‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 21 sur 158 · Quæst. VIII ; ms. cit., fol. VI, col. b · texte numérisé non relu

Quæst. VIII ; ms. cit., fol. VI, col. b

2. Voir : Première partie, Ch. XIII, § XI ; t. II, p. 345-343.

3. Voir : Première partie, ch. XIII, § XI ; t. II, pp. 348 et 368.

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

langage de Bacon \ à l’état de puissance actuelle ; il est apte à se mouvoir vers cette forme plus noble et plus parfaite, et ce mouvement est accompagné d’un changement de lieu ; c’est en lui conférant cette forme immatérielle, non en lui donnant la forme substantielle, que le ciel va le mouvoir de mouvement local. « En tant qu’il est en puissance actuelle, le grave n’est pas mû par la cause génératrice se comportant comme cause génératrice ; il est mû par cette cause considérée sous un autre rapport ; cette cause est motrice dans la mesure où elle maintient la forme [substantielle] dans la matière, où elle lui donne la plénitude, où elle accompagne la complète existence du corps. La vertu céleste, en effet, n’est pas seulement le principe de la génération ; elle est aussi le principe qui conserve la chose et qui en maintient la forme. Un grave donc est mû vers la forme par sa cause génératrice lorsqu’elle se comporte comme cause génératrice ; il est mû vers le lieu par la même cause génératrice, mais lorsqu’elle joue le rôle du principe qui accompagne, maintient et conserve l’existence du grave. »

Nous avons retracé les grandes lignes de la doctrine par laquelle Roger Bacon a tenté d’éclaircir toutes les difficultés que la théorie de la pesanteur présentait à un péripatéticien. Cette doctrine peut paraître bien étrange à l’esprit familier à notre moderne Mécanique. Et cependant, à regarder les choses de près et jusqu’au fond, sans se laisser piper par la diversité des formules, y a-t-il si grande divergence entre la pensée du maître ès-arts qui enseignait, vers 1250, et celle du physicien qui enseigne aujourd’hui ?

Voici un morceau de plomb. C’est là, pour Bacon, le composé pris dans son intégrité, avec sa matière et sa forme substantielle. Si on le considère ainsi en lui-même et tout nu, Bacon déclare qu’il ne contient aucun principe moteur. Ne sommes-nous pas du même avis ? Ne déclarons-nous pas que, par lui-même, ce morceau de plomb a une masse, mais n’a pas de poids.

Pour que ce morceau de plomb contienne un moteur, dit Bacon, il faut qu’il participe à une force céleste ; ce qui le mettra en mouvement, dirons-nous, c’est la résultante des actions exercées par les divers astres.

Bacon ajoutera que cette force reçue du ciel est plus ou moins parfaite, plus ou moins intense suivant que le grave est plus ou moins rapproché de tel lieu ; n’enseignerons-nous pas, nous

1. Voir : Quatrième partie, ch. premier, § IX ; t. VI, p. KXS.

aussi, que l’intensité de la pesanteur dépend de la position que le grave occupe ?

Assurément, si l’on ne voulait point se contenter de ces rapprochements d’ensemble, si l’on pénétrait dans le détail, on ne tarderait guère à mettre en évidence une multitude de différences entre la Mécanique incomplète et erronée de Bacon et notre Mécanique beaucoup plus parfaite. Il serait ridicule de vouloir faire de notre maître ès-arts un précurseur de Newton. N’est-il pas permis, cependant, de signaler ces ébauches, ces sortes de raisons séminales des doctrines que le labeur des siècles et la méditation des hommes de génie amèneront, un jour, à leur forme achevée ?

La théorie de la gravité proposée ou exposée par Roger Bacon eut assurément une grande vogue. Un siècle plus tard, à l’Université de Padoue, l’enseignement du Dominicain Graziadei d’Ascoli en reproduisait les traits les plus caractéristiques. Traduisons ici les principaux passages de la réponse que Graziadei fait à cette question 1 : Les graves sont-ils mus par leur cause génératrice ?

« Toute chose reçoit de la même cause une opération et ce qui la contraint d’accomplir cette opération, un mouvement, par exemple, et ce qui lui rend ce mouvement nécessaire... Or, cette nécessité [d’accomplir tel mouvement] toute chose la tient de ce qui lui donne la forme dont un semblable mouvement est conséquence. Comme toute chose reçoit sa forme de sa cause génératrice, il est nécessaire qu’elle tienne aussi, de cette cause, son mouvement et ce qui la contraint à ce mouvement.

» Mais il y a deux causes génératrices, une cause particulière et la cause universelle ; la cause particulière, d’ailleurs, engendre en vertu de la cause universelle ; car, d’une manière générale, toute cause seconde agit en vertu de la cause première. Principalement donc et surtout, c’est de la cause génératrice universelle que la chose engendrée reçoit sa forme et ce qui rend son mouvement nécessaire ; c’est donc aussi de cette cause qu’il tient principalement son mouvement. Si la cause génératrice générale était supprimée, la chose engendrée ne serait plus

1. Preclarissime questiones littérales édité a fratre gratia deo esculano sacri ordinis predicatorurn super libros Aristo. de ph'jsico auditu : secundum ordinem lectionum Divi Thome Aquinatis. Lib. VIII, lect. VII, quæst. III. Ed. Venetiis, 1503, foi. 85, col. d, et fol. 86, col. a. — Cf. : Questiones fratris gratiadei de esculo... per ipsum in florentissimo studio patavino disputate. Quæst. XIII, hac positione... ; éd. clt., fol. 123, col. d.

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soumise à l’influence et à la force de cette cause ; elle ne garderait donc rien en elle-même qui la contraignît à telle opération ; partant, elle ne garderait pas non plus l’acte qu’elle possédait auparavant, par suite de l’influence de cette cause. En effet, l’agent générateur particulier n’est cause de la chose engendrée qu’au seul égard du devenir, tandis que, par sa continuelle influence, l’agent générateur universel est cause, à la fois, de l’existence et du devenir de cette chose. Cet agent universel, une fois supprimé, tout ce qui provenait de son influence doit nécessairement disparaître...

» Si la cause génératrice universelle, c’est-à-dire la sphère céleste, était supprimée, l’inclination des corps du monde inférieur vers le bas ou vers le haut disparaîtrait nécessairement, du moins suivant l’ordre de la nature ; les graves ne tendraient plus à descendre ni les corps légers à monter ; les graves ne retiendraient donc pas leur gravité, ni les corps légers leur légèreté. Partant, il est nécessaire de dire que si les graves se meuvent vers le bas et les corps légers vers le haut, c’est par la force, partout diffusée, de l’agent universel.

» Il faut considérer, toutefois, que la force de l’agent générateur universel n’est pas, de soi, déterminée à tel effet plutôt qu’à tel autre, et cela à cause de sa généralité. Si elle doit produire un effet déterminé, il faut qu’elle y soit, elle-même déterminée par quelque chose. Or, c’est l’agent particulier, ce sont les dispositions qui peuvent se rencontrer dans la matière qui déterminent cette force universelle à produire telle forme [substantielle] déterminée. Quant à la production de tel mouvement déterminé, cette force y est déterminée par la forme naturelle [qu’elle a ainsi donnée] au mobile, car cette forme a pour conséquence une certaine inclination ; c’est la pesanteur mise dans les corps graves qui détermine la force de l’agent universel à les mouvoir vers le bas ; c’est la légèreté des corps légers qui détermine cette force à les mouvoir vers le haut. »

Nous retrouvons ici, à n’en pas douter, la doctrine de Roger Bacon, encore qu’elle ait perdu de sa netteté.

Si Bacon avait amené Graziadei à son opinion, il n’avait pas convaincu tout le monde. Qu’il faille, à côté de la forme substantielle d’un corps pesant, placer une autre forme, une gravité engendrée par l’influence céleste ; que ce soit cette gravité, et non la forme substantielle, qui meuve le poids dans sa chute, certains maîtres de l’Université de Paris n’y voulaient pas consentir ; de ce nombre était Pierre d’Auvergne.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

Pierre d’Auvergne expose son sentiment dans ce qu’il a écrit pour terminer le commentaire au De Cælo que son maître Thomas d’Aquin avait laissé inachevé 1.

Pierre d’Auvergne nous apprend donc que certains disent ceci : « Les corps graves ou légers sont mus par l’agent qui les a produits non pas immédiatement, mais par l’intermédiaire d’une certaine force ( virtus ) qu’il leur a communiquée lorsqu’il les a engendrés. » C’est cette force qui reçoit le nom de gravité (gravitas) ou légèreté ( levitas ), équivalents à ceux de (Japuvrixov, xo uçwtixsv par lesquels Aristote désignait le principe actif du mouvement naturel.

Pierre d’Auvergne trouve oiseux d’introduire cette force, gravité ou légèreté, à côté de la forme substantielle du corps grave ou léger. Il lui semble que cette forme suffit à jouer le rôle de principe actif de mouvement, que l’on voudrait réserver à la force de gravité ou de légèreté. En tant que par sa forme, un corps est un grave en acte, il est le moteur de sa propre chute ; en tant que, par cette même forme, il est en puissance d’un certain lien naturel qui est le centre du Monde, il est le mobile de cette même chute. « Il apparaît donc que le principe actif du mouvement que les corps graves ou légers en acte prennent, une fois l’obstacle écarté, principe qui est le moteur proprement dit (movens per se), c’est le corps grave ou léger lui-même, existant en acte ; et le principe par lequel le corps grave ou léger produit ce mouvement, c’est la forme substantielle grave ( gravitas ) ou légère ( levitas ) qui réside en ce corps par l’action de l’agent qui l’a primitivement engendré. D’autre part, les corps graves ou légers sont mus en tant qu’ils sont graves ou légers par la forme de gravité ou de légèreté ; mais ils sont mus non pas directement en tant qu’ils possèdent ces formes, mais directement en tant qu’ils sont en puissance de leurs lieux propres, ce qui leur arrive par accident », car c’est par accident qu’ils ne sont pas en ces lieux. « Ils sont donc, d’eux-mêmes, leurs propres moteurs, tandis que s’ils sont les mobiles de la chute, c’est pas accident. Ideo per se movent se, per accidens antem moventur. »

1. Libri de celo et mundo Aristotelis cum cxpositione Sancti Thome de aquino. et cum additione Pétri de alvernia. Colophon : Uenetijs mandate» et sumptibus Octaviani Scoti Civis modoetiensis. Per Bonetum Locatellum Bergomensem. Anno a saluti fero partu virginali nonagesimoquinto supra millesinum ac quadringentesimum... Lib. IV, comm. 25 : Dubitabit autem aliquis... fol. sign. K. 1, col. d et fol. sign. K. 2, col. a et b.

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

Le mouvement successif d’un grave dans le vide

A. Jean de Duns Scot

Dieu pourrait-il faire qu’un espace fut vide ? Après 1277, tous les Scolastiques ou à peu près répondent affirmativement à cette question. S’ils diffèrent d’avis, c’est seulement lorsqu’il s’agit de décider cet autre point : Dès maintenant, existe-t-il hors du Monde un espace vide.

Un autre problème a vivement sollicité leur attention, et c’est celui-ci : S’il existait un espace vide et qu’un grave y fût abandonné à lui-même, ce grave tomberait-il instantanément au plus bas de cet espace, ou bien, au contraire, descendrait-il avec une vitesse finie ?

En la discussion de ce problème, nous ne recontrerons plus l’unanimité avec laquelle a été accueillie la solution de cette première difficulté : Le vide est-il possible ? Les désaccords, les divergences que nous remarquerons ne devrons pas nous surprendre. Non seulement, en effet, l’autorité doctrinale n’a, au sujet de cette question, qui est toute de Physique, formulé aucune décision, mais, de plus, pour trancher le litige, il fallait arriver à concevoir nettement une des notions essentielles de la Dynamique, une notion si difficile à apercevoir que toute la Philosophie hellénique n’en avait pas eu le moindre soupçon, la notion de masse.

Ce sont donc des débats bien confus, qu’il nous faudra rapporter ; à ces débats, cependant, nous devons attacher un extrême intérêt puisqu’en dégageant peu à peu l’idée de masse des nuages qui l’avaient cachée jusqu’alors, ils ont préparé le resplendissement de la Dynamique newtonienne.

Nous avons vu l’idée de masse apparaître, pour la première fois, dans ce que Saint Thomas a écrit à l’appui des raisonnements d’Ibn Bâdjâ ; pour le Doctor communis, la masse est essentiellement identique à la quantité de matière première.

De Thomas d’Aquin, il nous faut passer à Duns Scot pour trouver, sur la chute d’un grave dans le vide, des remarques 1

1. Joannis Duns Scoti Scriptum Oxoniense, Dist. II, quæst. IX : Utrum angélus possit moveri de loco ad locum motu continuo. Ad argumenta.

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qui vaillent d’être notées. Ces remarques sont quelque peu confuses et la conclusion n’en apparaît pas toujours formellement énoncée. Il serait étrange que l’on s’en étonnât. Le Docteur Subtil s’efforce de saisir des pensées que la Mécanique moderne pourra seule amener à la parfaite clarté. Comment ces pensées ne lui apparaîtraient-elles pas vagues encore et presque entièrement voilées par les principes de la Dynamique péripatéticienne ?

