II - G
en aucun de ces modes, on ne trouve, pour le temps pendant lequel un acte est posé, de possibilité pour le contraire de cet acte. S'il y a quelque puissance pour l’acte contraire, cette puissance concerne un temps autre que celui pendant lequel l’acte est posé, temps pendant lequel l’acte, qui est contingent, pourrait être empêché...
» Si donc quelque chose a existé de toute éternité, il n’y a jamais eu, durant toute l’éternité, une puissance précédant l’acte, puissance inhérente à la chose qui existe ou relative à une cause efficiente quelconque, grâce à laquelle l’acte par lequel cette chose existe aurait pu être empêché à un certain instant antérieur à l’existence de cette chose. C’est donc d’une manière absolument nécessaire que cette chose a toujours existé.
» C’est donc une proposition qui n'est pas simplement fausse, mais qui est impossible, que celle-ci : Le Monde créé tient, de toute éternité, de Dieu son existence ; cette existence, il ne l’a pas acquise [par innovation] ; toutefois, il aurait pu l’acquérir de la sorte.
» Bien au contraire ! Ou bien il faut admettre que le Monde a reçu de Dieu l’existence par voie d’innovation, que cette existence lui a été ensuite conservée par Dieu, et qu’il n’aurait aucunement pu recevoir de Dieu l’existence en quelque autre manière... Ou bien, si l’on admet que le Monde tient de Dieu une existence qu’il n’a pas acquise par voie d’innovation, il faut admettre que le Monde ne peut absolument pas ne pas recevoir de Dieu l’existence, que cette existence, il n’aurait jamais pu l’acquérir, de la part de Dieu, par voie d’innovation, et que Dieu ne pourra jamais permettre que le Monde tombe dans le non-être... Et, sans aucun doute, ce fut bien là l’avis et la pensée des philosophes au sujet de l’éternité du monde. »
De la doctrine qu’Henri de Gand vient de développer avec tant de fermeté et de décision, on pourrait, au Guide des égarés, trouver des signes avant-coureurs. Pour prouver, en effet, que le Monde a été innové, Moïse Maimonide se contente d’y manifester des marques de la libre détermination à laquelle il doit l’existence. Mais sa démonstration semble faible et caduque parce qu’il a négligé de l’appuyer à l’axiome d’Aristote : Toute existence éternelle est une existence nécessaire. En formulant explicitement ce principe, Ilenri de Gand garde sa déduction des objections qui ruineraient celle de Maimonide.
La doctrine que nous venons d’entendre exposer, Henri de
HENRI DE GAND
Gand, après l’avoir, de nouveau, longuement et complètement développée, la conclut en ces termes 1 :
« Seul, le Dieu unique en trois personnes est par essence, de lui-même et formellement être nécessaire. Nulle créature n’est et ne peut être formellement nécessaire ni par elle-même ni par autrui. ... Toute créature a la possibilité de recevoir, par action surnaturelle, l’existence après la non-existence, et elle peut aussi cesser d’être, par suppression, après avoir été. ... En outre, toute créature sujette à la génération peut être par action naturelle après n’avoir pas été; elle peut, également, par corruption, cesser d’être après avoir existé. »
B. Dieu et les mouvements célestes.
Le raisonnement qui a justifié ces conclusions ne ruine pas seulement les fondements de la Métaphysique d’Avicenne ; certaines doctrines d’Aristote et d’Averroès s’en trouvent aussi ébranlées.
Aristote a supposé que la substance de chaque orbe céleste était éternelle par elle-même, mais qu’il n’en était pas de même du mouvement engendré par la force motrice conjointe à cet orbe ; ce mouvement prendrait fin si une intelligence séparée ne lui conférait la perpétuité. Au Sermo de substantiel orbis, Averroès a clairement formulé cette théorie de la force motrice céleste, périssable par elle-même, mais perpétuelle par une cause extérieure ; mais, assurément, il a craint qu’on ne l’assimilât à la théorie en laquelle Avicenne considère les êtres causés comme simplement possibles par eux -mêmes et comme nécessaires par un agent créateur; aussi, en commentant la Métaphysique , a-t-il eu soin de repousser cette assimilation : « Il n’est pas vrai de dire, écrit-il 2, qu'une chose est possible par elle-même et qu’elle est nécessaire et éternelle par autrui. Parmi les êtres nécessaires, le mouvement du ciel est le seul où l’on trouve quelque chose qui est nécessaire par soi et quelque chose qui est nécessaire par autrui. Mais qu’une chose soit simplement possible en sa propre substance et qu elle existe nécessairement par un autre être, cela ne peut pas être. Pour qu une même chose n ait, par sa propre substance, que l’existence possible, et qu elle pût recevoir d autrui l’existence nécessaire, il faudrait que sa nature même pût être
1. Henrici a Gandavo Quodlibeta ; quodlib. VlIIm, quæst. IX ; Utrum aliqua creatura seipsa sit formaliter necesse esse. Ed. cil., fol. CCCXIX, verM>.
2. Averrois Cordubensis In XII libros Metaphysicx Arislotelis commentât il , lib. XII«®, comm. 4i-
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME