C. M». cit., fol. 99, col. b «t
l’astrologie chrétienne
lieu où se produit la génération. Partant, le mouvement des astres ou le cercle de l’Écliptique, qui offre ces particularités, sera cause de la génération et de la destruction ; il sera cause de la génération lorsqu’il amènera l’agent générateur, c’est-àdire les étoiles, au-dessus du lieu de la génération ; il sera cause de la destruction lorsqu’il emmènera cet agent. Le mouvement est, d’une manière actuelle, la cause de la génération et de la destruction, puisque c’est lui qui amène, puis éloigne, l’agent de la génération, c’est-à-dire les étoiles, comme on le voit au second livre De la génération et de la corruption ; c’est par la vertu des étoiles que le mouvement agit, comme nous venons de le dire.
» Mais ce n’est pas une étoile prise isolément qui est cause de la génération et de la corruption ; c’est quelque figure formée par les étoiles ; la cause de la génération, c’est donc la venue de plusieurs étoiles, par suite de leur mouvement sur l’Écliptique, à une certaine configuration déterminée en elle-même et dans sa position à l’égard du lieu de la génération. Lorsqu’ensuite les étoiles s’écartent de cette configuration déterminée et du lieu de la génération, elles sont causes de destruction.
» Plus la venue des étoiles à une certaine configuration et leur éloignement de cette configuration se renouvellent souvent, plus sont fréquentes la génération et la destruction qui en résultent ; plus le phénomène céleste est rare, plus la génération et la corruption dont il est la cause sont lentes. Les configurations stellaires qui se reproduisent seulement à de très longs intervalles de temps sont causes des grands changements qui affectent la terre ; il en est surtout ainsi, au dire des astrologues, lorsque Saturne et Jupiter passent d’une triplicité à une autre triplicité.
» Ainsi le mouvement des étoiles vers la dite figure est cause de génération et de progrès pour la chose engendrée ; lorsque les étoiles ne s’écartent de cette figure que d’une manière insensible, elles déterminent la fixité de l’état de cette chose ; elles sont causes de son déclin lorsqu’elles s’éloignent sensiblement de cette figure. »
Voilà donc que les principes dont se réclame l’Astrologie de Masciallah, du Liber de elementis, d’Abou Mâsar sont nettement rattachés aux propositions essentielles du Péripatétisme ; de ces principes, d’ailleurs, Pierre d’Auvergne ne fait application qu’à la Géologie ; il ne court donc aucun risque de tomber sous le coup des condamnations portées en 1277.
426 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
Dans son Opus in hexaemeron, Gilles de Rome ne souffle mot de l’influence exercée par les corps célestes sur les choses d’ici-bas ; la naissance des astres, au quatrième jour de la création, lui fournissait cependant une occasion classique d’en parler. Mais il en traite longuement dans son commentaire au second livre des Sentences.
11 rappelle, d’abord 1, comment les anciens philosophes divinisaient les astres ; comment, d’autres, plus modernes, voulaient que Dieu eût seulement créé la première des intelligences célestes, chacune de celles-ci créant, à son tour, une intelligence et un orbe. « Mais laissons de côté ces opinions téméraires qui mettent, dans des corps, quelque chose de divin ; dédaignons aussi ces autres superstitions, au gré desquelles, d’une créature, quelque chose pourrait procéder par voie de création. Il nous faut dire, cependant, que refuser aux corps célestes toute efficace sur les choses d’ici-bas, ce serait nier le témoignage des sens ; par nos sens, en effet, nous expérimentons que le Soleil échauffe et que la Lune refroidit.
