IX
l'éclectisme parisien
cienne de la connaissance ? Ou bien, ces critiques, les tient-il pour nulles et non avenues ?
Ces critiques, Buridan va nous montrer qu’il les connaît fort bien ; il va nous dire, aussi, pourquoi il les regarde comme sans efficacité.
Il sait que divers philosophes ont soutenu cette opinion 1 : « Il parait universellement impossible que, de la connaissance d'une chose, nous puissions tirer la connaissance d’une autre chose. » Des arguments invoqués en faveur de cette opinion, il présente une énumération qu'il conclut en ces ternies : «■ Je me reprends à prouver qu’une chose ne nous peut être connue par une autre chose. D’une chose à une autre, en effet, on ne peut passer par une déduction évidente, pour la raison suivante : Une déduction n’est évidente que par réduction au premier principe ; or une telle déduction ne peut être ramenée au premier principe, car le fondement du premier principe, c'est la contradiction, et la contradiction ne peut être que du même par rapport au même, aussi bien selon la chose que selon le mot (et coniradictio de.bel esse ejusdem de eodem et secundum rem et secundum nomeri) ; si donc A et B sont différents l’un de l’autre, jamais il ne pourra être contradictoire que A soit et que B ne soit pas ; partant, la déduction qui dit : A est, donc B est, ne saurait être évidente... »
« Cette question, poursuit Buridan, et les arguments cités à son endroit impliquent en eux plusieurs difficultés. Une de ces difficultés est la suivante : La connaissance d’une chose peut-elle provenir de la connaissance d’une autre chose ? 11 y a deux sortes de connaissances : La connaissance incomplexe et la connaissance complexe. Or, au sujet de la connaissance incomplexe, certains disent qu’aucune connaissance incomplexe n’est produite par une autre ; une connaissance, en effet, ne se forme pas à partir d’une autre si ce n’est en vertu d’un raisonnement ( consequentia ) ; mais un raisonnement va toujours du complexe au complexe.
» En second lieu, ces personnes déduisent de là, à titre de corollaire, que nous ne connaissons aucune substance par connaissance incomplexe ; nous ne parvenons, en effet, à la connaissance des substances que par la connaissance des accidents, partant, en vertu d’un raisonnement, raisonnement qui ne peut porter que sur des complexes. »
En ces thèses, nous reconnaissons clairement celles que le
i. Johannis Buridani Op. laud ., lib. I, quæst. IV, fol. IV, col. d, et fol. V, col. a.
LE 11E FLUX DE l’aIUSTOTÉLISME
disciple d’Ockam prêtait à son maître, celles aussi que Nicolas d’Autrecourt formulait avec une si tranchante netteté. Ces thèses, Buridan se propose de les combattre ; c’est à la dernière qu’il s’attaque tout d’abord.
« .Je ne donne pas mou assentiment à cette opinion, dit-il, et, contre elle, je pose deux conclusions :
» Voici la première : Il est des connaissances incomplexes qui se forment au moyen d’autres connaissances incomplexes.
» Il y a, en effet, des connaissances intellectuelles incomplexes ; or toute connaissance intellectuelle se forme à partir d’une autre connaissance ; il y a donc des connaissances incomplexes qui se forment à partir d’autres connaissances. 11 faut bien qu’on accorde la majeure de ce raisonnement ; et si quelque chercheur de chicanes la voulait nier, il accorderait bien, du moins, qu'il existe quelque connaissance intellectuelle complexe ; or il faut que cette connaissance complexe soit composée de connaissances simples ; en etfet, elle ne se divise pas à l’infini, à la façon d’un continu ; d’autre part, la connaissance intellectuelle n’est pas composée de connaissances sensibles ; donc cette connaissance intellectuelle complexe est composée de connaissances intellectuelles simples. La mineure de notre raisonnement principal est également manifeste ; en eiïet, il faut, tout au moins, que la première connaissance intellectuelle se forme à partir d'une connaissance sensible ; et, d’une manière entièrement générale, il faut que toutes nos connaissances intellectuelles se forment, d’une manière médiate ou immédiate, au moyen de la connaissance sensible...
» Notre seconde conclusion est celle-ci : De la substance, nous avons un concept simple, car le concept d’homme, d’où se tire ce terme : l’homme substantiel, est un concept de substance. »
Buridan fait clairement constater à ses adversaires que leurs conclusions sont inacceptables ; mais où donc gît le défaut qui rend caduque toute leur critique ? Ce défaut, il ne le mettra pas moins nettement en évidence. Ils ont admis que l’esprit humain n avait à sa disposition, pour passer d’une connaissance à une autre connaissance, qu une seule voie, celle du raisonnement ; et c’est de l’analyse du raisonnement que leurs thèses ont tiré tout ce qui les appuie. Le philosophe de Béthune vise tout aussitôt à la ruine de ce fondement.
« Une connaissance, dit-il *, peut se tirer d'une autre sans
i. Buridan, loc. cil., fol. V, coll. b et c.