‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 6 sur 485 · P. Mandonnet, loc. cil., p. XX · texte numérisé non relu

P. Mandonnet, loc. cil., p. XX

2. De erroribus philosophorum, capp. I, II, III. P. Mandonnet, Op. laud., seconde partie, pp. 3-8.

mier homme ni une première pluie ; éternellement, les continents et les mers doivent alterner.

Fort exactement, le Tractatus de erroribus philosophorum résume les arguments divers par lesquels Aristote prétendait établir ces thèses liées les unes aux autres; les raisonnements qu'il cite sont, la plupart du temps, ceux que Siger de Brabant s’est plu à reprendre et à développer ; ainsi rappelle-t-il cette raison, donnée au premier livre Du Ciel et du Monde pour démontrer que le ciel n’a pas été engendré : « Tout ce qui possède une vertu qui lui permet d’exister indéfiniment dans l’avenir a, de tout temps, possédé la vertu de toujours être dans le passé ; puis donc que le Ciel n’aura point de fin, c’est qu’il n’a pas commencé. »

Toutefois, parmi les arguments d’Aristote, il en est un que notre auteur développe avec un soin particulier ; c’est celui qui tend à démontrer l’éternité du mouvement. Le Philosophe, dit-il, « a cru qu’aucune chose ne pouvait se trouver en quelque disposition qu’elle n’avait pas auparavant, à moins qu’elle n’y fût venue par un mouvement précédent. Il a admis, en effet, qu’il ne pouvait y avoir innovation sans qu’il y eût changement proprement dit ; or le changement est le terme du mouvement ; il ne peut donc y avoir innovation sans mouvement précédent. De ce principe, il concluait que le mouvement n’a jamais commencé ; car, si le mouvement a commencé, le mouvement a été nouveau ; mais rien de nouveau ne peut être que par l’effet d’un mouvement précédent ; il faut donc qu’avant le premier mouvement, il y ait eu un certain mouvement, ce qui est absurde ».

Si notre auteur a mis tant de soin à présenter cet argument, c’est qu’il y voit le soutien ( fulcimentum ) de toutes les erreurs d’Aristote, et il consacre un petit chapitre spécial à le montrer :

« Toutes les erreurs du Philosophe, si on les examine avec subtilité, découlent de ce principe : Bien de nouveau ne peut être amené à l’existence si ce n’est par un mouvement précédent ». Ce principe est vrai pour un agent qui opère à la manière d un instrument ; l’action d’un tel agent présuppose le mouvement. Mais ce principe n’est plus vrai de l’action créatrice de Dieu ; la création n’est pas un mouvement, car tout mouvement présuppose un mobile ; la création n’est pas un changement, car tout changement présuppose un mouvement ; la création, elle, ne présuppose rien. La création échappe donc à l’enserrement de l’argumentation d’Aristote. « Tout ce qu il a dit contre le commencement du Monde et contre les propositions que la foi tient pour vraies, tout cela est sophistique. »

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

Cette fin de non-recevoir, opposée par le De erroribus philosophorum aux raisonnements d’Aristote en faveur de l'éternité du Monde, du temps et du mouvement, est aussi celle que Saint Thomas d’Aquin invoquait en sa Somme théologique.

Moïse Maimonide avait prétendu 1 trouver dans les écrits mêmes d’Aristote la preuve que le Philosophe n'était pas assuré de l’éternité du Monde et qu’il ne prisait pas comme convaincantes les démonstrations qu’il en avait données. Cette excuse en faveur d’Aristote avait été accueillie par Albert le Grand 2 et par Saint Thomas d’Aquin3; elle avait été, surtout, accueillie avec grande faveur par Roger Bacon 4 5, qui prétendait retrouver chez les philosophes anciens tous les dogmes de notre foi. Mieux inspiré, notre auteur n’admet pas que l’on disculpe ainsi le Stagirite :

« Quelques personnes, dit-il, veulent excuser le Philosophe touchant l’éternité du Monde ; mais cette excuse ne peut tenir car, pour prouver les vérités philosophiques, il se fonde sans cesse sur ledit principe ; bien plus, il n’a peut-être écrit aucun livre où il n’ait admis quelque chose qui y a trait. »

A côté de l’éternité du Monde, le traité De erroribus philosophorum reproche à Aristote quelques autres erreurs ; il en est deux auxquelles il convient que nous accordions une mention.