» Mais une fois admis, ce que nous croyons vrai, que les astres ont quelque action sur les choses d’ici-bas, quatre difficultés se dressent devant nous. »
Voici la première difficulté que Gilles de Rome examine et dont aucun de ses prédécesseurs, du moins à notre connaissance, ne s’était enquis :
« Toutes les transformations produites par les corps célestes sont surtout accomplies par les corps lumineux. Or, entre la Lune et les choses d’ici-bas, se trouve interposée une partie de la sphère de la Lune ; la Lune est, en effet, fixée dans son déférent et ce déférent est contenu dans la sphère de la Lune comme la moelle dans un os 2 ; il faut donc qu’entre la Lune et les choses d’ici-bas, se trouve interposée une partie de la sphère de la Lune. Ce que nous venons de dire de la Lune est, à plus forte raison, vrai des planètes, et plus véritable encore
1. Excellentissimi sacre lheologie doctoris domini Egidii Romani archipresulis Bituricensis : ordinis heremitarum divi Augustini : Super secundo libro Sententiarum: opus preclarissimum. — Colophon : Egidii Romani Bituricensis ecclesie archipresulis Super secundo sententiarum opus dignissimum Lucas Uenetus Dominici. F. librarie peritissimus : summa cura et diligentia Uenetijs impressit. Anno salutis Mcccclxxxij. iiij Nonas Maij : Joanne Moceniceno inclyto Uenetiarum principe ducante. Dist. XIV, 3a Quæstio principalis: De opéré quartæ dici. 2“ Quæstio. De efTectu luminarium generaliter ; utrum aliquid efficiant in ista inferiora. Dubitatio prima. Fol. sign. ee 2, col. d, et fol. sign. ee 3, col. a, b et c.
2. Au sujet de cette comparaison, chère à Gilles de Rome. Voir : Seconde partie, ch. IX, § IV ; t. IV, p. 113.
l’astrologie chrétienne
des étoiles fixes. En effet, entre Mercure, qui se trouve immédiatement au-dessus de la Lune, et les choses d’ici-bas, s’interpose non seulement une partie de la sphère de Mercure, mais encore toute l’épaisseur de la sphère de la Lune. La Lune ne pourra donc produire quelque transformation dans les corps d’ici-bas, à moins de produire quelque transformation et altération dans une partie de sa propre sphère ; et Mercure ne pourra transformer et altérer les choses d’ici-bas sans altérer une partie de sa propre sphère et toute l’épaisseur de la sphère de la Lune. Mais, à partir de l’orbe de la Lune et au-dessus de cet orbe, le Ciel tout entier est inaltérable, bien que capable de déterminer des altérations ; dès lors, puisque toute altération du Ciel est impossible, l’altération d’ici-bas par les luminaires célestes est également impossible. »
Le souci de Gilles de Rome est bien d’un physicien ; il se préoccupe de savoir sous quelle forme l’influence émanée d’un astre se propage, jusqu’au monde sublunaire, à travers la substance qui forme les orbes. La solution qu’il propose est aussi une solution de physicien ; elle consiste à assimiler cette propagation à celle d’une décharge électrique, du moins de la seule décharge électrique qu’on connût alors, de celle qui est produite par la torpille ou raie électrique.
« Sachez qu’un moteur ou qu’une cause de changement produit, en une chose, un changement conforme à celui que cette chose est capable d’éprouver. On en donne communément comme exemple un certain poisson qui ressemble à la raie, bien qu’il soit plus petit que la raie et de goût plus fin. Des gens qui avaient observé ce poisson nous ont dit que lorsqu’un tel poisson se trouvait pris dans leur filet, ils le reconnaissaient de suite ; en effet, bien que le filet soit interposée entre la main et le poisson, celui-ci paralyse la main ; et il ne paralyse pas le filet. Ce poisson fait quelque chose au filet et quelque chose à la main ; mais ce quelque chose qui, pour la main, est une paralysie, n’en est pas une pour le filet ; et la cause en est que le filet et la main ne reçoivent pas de la même manière l’impression faite par le poisson.
