‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 448 sur 485 · IX · texte numérisé non relu

IX

l’éclectisme parisien

avoir Dieu devant les yeux, disait la Faculté des Arts, que de transgresser sans respect ce que nos ancêtres ont décrété en matière licite et raisonnable ; cette faute est surtout grave pour qui est tenu, par les liens du serinent, de garder ces statuts. Or nos prédécesseurs, pour des motifs nullement irraisonnab-les, ont prescrit une règle bien déterminée à l'endroit des livres qui doivent fournir le sujet de nos leçons publiques ou privées ; cette règle, nous avons juré de l’observer ; nous ne devons pas donner de leçons sur les livres que nos prédécesseurs n’ont pas admis, ou qui ne sont pas en usage ailleurs.

» Or, en ces derniers temps, certains se sont permis d’enseigner soit d’une façon publique, soit en cachette, au moyen de petites conférences réunies dans des lieux privés, la doctrine de Guillaume dit Ockam. Cette doctrine, cependant, n’a pas été admise par ceux qui ont ordonné l’enseignement, elle n’est pas en usage ailleurs ; elle n’a été examinée ni par nous ni par aucune autre personne que cet examen regarde ; aussi ne nous paraitelle pas exempte de tout soupçon.

» Nous souvenant du soin de notre salut, en considération du serment par lequel nous nous sommes engagés à garder cette règle, nous ordonnons :

» Que nul désormais ne se permette de prendre part à renseignement de cette doctrine, soit comme auditeur, soit en donnant des leçons, en public ou en cachette ; que nul ne réunisse des conférences dans le but de discuter cette doctrine ; que nul ne l’allègue dans les discussions ou dans les leçons. »

La suspense, pendant un an, de tout grade, honneur et fonction universitaire, devait frapper celui qui transgresserait cet édit ; en cas de persistance opiniâtre du délinquant, la suspense serait prononcée à perpétuité.

La méfiance à l’égard de l’influence occamiste se manifestait dans le décret de 1339; mais elle ne, se précisait point en reproches formels, portant sur des points déterminés. En 1340, la faculté des Arts définit plus exactement ses griefs; sans rien retrancher de ce qu’elle avait précédemment décrété « au sujet de la doctrine de Guillaume dit Ockam », elle dirige ses reproches sur « certaines erreurs des Ockaniques ( Ockanici ) ».

« Il est récemment venu à notre connaissance, dit le décret, qu’en notre Faculté des Arts, certains donnent leur adhésion aux pernicieuses astuces de certaines personnes ; au lieu de prendre leur appui sur le roc ferme, ils désirent être plus savants qu’il ne faudrait ; ils s’efforcent de jeter des semences malsaines d’où

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pourraient, dans l’avenir, provenir d’intolérables erreurs, non seulement au sujet de la Philosophie, mais encore au sujet de la Sainte Écriture. Dans le désir de porter remède à cette maladie qui se propage comme la peste, nous avons réuni, autant que nous l’avons pu faire, les principes funestes et les erreurs de ces personnes, et voici de quelle façon nous avons statué touchant ces principes et ces erreurs.

» Qu’aucun maître, bachelier ou écolier, dans une leçon donnée à la Faculté des Arts de Paris n’ait l’audace de prendre quelque proposition fameuse de l’auteur ou du livre qui fait le sujet de la leçon, et de la déclarer purement et simplement fausse, ou bien encore fausse au pied de la lettre (de virilité sermonis), s’il croit d'ailleurs que l’auteur, en formulant cette proposition, avait une pensée véritable. Dans un tel cas, qu’ils admettent cette proposition, ou bien encore qu’ils y distinguent le sens vrai du sens faux. Semblable raison conduirait, en etlet, en toute rigueur ( absoluto sermone ), à nier les propositions de la Bible, ce qui serait dangereux. Le discours, d’ailleurs, tient tout son pouvoir de la signification que lui impose l’usage des auteurs et des autres hommes ; la portée d’un discours résulte donc du commun usage des auteurs ; elle est ce qu’exige la matière, car ces discours doivent être entendus en fonction ( pertes ) de la matière qui en fait le sujet. »

Le décret s’élevait contre les fâcheuses habitudes introduites par les Occamistes dans les discussions d’école. Ils se plaisaient à déclarer telle proposition absolument fausse, fausse au pied de la lettre, parce quelle le devenait lorsqu’ils en prenaient les termes dans un certain sens à eux personnel; iis ne s’enquéraient pas si les auteurs, attribuant aux termes une autre signification, n’avaient pas, en effet, formulé une vérité. Ils se refusaient à distinguer deux sens possibles d’un même terme ; il arrivait alors que deux contradicteurs, mettant en réalité deux significations différentes sous un même mot qui était censé n’en comporter qu’une, se livraient à une dispute sans issue.

« N’allez pas dire : Aucune proposition ne doit être admise si elle n’est pas vraie au sens propre ; cela conduit aux susdites erreurs, car la Bible et les auteurs n’usent pas toujours du sens propre des mots. Pour affirmer ou pour nier un discours, il faut plutôt faire attention à la matière qui en est le sujet qu’au sens propre de ce discours ; car une discussion qui tient compte uniquement du sens propre des mots, qui ne veut recevoir aucune proposition si ce n’est dans son sens propre, n’est rien que sophistique dispute. Les discussions dialectiques et doctrinales qui tendent

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