L’une d’elles est comprise en la théorie des Intelligences séparées qui meuvent les cieux; Aristote a admis que toute intelligence capable de produire un mouvement devait, d'une manière actuelle, mouvoir quelque corps; « aussi a-t-il dit, comme on le voit au XIIe livre de la Métaphysique , qu’il y a autant d’anges ou d’intelligences qu’il y a d’orbes ... en sorte qu’il y en a quarante-

sept ou cinquante-cinq La divine Ecriture affirme le contraire

lorsqu’elle dit : Millia millium ministrabant ei, et decies centena millia assislebant ei ». Saint Thomas d’Aquin avait, lui aussi, noté cette contradiction entre ce qu’ Aristote a dit des substances séparées et ce que l’Ecriture dit des anges ; mais, ici encore, il s’était efforcé d’innocenter le Philosophe ; « Aristote dit, en effet, au

1. Moïse Maimonide, Le guide des égarés, Deuxième partie, Ch. XV; trad. S. Munk, t. II, pp. 121-126.

2. B. Alberti Magni Physicorum libri oclo ; Lib. VIII, tract. I, cap. XIV, circa finem.

3. Sancti Thomæ Aquinatis Summa lheologica, Pars prima, quæst. XL\ I, art. I.

4. Melaphysica Fratris Rogerï, Ordinis Fratrum Minorum, . De viciis contractis in studio Théologie. Fragmenta quæ supersunt nunc primum edidit Robert Steele, Oxonii, s. d., pp. 10-12.

5. Sancti Thomæ Aquinalis Summa theologica, Pars prima, quæst. L, art. III.

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

même endroit, que la raison par lui invoquée n’est point nécessaire, mais simplement probable. »

La seconde erreur qui doive retenir notre attention est formulée en ces termes : « Que Dieu ne pourrait créer un autre Monde ». Voici comment notre auteur l'expose : « Selon Aristote, tout ce qui est fait, est fait au moyen d’une matière préexistante. Il a donc voulu qu’un autre Monde ne puisse exister. Dieu ne pourrait, dès lors, faire un autre Monde, car celui-ci est formé de toute la matière qui lui appartient. »

Pour la première fois, nous entendons reprocher à Aristote d’avoir regardé comme impossible la pluralité des mondes. Il importe de noter avec soin la première circonstance où cette accusation se soit produite ; nous verrons, en effet, quelle extraordinaire influence elle a eue sur le développement de la Science positive.

Sévère pour les affirmations erronées qu’il relève avec certitude en l’œuvre d’Aristote, l’auteur du De erroribus philosophorum ne veut point que l’on reproche au Stagirite des opinions qu’il n’a peut-être pas professées ; c’est ainsi qu’un texte du De bona fortuna arrêtera F accusation de n avoir pas cru à la Providence.

Les passages où Aristote semble avoir affirmé 1 unité de 1 intelligence humaine sont obscurs et d’interprétation douteuse ; c est pourquoi, sans doute, notre auteur n en fait point état contre le Philosophe. L’unité de l’intelligence humaine sera mise au compte des erreurs d'Averroès.

Pour Averroès, le Tractcitus de erroribus philosophorurn se montre particulièrement sévère 1 . « Le Commentateur, en eliet, a professé toutes les erreurs d’Aristote, et même, il les a professées avec une plus grande opiniâtreté ; il a plus argumenté contie ceux qui, au Monde, attribuent un commencement que le 1 hilosophe ne l’avait fait. En outre, il est, sans comparaison, plus digne de reproches que le Philosophe, car il a plus directement combattu notre Foi, prétendant mettre le faux en évidence en ce qui ne peut contenir aucune erreur, car la V érité première en est le fondement. »

Parmi les erreurs que notre auteur attribue ajuste titre à A\eiroès, citons, en particulier, celles-ci :

« Il a admis que l’intelligence était numériquement une en tous

les hommes. »

i. Tractatus de erroribus philoso/jhorum, Capp. IV et V. P. Mandonnet, Op. laud., Seconde partie, pp. 8-io.

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

« 11 a admis que l’âme intelligente et le corps ne formaient pas, par leur union, une troisième chose, en sorte que ce qui résultait de cette âme et du corps n’est pas plus un que l’ensemble formé par un ciel et son moteur. »

Parmi les erreurs relevées en la Métaphysique d Avicenne se trouve, en particulier, celle-ci, qui est le principe même du Néo-platonisme :

« Avicenne a erré au sujet de l’émanation des êtres à partir du premier Principe. Non seulement, en effet, il a admis que les choses produites par le px*emier Etre avaient procédé de lui de toute éternité, mais encore il a prétendu que du premier Principe, un seul être, l’Intelligence première, avait procédé immédiatement... Aussi suppose-t-il que ni les corps ni les formes qui sont les perfections des corps, ne sont directement causés par le premier Etre.

