, en deux phases : La perception par le sens et la conception par l’intelligence.

Du corps perçu, le sens reçoit certaines formes qui ressemblent au corps extérieur, qui en ont l’apparence, qui en sont des espèces sensibles (species sensibiles ) ; c’est parce que ces espèces reçues par le sens ressemblent à l’objet dont elles émanent que la perception nous donne une connaissance première de cet objet. Si la perception par l’intermédiaire de certains sens, de la vue par exemple, peut se faire à distance, c’est que certaines espèces sensibles se transmettent, au travers du milieu diaphane, suivant le parcours du rayon lumineux, se réfléchissent, se réfractent avec ce rayon ; les lois de la transmission de ces espèces sensibles sont celles qu’un Bacon étudie en son De multiplicatione specierum.

Des perceptions reçues par le sens, l’intelligence active extrait de nouvelles espèces, les espèces intelligibles ( species intellectæ) ce sont encore des ressemblances, mais non plus des ressemblances de l’objet individuel et concret ; ee sont des ressemblances de la quiddité universelle et de ses attributs ; par la similitude qu’elles ont avec cette quiddité, avec ses attributs, ces

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

especes intelligibles forment, en l’intelligence, des concepts abstraits, universels qui constituent encore une connaissance première de l’objet.

Toute cette théorie, communément reçue dans les écoles,

Ockam la rejette sans ambages.

« Selon ce qui a été dit précédemment, il nie 1 2 qu’il y ait, en la sensation et en l’intelligence, des espèces premières ; d’une manière universelle, il nie toute représentation dont on puisse dire qu’une chose en représente une autre au point de nous pouvoir conduire à la connaissance première de celle-ci ; une chose nous rappelle seulement une autre chose antérieurement connue. La raison en est que la pluralité ne doit pas être admise alors qu’il n’y a pas nécessité de l’admettre ; or, à la connaissance intuitive suffisent une puissance convenablement disposée, un objet présent et des causes extrinsèques ; en effet, nous ne voyons pas, par expérience, qu’elle requière quoique ce soit d’autre ; la raison ne nous convainc pas, non plus, qu’il faille admettre davantage et l’autorité ne nous y oblige pas ; il n’est donc pas nécessaire, en vue de la connaissance intuitive, d’admettre de telles espèces. Cela n’est point nécessaire non plus pour la connaissance abstraite ; à celle-ci, en etlet, outre la puissance et les causes extrinsèques, suffit la manière d’être qu a laissée après elle la connaissance intuitive précédente ; l'expérience, en effet, nous montre où : Lorsque nous avons vu un certain objet, nous pouvons ensuite, en l’absence de cet objet, y penser. »

« Selon ce qui a été dit précédemment, il nie * que des espèces représentatives soient reçues dans le milieu ou par un miroir ; d’une manière universelle, il dit qu’une chose n’en représente jamais une autre de telle sorte qu’elle conduise à la connaissance première, simple et propre de celle-ci. Toutefois, une certaine couleur, une certaine chaleur, une certaine odeur peuvent bien être reçues dans le milieu... »

Le sens percevra donc la couleur, la chaleur, l’odeur qui résident dans le milieu ; mais ces qualités n’ont pas à ressembler à l’objet dont elles émanent ; en tout cas, qu’elles lui ressemblent ou non, elles ne nous peuvent conduire à la connaissance première et propre de cet objet ; ces qualités ne nous peuvent

1. Op. laud., Cap. II, eonclusio 27a, ms. cit., fol. 129, col. b.

2. Op. laud., Cap. II. eonclusio 34a; ms. cit., fol. 129, col. d.

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