VIII
voit marcher les arbres qui sont sur le rivage. Celle du cercle fait dans l’air par la baguette [qui tourne rapidement]. Celle des couleurs changeantes de la gorge du pigeon. Celle du bâton plongé dans l’eau qui paraît brisé. »
Toutes ces expériences nous montrent que l’acte intuitif des sens peut se produire hors de l’existence de son objet propre. Ainsi donc en est-il également de la connaissance intuitive qui, en l’intelligence, accompagne toute opération des sens.
« Mais peut-être, à toutes ces instances, objecterait-on que le jugement, en tous ces cas, appartient à l’imagination et au sens commun. — Vous accordez ce que l’on se propose de démontrer, répondrez-vous ; car, ce jugement de l’imagination ou du sens commun est un jugement intuitif. Ln effet, il y a jugement intuitif lorsque les sens exercent les actions qui leur sont propres et que l’objet leur est présent; mais le jugement se fait de la même manière lorsque les sens opèrent en dehors des actes qui leur sont propres et que 1 objet ne leur est pas présent ; il en résulte donc que le jugement, en ce cas encore, est un jugement intuitif, et cela sans existence actuelle et présence de 1 objet. C’est cela que nous voulions prouver et qui doit être désormais accordé.
« Mais, direz-vous, ce jugement est faux ! Oui, répondrai-je, il est faux de cette fausseté qui consiste en la non-conformité à un objet actuel ; mais il n’est pas faux d’une fausseté qui le mettrait en dehors de son genre et de son espèce ; il reste de même genre et de même espèce que dans le cas précédent, [où il était vrai], car ce jugement est exactement le même qu'avant, alors que l’objet existait. »
La conséquence que Nicolas Bonet voulait établir est maintenant hors de conteste : La connaissance intuitive ne requiert ni la présence ni l’existence actuelle de son objet.
« Il vous faut, toutefois, faire très soigneusement la remarque
suivante :
» Qu’il y ait connaissance intuitive sans objet présent ni existant d’une manière actuelle, cela se peut entendre dans deux sens différents parce que l’objet a deux sortes d’existence.
» En premier lieu, l’objet a, hors de l’esprit, une existence qui est l’existence réelle ; et sans cette existence-ci, il peut fort bien y avoir connaissance intuitive.
» En second lieu l’objet a, dans l’esprit, une existence conceptuelle; et sans celte existence, il ne peut y avoir connaissance intuitive d’un objet de notre expérience, car cette connaissance