II
méats essentiels de la Métaphysique d’Avicenne ; la distinction que cette Métaphysique mettait entre l’essence et l’existence n’était plus justitiée ; la théorie de la dualité qui, en toute créature, sépare l’essence de l’existence demandait à être reprise à partir de nouveaux principes ; Henri de Gand allait, avec une incessante persistance, s’adonner à cette tâche.
La première question posée à son attention était celle-ci : De cette distinction entre l’essence et l’existence, quelle est l’exacte valeur? L’essence est-elle réellement séparable de l’existence? La séparation entre l’essence et l’existence, au contraire, est-elle une simple opération intellectuelle sans fondement dans la réalité? Henri de Gand trouvait devant lui ces deux partis extrêmes.
Le premier est celui qu’avait embrassé Platon et dont il. avait poussé les tendances à l’extrême ; pour le Platonisme, l’homme essentiel, c’est-à-dire l’idée de l’homme, avait une existence à lui, éternelle, indépendante de l’existence éphémère accordée à chacun des hommes individuels.
Le second est celui que Siger de Brabant adoptait en sa plénitude. L’essence implique l’existence, disait-il L « A ce qui constitue la nature humaine, il appartient d’exister tout court, et non d’exister en un temps déterminé comme Socrate et Platon. De ratione hamanæ naturæ est qnod ipsa sit ens simpliciter, non pro determinalo tempore, sicut Socrates et Plato. » Partant, si quelque homme n’existe pas, il n'y a pas de nature humaine.
Entre ces deux doctrines extrêmes, bien des doctrines intermédiaires venaient prendre place, qui s’approchaient plus ou moins de l’un ou de l’autre des extrêmes.
Avicenne et Al Gazâli semblaient considérer que l’existence, réellement distincte de l’essence, vient s’adjoindre à celle-ci comme la forme s’unit à la matière ou comme l’accident se lie à la substance.
Saint Thomas d’Aquin attribuait à l’essence une manière d’être distincte de l’existence multiple qu’elle a dans les divers individus; mais cette autre existence de l’essence, c’était simplement, à son gré, celle qu elle a dans l’intelligence qui la conçoit.
C’est aussi une position intermédiaire entre les deux thèses extrêmes qu’IIenri de Gand veut occuper.
« L’existence de la créature, dit-il 1 2, ne diffère pas réellement
1. Sigeri de Brabantia Quæstio utrum hæc sit uera : Homo est animal nullo homine exislente (P . Mandonnet, Siger de Brabant , 2« partie, p. 68).
2. Henrici a Gandavo Quodlibela ; quodlib. primum, quæst. IX : Utrum creatura ipsa sit suum esse. Ed. cit . , fol. VII, verso.
HENRI DE GAND
de l’essence de la créature. Elle n’en diffère pas non plus au seul point de vue de la raison... Elle en diffère par l intention. Si vero loquamur de secundo esse creaturæ, illud licet non différai re ab essentia creaturæ , non tamen differt ab ilia sola ratione... ; sed etiam differt ab ilia intentione. »
« Mais, direz- vous, je ne comprends pas comment différer par 1 intention est autre chose que différer au seul point de vue de la raison. Je m’explique, afin que vous compreniez '. »
Henri de Gand cite alors ces trois exemples :
Le raisonnable et le blanc diffèrent entre eux ;
L’animal et le raisonnable diffèrent entre eux ;
L’animal raisonnable et l’homme diffèrent entre eux.
Puis il analyse les caractères de ces trois différences.
La dernière, c’est la différence qui existe seulement en la raison, la différence entre la définition et le défini ; l’homme ne peut pas être associé à l’opposé de l’animal raisonnable ni l’animal raisonnable à l’opposé de l’homme ; cette différence n’est aucunement celle par laquelle on dissocie les deux parties d’un composé ; il n’y a pas de composé qui soit formé par l’animal raisonnable et l'homme.
Lapremière différence, au contraire, est le type d’une différence réelle ; un être raisonnable peut être noir et un être blanc peut être déraisonnable, en sorte que chacun des deux termes peut se trouver associé à l’opposé de l’autre ; ils peuvent s’associer entre eux par composition, donnant ainsi ce composé qu'est un être raisonnable blanc.
Entre ces deux différences, nous trouvons celle de l’animal et du raisonnable qui présente des caractères intermédiaires ; entre les deux termes, il peut y avoir formation d’un composé, l'animal raisonnable ; l’animal peut ne pas être raisonnable, en sorte que le premier des deux termes peut être associé à l’opposé du second ; mais la raison ne peut se trouver ailleurs qu’en un être animé, en sorte que le second terme ne peut être associé à l’opposé du premier. Une différence de cette sorte, plus forte que la différence établie seulement par la raison, moins forte que la différence réelle, c’est ce qu’Henri de Gand nomme différence d’intention.
« Baptisons donc cette sorte intermédiaire de différence et donnons-lui un nom ; si l’on trouve qu’il n’est pas convenable de l’appeler différence d’intention, parce que différer d’intention est
i. Henrici a Gandavo Quodlibeta ; quodlib. Xum, quæst. VII : Utrum ponens esseDtiam creaturæ esse idem re cum suo esse potest salvare creationem. Ed. cit., fol. CCCCXVII, verso, et fol. CCCCXV1II, recto.
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME