Quæst. III ; ms. cit., fol. 70, col. b
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
dit-on qu’ils se meuvent par eux-mêmes (ex se) ; car se mouvoir par soi-même (ex se) implique quelque chose de plus que se mouvoir de soi-même (de se), ce dernier terme étant pris au sens qu’on lui donne communément.
» Selon l’usage commun, on dit qu’un être se meut de luimême (de se) lorsqu’il est mû par un principe intrinsèque à sa nature, c’est-à-dire par une forme immatérielle, que cette forme, d’ailleurs, soit ou non un acte de sa matière. De cette dernière façon, on peut dire qu’un grave se meut de lui-même, parce qu’il est mû par un principe intrinsèque, par une forme immatérielle qui n’est pas l’acte de la matière de ce grave. Il n’est pa mû par la forme matérielle qu’est l’acte de sa propre matière ; cette forme, en effet, n’est rien de plus que l’acte de la matière, elle est l’acte pur de cette matière, et une telle forme est toujours insuffisante pour qu’une chose se meuve d’ellemême. Mais le grave est mû par une forme immatérielle dont il participe ; cette forme n’est pas l’acte de la matière du grave ; c’est une vertu céleste incomplète dont le grave participe et que le lieu bas rendra plus complète.
» On voit donc que le grave se meut de lui-même, si se mouvoir de soi-même est entendu selon la commune manière de parler. Mais au sens propre, selon la signification la plus exacte de l’expression : se mouvoir de soi-même, un grave ne se meut pas de soi-même ; c’est de cette façon, au contraire, que se meuvent les animaux dont on dit qu’ils se meuvent d’euxmêmes...
» A proprement parler, donc, les graves ne se meuvent pas d’eux-mêmes comme les animaux. Un grave, en effet, peut être divisé en deux principes, un principe moteur, qui est une forme immatérielle dont le grave participe, et le reste, qui est la chose mue ; mais cette forme immatérielle n’est aucunement acte de la matière. Dans un animal, au contraire, la forme qui meut, outre qu’elle est moteur, est acte de la matière. Ainsi, à parler proprement, les corps graves et les corps légers ne se meuvent pas d’eux-mêmes comme les animaux.
» Partant, à proprement parler, nous devons dire que les animaux se meuvent par eux-mêmes (ex se), tandis que les corps graves et les corps légers se meuvent d’eux-mêmes, mais non par eux-mêmes (de se, non ex se) ; car se mouvoir par soi-même dit plus que se mouvoir de soi-même. Toutefois, selon la commune manière de parler, on peut dire, comme nous l’avons vu, que les graves et les animaux se meuvent d’eux-mêmes. »
70 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
On voit clairement par là 1 que la chose mue, dans un grave qui tombe, ce n’est pas seulement la matière du grave ; c’est le grave tout entier, le composé de matière et de forme.
La matière du grave ne peut se mouvoir que vers la forme qui est son acte, vers la forme que Bacon nomme la forme matérielle, que la plupart des Scolastiques nomment plus volontiers la forme substantielle ; ce mouvement-là est une génération ; ce n’est aucunement un mouvement local. Le grave tout entier, le composé de matière et de forme substantielle, est en puissance d’une autre forme, de la forme que Bacon nomme immatérielle ; il se meut vers cette dernière forme, et ce mouvement-ci est un mouvement local ; pour acquérir plus complètement cette forme, le grave doit gagner un nouveau lieu. Notre auteur, regarde sa doctrine comme conforme à celle d’Aristote, et il ne faut qu’un peu d’attention pour reconnaître qu’il en est bien ainsi 8.
Est-ce à dire que la forme matérielle ou substantielle d’un grave ne jouera d’aucune manière le rôle de moteur de ce grave ? Loin de là, comme nous l’allons voir.
Il est évident, d’abord, que la forme qui sert véritablement de moteur au grave dans sa chute n’est pas une forme matérielle, mais une forme immatérielle 1 2 3. En effet, la cause qui fait tomber le grave de mouvement naturel est aussi la cause qui le maintient en repos lorsqu’il a atteint son lieu naturel. Or, imaginons avec Aristote que la Terre entière ait été écartée de la place qu’elle occupe et remontée jusqu’au contact de l’orbe de la Lune ; de cette Terre, détachons un fragment ; Aristote nous assure que ce fragment va se mouvoir naturellement vers le centre du Monde et que, parvenu à ce centre, il y demeurera en repos. « Il n’y sera pas maintenu en repos par une nature matérielle, puisqu’en ce centre, il n’y a plus rien de matériel ; il y sera donc maintenu par une nature immatérielle. »
Qu’est-ce que cette nature immatérielle ! C’est une forme conférée par le ciel, par ce que Bacon nomme l’agent universel. Mais alors ce qui vient d’être dit se heurte à diverses difficultés.
« A un effet universel il faut une cause universelle, et à un effet particulier, une cause particulière ; la chute d’un grave est un effet particulier qui requiert une cause particulière, tan-