» De même, dans le cas qui nous occupe, les luminaires célestes ne pourraient faire aucune impression sur les choses d’ici-bas s’ils n’imprimaient rien dans les orbes intermédiaires ; mais il n’est pas nécessaire qu’ils imposent aux orbes intermédiaires le même changement qu’aux corps inférieurs ; aux orbes intermédiaires, ils communiqueront un changement
428 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
conforme à celui que ces orbes sont aptes à éprouver, à celui que leur nature est capable de recevoir ; et les corps inférieurs, à leur tour, seront changés à leur façon, conformément à l’aptitude qu’a leur nature à être changée.
» Puis donc que la nature céleste est exempte de toute contrariété [entre les formes qu’elle reçoit], les orbes éprouvent un changement que n’accompagnera pas une telle contrariété. Au contraire, comme la nature des choses d’ici-bas peut être conjointe à des formes opposées, elle pourra recevoir ce même changement de telle sorte qu’il produise, en elle, le passage d’une forme à la forme opposée. »
Ces principes permettent à Gilles de Rome de résoudre la difficulté dont il avait souci.
« Pour rendre plus intelligible ce qui précède, ajoute-t-il, nous dirons qu’à l’égard de l’influence et du changement produits dans les choses d’ici-bas par les corps célestes, les luminaires jouent le principal rôle ; les orbes en sont, pour ainsi dire, les instruments... Ainsi donc la qualité par laquelle un luminaire céleste est apte à transformer les choses d’ici-bas réside dans ce luminaire, à titre principal, d’une manière réelle et stable ; dans l’orbe, au contraire, qui, à l’égard de ces sortes de changements, joue le rôle d’une sorte d’instrument, cette qualité se trouve sous l’aspect d’un certain mouvement, de quelque chose qui passe ( secundum quemdam transitum)... Puis, de même qu’au sein des luminaires, il y a une certaine qualité réelle par laquelle ils produisent un changement, dans les choses d’ici-bas, on devra trouver une certaine qualité réelle par laquelle ils éprouvent, de la part de ces luminaires, un changement réel. »
C’est encore par un souci de physicien que Gilles s’arrête à une seconde difficulté 1, qui est la suivante :
« Tous les luminaires célestes reçoivent leur lumière du Soleil ; ils n’agissent donc sur les choses d’ici-bas que par la lumière qu’ils reçoivent du Soleil ; puis donc que cette lumière provient d’un seul et même principe, les luminaires doivent tous, semble-t-il, agir de la même manière ; or nous voyons la variété des changements et des altérations qu’ils produisent dans les corps d’ici-bas ; de là naît une difficulté.
« Lors même qu’on admettrait que les luminaires célestes ne produisent aucun changement, si ce n’est par la lumière qu’ils
1. Qille» dk Rome, lo*. elt., dublt. 2a ; éd. cit., fol. slgn. ee 3, col. c et d.
l’astrologie chrétienne
reçoivent du Soleil », cette difficulté se pourrait encore résoudre et l’Archevêque de Bourges demande encore à la Physique la comparaison qui en suggère la solution. Bien qu’éclairés par une même lumière, des corps divers produisent sur la vue, des impressions différentes et déterminent des sensations diversement colorées, parce qu’ils ne reçoivent pas de la même façon cet éclairement identique.
Gilles, poursuivant cette analyse de l’action exercée par les corps célestes sur les corps sublunaires, veut déterminer de quelle manière, per quem modum, cette action s’exerce ; de là la troisième difficulté soumise à son examen x. C’est toujours à la Physique sublunaire qu’il demande de lui suggérer les solutions qu’il propose.
« Dans les choses de ce bas-monde, dit-il, nous voyons des modes multiples d’actions et de passions.
» Nous observons, d’abord, les vertus communes des éléments, qui sont le chaud et le froid, le sec et l’humide ; par ces vertus, les éléments eux-mêmes et les mixtes qu’ils forment agissent et pâtissent...