Mais une autre raison nous dissimule parfois l’intention du Docteur Subtil ; en dépit du soin avec lequel il a été édité par Maurice du Port, le texte du Scriptum Oxoniense paraît, ici, fort corrompu. Certaines phrases étaient demeurées, pour nous, de véritables énigmes jusqu’au jour où nous avons eu la bonne fortune de lire la Physique de Nicolas Bonet. Nous y avons retrouvé ces phrases presque textuellement reproduites ; mais les légères variantes qu’elles présentaient par rapport au Scriptum Oxoniense les rendaient maintenant parfaitement claires ; il nous a paru que Bonet avait sous les yeux l’expression correcte de la pensée de Duns Scot et avait eu l’heureuse idée de nous la conserver.

« Le Commentateur, dit Bonet 1, déclare que la succession dans le mouvement provient de la résistance du mobile au moteur et de la résistance du milieu au moteur et au mobile. Voyons ce qu’il entend par ces résistances. » Sous prétexte de nous faire connaître l’opinion d’Averroès, c’est celle de Duns Scot que notre auteur reproduit.

« Disons que la résistance du mobile au moteur 2 n’est pas telle que le moteur ne puisse mouvoir le mobile ; elle n’est pas telle, non plus, que le mobile soit sollicité à l’opposé, car il en est exclusivement ainsi dans le mouvement violent ; par cette résistance, on entend que le mobile se trouve soumis à

1. Nicolai Boneti Physica, lib. V, cap. I. Bibl. nat., fonds latin, ms. n°6678, fol. 148, V° et 149, r° ; ms. n° 16132, foî. 116, col. d, et fol. 117, col. a.

2. Nous transcrivons ici le texte même de Bonet, le lecteur aura loisir de le comparer au texte du Scriptum Oxoniense.

« Dicamus autem quod resistentia mobilis ad motorem non est talis quod moyens non possit movere mobile nec talis quod reinclinetur ad oppositum, quia sic précisé est in motu violento ; sed tali resistentia intelligitur quod mobile est sub aliquo ubi cui non potest immédiate succedere terminus intentus a motore finitæ virtutis, quoniam mobile non est in plena obedientia motoris finiti in vigore.

» Ampluis antem per resistentiam medii ad mobile et ad motorem, intelligo omne illud quod necessario præcedit inductionem termini producendi, quæ sunt media naturaliter ordinata inter formam quam habet mobile et terminum adquem ; talia inquam media resistunt mobili et motori ut mobile non statim possit ponl virtute flnita motoris in termino ad quem. »

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un certain ubi auquel ne peut immédiatement succéder le terme vers lequel tend le moteur dont la force est finie ; le mobile, en effet, n’est pas pleinement obéissant à un moteur dont la force est finie.

» D’autre part, par résistance du milieu au mobile et au moteur, j’entends tout ce qui précède nécessairement l’arrivée au terme qui doit être atteint ; ce sont les intermédiaires qui se trouvent, rangés suivant leur ordre naturel, entre la forme que le mobile possède présentement et le terme à atteindre ; ces intermédiaires, dis-je, résistent au mobile et au moteur de telle sorte que la force finie du moteur ne puisse amener instantanément le mobile au terme à atteindre. »

Duns Scot a soin de marquer constamment cette restriction : La force du moteur est finie. Il demeure convaincu, en effet, de l’un des principes de la Dynamique péripatéticienne ; il croit que, toutes choses égales d’ailleurs, la vitesse du mobile est proportionnelle à la force du moteur ; c’est pourquoi il s’empresse de déclarer « qu’une force infinie pourrait amener immédiatement le mobile au terme du mouvement. »

Si nous nous bornons au cas d’un mobile de force finie, nous reconnaîtrons sans peine le lien qui unit la pensée du Docteur Subtil à celle de ses prédécesseurs. La résistance du mobile au moteur est caractérisée et distinguée de la force résistance, qui opère dans 1e. mouvement violent en des termes presque identiques à ceux dont avait usés Thomas d’Aquin. Quant à la résistance du milieu ( medium ) ou, mieux, des intermédiaires (media), si nous hésitions à y reconnaître celle que Gilles de Rome a définie afin, d’ailleurs, de la rejeter, notre hésitation prendrait fin en lisant les lignes où le Scriptum Oxoniense déclare que, « par ces intermédiaires qui résistent au mobile et lui permettent de ne pas être instantanément au terme, on peut entendre... la divisibilité de la forme selon laquelle se fait le mouvement, la divisibilité du chemin à parcourir.

