II
cipes diffèrent les uns des autres ; c’est ainsi que la matière diffère de la forme ; c’est aussi de semblable façon que la matière des corps célestes diffère par elle-même de la matière des éléments ; la matière céleste et la matière élémentaire appartiennent à des genres différents, de même que la quantité et la qualité appartiennent à des genres différents.
« Au contraire, les choses postérieures aux principes sont composées ; elles diffèrent entre elles par leurs composants ; les choses mêmes qui sont simples, mais engagées en des composés, comme le sont les diverses matières qui se trouvent en des substances différentes composées [de matière et de forme] diffèrent les unes des autres par les diverses formes qui leur sont adjointes en ces substances composées, et elles diffèrent d’autant plus que les formes ajoutées sont, elles-mêmes, plus différentes les unes des autres ».
Telle est la première des réponses qu'on peut faire à l’argument de Gilles ; mais à cet argument, Henri porte un autre coup qui l’atteint dans ce qui en est le fondement même, dans cette proposition : « La matière première n’est rien qu’un être en puissance ». Non, répond Henri, « bien que la matière ne possède pas cet acte qu’est la forme, elle a cependant cet acte qui constitue son essence et son existence. Elle est un effet de Dieu et n’est pas un pur néant ; elle est quelque chose qui a essence et existence, bien que ce ne soit ni l’essence ni l’existence de la forme ; elle est apte, d’ailleurs, en sus de l’acte qui constitue son existence, à recevoir cet autre acte qu’est la forme, donnant ainsi la substance composée [de matière et de forme] ».
Cette réponse est tirée de l’une des doctrines essentielles d’Henri, de celle par laquelle il attribue à la matière première une certaine actualité, une certaine capacité d’exister indépendamment de toute forme.
F. L'actualité de la matière première.
Dès le début de ses discussions quodlibétiques, Henri de Gand est amené à formuler cette affirmation *.
« D’une manière naturelle, la matière ne peut jamais être séparée et dépouillée de toute forme ; car un agent ne corrompt point une forme en la matière sinon parce qu’il y engendre une
i. Hf.nrici a Gandavo Quodlibeta ; quodlib. I, quæst IV; Utrum corpus Christi in sepulchro habuit aliquarn formam substantialem qua informabatur anima ejus ab ipso separata.Ed. cit., fol. III, recto.
HENRI DE GAND
autre forme qui est semblable à la sienne et contraire à celle qui est détruite... Mais si l'action divine préserve la matière et empêche que la corruption d’une forme ne soit suivie de la génération d’une nouvelle forme, il pourra fort bien arriver qu'une action naturelle, détruisant une forme et n’engendrant rien à la place, dépouille la matière de toute forme ; il pourra arriver que la matière demeure ainsi sans aucune forme ».
Que la matière première puisse exister réellement sans être unie à aucune forme, l’assertion est audacieuse ; elle est en contradiction avec toute la philosophie péripatéticienne dont elle ruine l’un des principes fondamentaux, le principe essentiel, peut on dire. Henri de Gand n’ignore pas l’extrême importance du propos qu’il vient d’émettre incidemment ; à le développer et à l'affermir, il va consacrer toute une question.
Dès le début de cette question, ii s’exprime en ces termes '.
« Il faut d’abord exclure une fausse imagination que quelquesuns se font de la matière; selon eux, la matière n’est rien qu’une certaine puissance ; en sorte qu’en ce qui est d'elle-même, elle n’existe pas ; en effet, ce qui est seulement en puissance, en tant que tel, n’existe pas ; ainsi donc la matière, en sa nature, approcherait tellement du néant qu’elle tomberait dans le néant dès l’instant qu’elle viendrait à être privée de forme ».
Cette fausse imagination touchant la matière première, c’est la doctrine même d’Aristote ; c’est celle qu’Averroès formulait si nettement au Sermo de substantiel orbis, lorsqu’il déclarait que la substance même de la matière première consiste à être en puissance *.
A ces graves autorités, que va opposer Henri de Gand? L autorité de Saint Augustin. Celui-ci, en effet, à écrit 1 2 3 : « Cette matière informe, on n’en saurait douter, est si proche du néant qu’elle n’a été faite que par Dieu ; et elle 1 a été de la manière suivante : Bien que Dieu 1 ait créée sous la lorme, que la (orme et la matière aient toujours existé ensemble dans le temps, par origine et par nature cependant, 1 existence et la création de la matière sont antérieures à l existence et à la création de la forme en la matière ; en sorte que la forme a été engendrée de la matière plutôt qu elle n’a été créé en la matière ».
1. Henrici a Gandavo Qaodlibeta ; quod I ib. I, quæst. X : Utrum nialena posset existere per se siüe forma. Ed. cit., fol. VIII, recto.
2. Voir :Troisième partie, Ch. 111, § IV ; t. IV, p. o. 7. „ .
3. D. Auuei.ii Augustini De Genesi ad hltera/n, lib .1, cap. XIX. CI. Seconde