» Mais nous voyons également, ici-bas, certains effets qui ne se laissent pas ramener à ces quatre qualités. Ainsi l’aimant attire le fer dans diverses directions, et cette attraction ne se peut réduire aux quatre qualités que nous avons nommées ; nous disons donc qu’il y a, dans l’aimant, une certaine vertu qui est une conséquence de sa forme spécifique, et que l’attraction est produite par cette vertu ; au lieu de dire que cet effet provient d’une vertu qui est une conséquence de la forme spécifique et, par conséquent, de l’espèce tout entière, on aime mieux dire, en général qu’il provient de l’espèce considérée en sa totalité. »
Gilles de Rome, suivant en cela la pensée que Bacon aimait à développer, qu’il appliquait, en particulier, au mouvement des graves, Gilles, disons-nous, admet qu’une telle vertu spécifique est incapable d’agir par elle-même ; il faut que l’influence céleste la mette en état d’exercer son action, « Les éléments... et tous les corps inférieurs qui possèdent une vertu quelconque sont des sortes d’instruments des corps célestes ; ceux-ci, à leur tour, sont comme les instruments des intelligences qui les meuvent ; or, de même qu’un instrument ne
1. Gilles de Rome, loc. cit., dublt. 3a ; éd. cit., fol. sign. ee 3, col. d, et fol. tlgn. eu 4, col. a.
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peut rien faire sans celui en vertu duquel il agit, de même les choses d’ici-bas ne peuvent rien faire sans la force du Ciel. » Gilles applique, en particulier, ces considérations à la génération des êtres vivants ; il y a dans le germe, au gré de l’Archevêque de Bourges, une vertu spécifique qui rend ce germe propre à donner un animal ou un végétal semblable aux parents qui l’ont produit ; mais cette vertu ne peut atteindre son effet sans y être déterminée et aidée par l’influence que le Ciel envoie ici-bas, lorsque les astres y ont pris une disposition appropriée.
« Ainsi toutes les vertus qui sont ici-bas sont mesurées par les vertus célestes ; aucune espèce n’est produite en ce monde, si ce n’est par suite de la mesure et de la proportion de ces vertus célestes ; toutes les choses sublunaires sont donc des instruments des corps célestes, de même que tous les corps célestes sont des instruments des intelligences qui les meuvent. » Ce sont préoccupations de physicien que Gilles apporte dans l’étude des actions exercées, en ce monde-ci par, les corps célestes ; mais les physiciens de son temps ne savaient rendre compte d’aucun des effets qu’ils observaient ici-bas sans faire intervenir l’influence des astres ; la Physique ne se pouvait dissocier de l’Astrologie.
Incidemment, Gilles se trouve amené à résoudre ce problème 1 : Des changements sublunaires, ces astres sont-ils les causes ou seulement les signes ? Voici sa réponse :
« Les luminaires célestes sont signes des événements d’icibas, parce qu’ils en sont également causes. Il arrive qu’à l’aide de leurs effets, nous émettions des pronostics touchant des événements futurs ; ainsi, lorsque le ciel est rouge le soir, nous pronostiquons le beau temps ; or les corps célestes ne sont pas seulement causes de cette coloration rouge qui est signe de beau temps et en vertu de laquelle nous pronostiquons le beau temps ; ils sont encore causes de ce beau temps que fait l’objet de notre pronostic ; ils sont donc, à la fois, signes et causes. » Une autre objection fournit occasion à Gilles d’émettre, tout aussitôt, les considérations suivantes :
« Dans les choses d’ici-bas, la matière est sujette à de multiples empêchements ; en ce bas monde, donc, les effets des corps célestes ne se produisent pas d’une manière nécessaire... Lorsque l’astronome voit, par les dispositions des corps célestes, qu’un certain effet doit se produire, la pluie, par exemple, ou
1. Gilles de Rome, loc. cit., dubit. 4“ ; éd. cit., fol. sign. ee 4, col. c et d.