‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 66 sur 485 · Henri de Gand, loc. cil. ; éd. cit., fol. CIV, verso · texte numérisé non relu

Henri de Gand, loc. cil. ; éd. cit., fol. CIV, verso

HENRI DE GAND

nous expliquerons, selon notre propre intention, quelles sont les choses en lesquelles on ne peut point mettre une gradation et une pluralité de formes, quelles sont celles où on les doit supposer, enfin pourquoi et comment on les y doit supposer. »

Henri rapporte tout d’abord 1 les raisons invoquées par les partisans de la pluralité des formes substantielles. Voici les deux principales : « C’est la forme qui, par son essence, donne au composé sa manière d’être naturelle ( esse naturelle ) ; autant donc il y aura de manières d’être en la nature du composé, autant il y aura de formes distinctes. Mais en tout composé naturel, nous reconnaissons plusieurs manières d’être naturelles. Tout individu, par exemple, a, tout d’abord, l’existence naturelle prise en son entière simplicité; par cette première existence il est un être, mais n’est encore ni substance ni accident. Il a ensuite une manière d’être par laquelle il est substance, mais sans être substance corporelle ni substance incorporelle ; il en a une troisième par laquelle il est corps sans être encore corps simple ni corps mixte ; après celle-là, il en vient une autre par laquelle il est corps simple (tel un élément) ou corps mixte (telle une combinaison d’éléments). Le mixte a une manière d’être par laquelle il est simplement mixte ; une autre par laquelle il est telle sorte de mixte, un être doué de végétation, par exemple; une troisième par laquelle il est telle sorte d'être doué de végétation, un être sensible par exemple ; enfin la manière d’être par laquelle il est simplement sensible diffère de celle par laquelle il est raisonnable ». Cette façon de justifier, en une même substance, l’existence de formes substantielles distinctes et hiérarchisées, dont chacune rend plus étroite et plus précise la détermination du composé, est bien celle qu’exposait Avicébron.

On peut encore justifier ainsi la pluralité des formes substantielles : « C’est la forme qui donne au composé le pouvoir d’opérer ; autant donc il y aura, dans le composé, d’opérations naturelles différentes, autant il y aura de formes différentes... L’homme, par exemple, en tant qu’il est capable de végéter, accomplit les opérations de la vie végétative ; en tant qu être sensible, il sent; en tant qu’être raisonnable, il comprend. Donc, en une telle substance, il y a plusieurs formes d’où procèdent ces opérations multiples. »

Ces raisons ne suffisent aucunement à justifier la coexistence de plusieurs formes substantielles au sein d’une même substance.

i. Henri de Gand, toc. cit . ; cd. cit., fol. CV, recto.

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

Tout ce qu’on explique à l’aide de cette pluralité de formes ', on le peut aussi bien expliquer à l’aide d’une forme unique ; et cela serait vrai même en l’homme s’il n’y avait, comme nous le verrons, une autre raison qui, en lui, répugne à cette simplicité. Or, ce que la nature peut faire à l’aide d'un moyen unique, elle ne le fait jamais à l’aide de plusieurs moyens, car elle ne fait rien en vain... Voici ce qui se passe en toutes les substances douées de matière : 11 est, en des êtres divers, des formes qui ont des degrés différents de perfection, et des vertus différentes qui correspondent à ces perfections différentes ; grâce à ces vertus, ces formes sont les principes d’opérations différentes. Ainsi en est-il, dans les pierres, de la forme du mixte ; dans les planles, de la forme végétative ; dans les animaux, de la forme sensitive; dans les hommes, de la forme raisonnable. Jamais on ne doit supposer que, dans un même individu, une des formes moins parfaites qui viennent en premier lieu coexiste avec une des formes plus parfaites et qui viennent ensuite de telle façon que ces deux formes demeurent substantiellement distinctes ; ce serait tenir le même langage que ceux qui admettent, en toutes choses, la gradation des formes ; mais il faut supposer que la forme moins parfaite existe virtuellement dans la forme plus parfaite. La forme suivante existe donc en une simplicité substantielle ou essentielle égale ou supérieure à la simplicité de la forme précédente ; mais, en raison de sa plus grande perfection, elle possède en elle-même toute la vertu que possède la forme inférieure. Or, c’est grâce à sa vertu qu’une forme est principe d’opération. Il n’est donc pas nécessaire, pour rendre compte de la pluralité des opérations..., de mettre plusieurs formes en un même être; il suffît d’en mettre une seule qui contienne toutes les autres en elle-même d’une manière virtuelle ; nous admettrons, par exemple, que par une même forme simple, l’animal est à la fois corps mixte, être doué de végétation et être doué de sens. » C’est le langage même de saint Thomas d'Aquin que nous venons d’entendre dans la bouche d’Henri de G and.

« Certaines personnes, poursuit Henri s, pensent que cette diversité d’opérations est la seule raison que l’on ait de mettre, en un même individu, plusieurs formes échelonnées; ils refusent donc la pluralité des formes à toute chose naturelle et même à l'homme. Leur thèse est la suivante : En tout être singulier, il y a une

Page 1