» Il s’est encore trompé, car le principe précédent l’a conduit à cette erreur. Les Ames des cicux sont produites par les Intelligences ou Anges, et chacune des Intelligences est produite par une autre Intelligence.

» Il a dit que les corps des cieux étaient produits par les Ames de ces mêmes cieux, et cela par l’intermédiaire de leurs formes.

>> Il résulte de ces suppositions que les Intelligences sont créatrices des Ames célestes, que les Ames célestes sont créatrices des corps des cieux, et que les Intelligences supérieures sont créatrices de l’Intelligence qui est au-dessous d’elles.

» Il a admis que nos âmes étaient produites par la dernière Intelligence, dont dépend le gouvernement de ces âmes et, par conséquent, notre béatitude.

» Il a encore erré en admettant que chaque ciel était animé; il ne s’est pas contenté de dire que l’Ame du ciel est un moteur approprié à ce ciel, comme le Philosophe et le Commentateur se sont efforcés de le déclarer, mais il a prétendu que, du ciel et de l’Ame du ciel se formait un être unique, comme de notre corps et de notre âme. Cela est contre Saint Jean Damascène qui, au chapitre VI du premier livre Du Ciel , dit que les cieux sont inanimés et insensibles...

» Il a erré également au sujet du nombre des Intelligences, car il a admis que les Anges étaient en même nombre que les orbes, ce en quoi il concorde avec les dires du Philosophe. »

i. Traclatus de erroribus philosophovum, Cap. VI. P. Mandonnet, Op. laud., Seconde partie, pp. ii-i4-

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

« Algazcl, dit notre auteur suit la plupart du temps Avicenne et n’en est que l’abréviateur. » Aussi les erreurs que notre auteur lui reproche et qui sont tirées, dit-il, « de la Métaphysique d’Algazel, au traité l)e proprietatibus primi, qu’il a appelé F/os divinorum », sont- elles, pour la plupart, aussi bien imputables à Avicenne. Citons seulement celle-ci :

« Algazel a admis que du premier Principe, une multiplicité d’êtres ne pouvait procéder immédiatement; aussi un être unique, l’Intelligence première, a-t-il seul pu sortir immédiatement de Dieu.

» Il a admis que, de ce premier Ange, procédait un second Ange et le premier ciel. Du second Ange, procède le troisième Ange et le second ciel, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’on parvienne au dernier ciel et à la dernière Intelligence. 11 a voulu qu’il existât dix Intelligences et neuf cieux, et qu’ils se fussent ordonnés de la manière susdite. Il ajoute qu’il n’y a pas plus de dix Intelligences à moins que l’on n’admette l’existence de plus de neuf orbes. 11 a supposé qu’une Intelligence présidait aux choses sublunaires ; il admettait, en effet, que ces choses inférieures constituent une sphère; il mettait donc dix sphères en l’Univers, savoir, le premier mobile, l’orbe des signes, les sept sphères des planètes, enfin la sphère des êtres qui agissent et pâtissent ; à chaque sphère, il voulait qu’une Intelligence présidât, en sorte qu’il a supposé l’existence de dix Intelligences. Comme, selon cette hypothèse, les sphères ne sont pas toutes des sphères célestes, comme il y a seulement neuf sphères célestes et que la dixième sphère est celle des êtres qui agissent et pâtissent, Algazel, suivant son hypothèse, a été amené à déclarer qu’il y a neuf cieux et dix Intelligences. »

En parcourant la liste des hérésies que le Tractatus de erroribus philosophoram reproche à Aristote, à Avicenne, à Al Gazâli, nous ne pouvons pas ne pas être frappés de la large place qui est accordée aux affirmations touchant les Intelligences et les Ames qui meuvent les cieux. Le temps n’est plus où Guillaume d’Auvergne pouvait écrire 2 :

« Le Monde supérieur est-il un être animé unique ou se compose-t-il de plusieurs êtres animés ? Les Ames de ces êtres sont-

1. Tractatus de erroribus philosophorum, Cap. VIII et Cap. IX. P. Mandon-

net, Op. laud., Seconde partie, pp. 1 4- 1 7 ; . ....

2. Guillelmi Pauisiensis episcopi De Uraverso pars prima prtncipalis ; Pars II {Guillelmi Parisiensis episcopi Opéra, ed. i5i6, t. II, tractatus de providentia. Cap. VII, fol. CXCV, coll. a et b.

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

elles raisonnables? Cela se trouve déterminé dans les écrits d'Aristote et de ceux qui ont marché à sa suite, et aussi en ceux de nombreux philosophes italiens [latins]. Mais, jusqu’à ce jour, l’enseignement des Juifs ni des Chrétiens ne s’est soucié de telles questions....

