‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 90 sur 485 · H. Denifle, Op. laud., pp · texte numérisé non relu

H. Denifle, Op. laud., pp

2. Magistri Eckardi Commentarius in Genesin (H. Denifle, Op. laud., p. 553.

Dieu comme lui, qui lui est égal en toutes choses, et il créa aussi le Monde ».

Dans ce qui précède, nous avons vu Eckehart, à propos du même texte : « In principio Deus creavit » distinguer divers sens du mot principium ; tantôt ce mot désignait le Verbe et tantôt cet invisible présent qu'est l’éternité. Ces deux sens, voici maintenant qu'il les mêle et les entrelace 1 :

« Entant qu'Etre, Dieu agit dans l’Etre et pour l’Etre... Or l’être, c'est le commencement, le début, le principe de toutes choses. Il est donc évident que toute œuvre de Dieu est toujours nouvelle... Dieu a donc créé de telle façon que, néanmoins, il créât toujours. En effet, une chose qui est dans le principe et dont, en même temps, le principe est la fin, débute toujours, naît toujours et, toujours, est déjà née... Dieu a donc créé toutes choses dans le principe, car il les a créées en lui-même, qui est le Principe ; et, d’autre part, il a créé toutes choses en lui-même qui est le Principe, car les choses passées, les choses qui étaient avant aujourd’hui, il les crée comme dans le principe, comme au début. Ces deux caractères font défaut aux autres artisans, qui n’agissent pas en eux-mêmes et qui délaissent leurs œuvres, parce qu’ils cessent d’agir..

» Dieu, en tant qu'être, est le premier et le dernier, le principe et la fin. Donc toute chose qu’il a créée en tant que chose passée, il la crée dans le principe en tant que chose présente, et ce qu’il crée ou fait maintenant comme dans le principe, il l’a également créé dans le passé achevé.... Comme, ici, la fin, c’est le principe même, tout ce qui est achevé commence et tout ce qui est déjà né est en train de naître. Dieu a donc [déjà] créé toutes choses, car il ne cesse pas de créer, mais toujours il crée, toujours il commence de créer... C’est ce que signifient ces paroles : « Dans le Principe, Dieu créa le ciel et la terre ». Par cela même, en effet, qu’il achève et finit, il commence, car c’est lui qui est le Commencement, et par le fait même qu’il commence, il finit et achève, car il est, à la fois, le Commencement et la Fin ».

Ce passage nous parait donner un exemple tout à fait caractéristique de la méthode d’Eckehart; il construit des syllogismes d’aspect fort rigoureux; rien ne semble y manquer; majeure, mineure, conclusion y sont énoncées plutôt deux fois qu’une ; seulement un terme y figure, tel ici le mot principium, qui peut

i. Masfistri Eckardi Opus tripartitum. Præmium (H. Denifle, Op. laud., pp. 54o-54i).

LE REFLUX DE L ARISTOTÉLISME

recevoir deux sens absolument différents ; et d'une proposition à l’autre, ce mot change de signification ; en sorte que ce qui revêtait l’imposant appareil d’un raisonnement se résout en une suite de calembours.

Très probablement, le Dominicain allemand s’est pipé luimême avec ses jongleries verbales. Il a pris le mot esse avec son sens propre d’être, d’existence et, partant des principes de Proclus et du Livre des Causes , il a démontré que Y esse de toute créature était en Dieu et était Dieu.

Mais près de lui, dans sa province et dans son ordre, Thierry de Freiberg enseignait que le terme esse était absolument synonyme du terme essentia. Bien qu’habituellement, il les distinguât l’un de l’autre, Eckehart, par un des tours de passe-passe dont il était coutumier, les a sans doute échangés. Il a cru que ce qu’il pensait avoir démontré équivalait à cette formule de Jean Scot Erigène : « Ipse namque omnium essentia est, qui so/us vere est. » Il a jugé qu’on pouvait répéter de l'esse des créatures tout ce que le Fils de l’Érin avait affirmé de Y essentia, de Tourna, c cst-à-dire, selon le langage de celui-ci, de la raison ou idée. Il n’a pas vu ce que sa doctrine avait de choquant pour le bon sens ni d hérétique pour l’orthodoxie. Il s’est vanté de ne pas supprimer l’existence des créatures mais, au contraire, de l’affermir. Il ne s’est pas soupçonné lui-même de panthéisme.

L’autorité ecclésiastique fut plus clairvoyante.

En 1326, l’Archevêque de Cologne entama un procès contre Maître Eckehart et sa doctrine L La mort d’Eckehart. survenue en 1327, n’interrompit pas l’information. Le 27 mars 1329, Jean XXII condamnait, à des titres divers, vingt-huit articles * extraits des écrits ou des sermons du Dominicain allemand.

Parmi ces articles, les trois premiers étaient ainsi conçus :

« Interrogé pourquoi Dieu n’avait pas créé le monde plus tôt, il répondit et répond encore : Parce que Dieu ne pouvait pas le produire auparavant ; une chose, en effet, ne peut agir avant d être ; or, aussitôt que Dieu fut, il créa le Monde.

» On peut accorder que le Monde a existé de toute éternité.

» En même temps et à la fois, Dieu fut, il engendra son fils qui lui est coéternel, qui lui est égal en toutes choses et qui est Dieu comme lui, et aussi, il créa le Monde. »

1. H. Denifle, Acten zum Processe Meister Eckeharts (Archiv fiir Litteratur-und Kirchengeschichie des Mittelalters, Bd. 11, 1886, p. 624).

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