‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 445 sur 485 · IX · texte numérisé non relu

IX

l’éclectisme parisien

loguendo), il me semble... qu’à une causalité qui ne requiert en son effet aucune innovation, il ne répugne pas que l’effet soit coéternel à la cause. »

Ainsi, l’effet pourra être coéternel à la cause si la cause dont il s’agit ne fait pas passer l’effet de la non-existence à l’existence, mais conserve simplement l’existence de l’effet; ainsi en est-il, en la philosophie des Néoplatoniciens, de Dieu à l’égard des intelligences, des substances éternelles qui émanent de lui.

L’effet pourra encore être coéternel à la cause, si la cause maintient cet effet en un continuel devenir (in fieri) ; ainsi une cause éternelle pourra produire un mouvement éternel.

« Mais si l’on entend le mot effet au sens strict, au sens qui est relatif à la cause efficiente, cet effet-là n’est ainsi nommé que parce qu il est une chose produite à nouveau ; à cet effet-là, je dis alors qu'il répugne d’avoir existé de toute éternité. En effet, cette proposition est contradictoire : Une certaine chose a été, à nouveau, produite à l’existence, et cependant cette chose a été de toute éternité. En effet, tout ce qui, à nouveau, est produit à l’existence, possède l’existence après la non-existence,... tandis que tout ce qui est éternel a toujours possédé l’existence... Cette conclusion répugne donc : Un certain effet a été produit au sens propre du mot, et cependant, il est éternel... Ces deux affirmations ne sauraient donc tenir à la fois : Le Monde a été produit, et cependant le Monde est éternel. »

Des considérations que nous venons de résumer, il est permis de penser que ce sont de simples tautologies ; Burley paraît cependant les avoir regardées comme une démonstration tirée de principes de Physique, et parfaitement convaincante, de cette proposition : Si le Monde a été créé, il n’est pas éternel.

Le parti que Burley vient de prendre au sujet du problème de l’origine du Monde le met en contradiction avec la plupart des théologiens qui l’ont immédiatement précédé ou qui ont été ses contemporains. Depuis que Saint Thomas d’Aquin avait soutenu 1 impossibilité d’établir, par des raisons de Physique, la nonéternité du Monde, les docteurs thomistes, tels que Gilles de Borne, Godefroid de Fontaines et Hervé de Nédellec \ s’étaient tous rangés à cet avis. Duns Scot et les Scotistes avaient, avec la même unanimité, adopté cette opinion. En professant que l’éternité d’un Monde créé serait contradictoire, Burley se trouve donc fort isolé ; le seul de ses prédécesseurs dont il pourrait s’auto-

i. Hervæi Britonis Op. laud., Lib. II, Dist. I, quæst. I.

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

riscr est Henri de Gand î il ne manque d ailleurs pas de le faiie.

« Au sujet de cette question, dit-il *, il nous faut exposer les opinions des théologiens.

» La première opinion est celle de Sanctus Ihomas doctor communis ,* la voici : Le Monde n a pas existé de toute éternité j mais il aurait pu exister de toute éternité ; qu’il n’ait pas existé de toute éternité, c’est de la foi seule que nous le tenons, et cela ne saurait être démontré par la raison...

» Tout autre fut l’opinion du Solemnis Doctor Henricus de Gandavo ; il a affirmé que le Monde ne pouvait pas avoir été produit de toute éternité et il l’a montré de multiple façon. »

Comme il a présenté les raisons de Saint Thomas, Burley expose les arguments d’Henri de G and et de ses partisans ; puis il conclut en ces termes :

« Les raisons, précédemment citées, de ce docteur concluent donc bien que cette proposition, le Monde a été produit de toute éternité, est impossible ; à l’égard d'une même chose, le caractère qui consiste à être produit et l’éternité sont incompatibles ; que le Monde ait existé de toute éternité, cela n’implique pas contradiction ; mais ce qui implique contradiction, c’est que le Monde ait été produit, en entendant le mot produit au sens propre, et qu’il soit, néanmoins, éternel. » On n’en saurait douter, puisque Burley a défini le mot produire comme ayant même sens qu’innover.

Au sujet de l’innovation du Monde, Burley a donc pleinement délaissé la doctrine d’Aristote et d’Averroès pour adopter la doctrine de l’Église ; il pensait toutefois, en agissant ainsi, ne se point contenter de raisons théologiques ; il croyait posséder une démonstration physique propre à établir que le Monde créé ne peut être éternel.

En d’autres circonstances, son embarras était plus grand. Lorsque nous étudierons la question du vide, nous le verrons anxieux entre la négation péripatéticienne du vide, et l’affirmation de ce même vide, qu’il croit imposée par la foi. Incapable de découvrir des raisons de Physique qui puissent ruiner la théorie d’Aristote et justifier la thèse chrétienne, il s’abstiendra de conclure et demeurera en suspens.

i. Walter Burley, toc. cit., éd. cit., fol. 202, col. d., et fol. 2o3, col. a.

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