» Les Chrétiens, soucieux de leurs propres âmes, n’ont pas voulu prêter attention aux Ames des cieux ; il leur a semblé que, pour leur profession religieuse et pour leur salut, il n y avait ni profit à connaître ces Ames ni dommage à les ignorer. Que le Monde soit ou non un animal unique, que le ciel entier soit un être animé ou bien que les divers cieux soient des êtres animés, ce sont questions que cette nation chrétienne a en horreur et qu'elle regarde comme monstrueuses. Elle est plongée dans la stupeur par cette discussion qui lui est demeurée absolument inconnue et en laquelle elle voit une nouveauté qui ne la concerne en rien... .

En cette partie de la Philosophie, se fier à Aristote ou à n’importe quel autre n’offre aucun danger pour la religion, pour la foi, pour la doctrine des Chrétiens. »

Depuis le temps où Guillaume d’Auvergne s’exprimait en ces termes, près d’un demi-siècle avait passé, et, à l’égard des théories sur les Ames des cieux, la Scolastique latine n’avait plus ni cette ignorance ni ces surprises ni cette indifférence. Guillaume avait, le premier, appelé l’attention des Chrétiens sur ces théories et signalé à la méfiance des fidèles ce qu elles paraissaient contenir de peu orthodoxe ; peu à peu, on les avait analysées de plus près, et les liens qui les unissent à mainte doctrine hérétique s’étaient de mieux en mieux laissé voir. On se contentait encore de condamner les propositions par lesquelles ces théories contredisaient trop évidemment au Dogme ; mais déjà la conscience chrétienne éprouvait le désir de les rejeter en bloc; pour que ce désir se prononçât, il lui manquait encore une doctrine qui pût remplacer les hypothèses abandonnées.

L’éternité du Monde, l’unité de l’intelligence en tous les hommes, la théorie des émanations célestes n’étaient pas les seules erreurs, d’importation arabe, que Guillaume d Auvergne avait combattues ; il avait rudement malmené l’Astrologie judiciaire, que la Scolastique avait reçue de la même provenance, et qui se réclamait, d’ailleurs, de principes communs au Péripatétisme et au Néoplatonisme. Le fatalisme absolu qui était au fondement même de l’Astrologie ne pouvait être admis par l’Eglise qui n a cessé de le combattre. Le De erroribus philosophorum ne manque

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

pas de signaler les principales hérésies des astrologues. C’est dans les écrits d’Al-Kindi qu'il les. recueille *.

Quant au traité Üc exposilione legum de Moïse Maimonide, ce sont surtout des erreurs de nature purement théologique que notre auteur lui reproche 1 2.

Les Quinze problèmes d’Albert le Grand ET LES CONDAMNATIONS DE 1270

Au voisinage de l’an 1270, la lutte était ardente à l'Université de Paris. Des maîtres tels que Siger de Brabant, tels que Boèce de Dacie, dont l’œuvre nous est moins connue que celle de Siger, prétendaient reproduire en toute sa pureté, et sans souci des enseignements de 1 Église, la doctrine des philosophes grecs ou musulmans. D’autres, au contraire, faisaient sans doute même besogne que l’auteur du Tractatus de erroribus philosophorum, et soulignaient les nombreuses hérésies que professaient les sages du Paganisme ou de l’Islam. D’autres encore, tel Thomas d Aquin, s'efforçaient, en la tradition philosophique, de faire la part de la vérité et de l’erreur, de rejeter l’erreur, et de concilier la vérité avec le Dogme catholique. Beaucoup d esprits devaient se trouver en un doute extrême ; ils souhaitaient qu’en de telles conjonctures, quelque autorité universellement respectée prit la parole pour les rassurer, pour leur montrer la bonne voie, pour leur

signaler les routes dangereuses.

Un certain dominicain, frère Gilles, qui était peut-être Gilles de Lessine 3, résolut de prendre l’avis d’Albert le Grand. « J’ai jugé digne, lui écrit-il 4, de transmettre à Votre Paternité, qui est comme la lumière de nos intelligences, les articles que proposent, dans les écoles de Paris, les maîtres que 1 on regarde comme les plus grands en Philosophie. Ces articles, on les a déjà combattus en bien des assemblées. Je vous les envoie afin que le souffle de votre bouche les abatte à jamais. »

1. Tractatus de erroribus philosophorum, Cap. X et Cap. XI. P. Mandonnet, Op. laud., Seconde partie, pp. 18-21.

2. Tractatus de erroribus philosophorum , Cap. XII et Cap. XIII. P. Mandonnet, Op. laud., Seconde partie, pp. 21-24..

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