A cette résistance, Scot associe, d’ailleurs, celle qui provient « de la divisibilité des parties du mobile ». Il est permis de voir là un souvenir de l’opinion de Thomas d’Aquin qui voulait que le mobile résistât en raison de sa matière première pourvue de dimensions, de sa materia quanta ou, en d’autres termes, de sa quantité de matière.

Parmi l’obscurité des propos de Duns Scot, nous percevons cependant la lueur de l’idée qui, comme un éclair, avait brillé un instant dans la raison de Thomas d’Aquin. Les efforts de*

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disciples du Docteur Subtil dissiperont peu à peu les brumes qui voilent cette lumière.

Plus claire sera la doctrine du Scriptum Oxoniense, au sujet du mouvement dans le vide ; elle se conformera à celle d’Ibn Bâdjâ ; la voici :

Revenons « à cette affirmation d’Averroès : Si un grave était placé dans le vide, il descendrait en un instant par suite de l’absence de résistance du milieu. Je réponds que, selon le Philosophe, même si l’on admettait le vide, un grave ne saurait s’y mouvoir, parce que le vide ne pourrait céder place au grave et que des dimensions séparées ne peuvent coexister à un corps. Mais si l’on admettait que le vide peut céder place à un corps, qu’il est un certain espace..., je dis alors que le grave se mouvrait, dans le vide, d’un mouvement successif, ... car, dans le mouvement local, la succession existe par elle-même, et provient de l’espace en tant qu’il est une grandeur (per se successio est in motu locali ex spatio in quantum quanto).

» Si donc le vide pouvait céder place et que le mouvement pût se faire en lui, par suite de la divisibilité de l’espace, ce mouvement aurait divisibilité et succession, tout comme maintenant, par suite de la divisibilité de l’espace plein, le mouvement a une succession essentielle... Et il peut y avoir égalité entre le milieu vide et le milieu plein, en tant que cause ou raison de la succession essentielle dans le mouvement... Mais à cette succession [essentielle] peut s’ajouter une certaine vitesse ou une certaine lenteur, qui a sa raison d’être dans une condition accidentelle du milieu lui-même ; celui-ci peut, en effet, promouvoir ou empêcher le mouvement, soit en raison de sa subtilité par laquelle il facilite ou, tout au moins, n’empêche pas le mouvement, soit en raison de sa densité qui fait opposition.

» Le mouvement se ferait donc, dans le vide, d’une manière successive, et on en pourrait évaluer le rapport ( proporiionabilis) au mouvement dans le plein. Je parle, ici, de la succession essentielle, et non de la vitesse ou de la lenteur surajoutée ; dans le vide, en effet, le mobile n’aurait absolument aucune vitesse ni aucune lenteur surajoutée, tandis qu’il en aurait quelqu’une dans le plein ; or, de rien à quelque chose, il n’y a, d’une manière précise, aucun rapport. A l’encontre d’un adversaire, donc, qui affirme que le mouvement se produit dans le vide, le Philosophe a seu ement établi cette conclusion : Qu’il ne saurait se produire dans le vide aucun mouvement qui ait

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quelque vitesse ou quelque lenteur accidentelle surajoutée à sa vitesse essentielle. »

Voilà, nettement formulé, le principe d’où sortira la Dynamique de Galilée, de Descartes et de Beeckman : Ce qui est essentiel, dans le mouvement qu’un moteur imprime à un mobile, c’est la loi suivant laquelle se développerait ce mouvement dans le vide. L’influence du milieu doit être considérée comme quelque chose qui s’ajoute accidentellement au mouvement essentiel. Sans ce départ, la Dynamique moderne n’eût jamais été fondée.

Le mouvement serait donc successif, même dans le vide, parce que le chemin que le mobile doit parcourir est une quantité divisible ; mais Duns Scot nous a averti que la cause par laquelle le mouvement dure nécessairement un certain temps n’est pas là tout entière ; il faut faire intervenir une résistance qui est du mobile et qui ne lui permet pas d’être simultanément en toutes les parties de cet espace divisible. Or, au sujet de cette résistance du mobile au moteur, il n’a rien dit de clair et d’explicite. Tout au plus a-t-il sommairement indiqué qu’elle pouvait provenir de la divisibilité du mobile, ce qui nous a fait souvenir de l’opinion de Saint Thomas d’Aquin ; ce qu’il a dit ne saurait suffire, cependant, pour que nous le puissions compter au nombre des partisans du Dodor communis.

Le Docteur Subtil ne nous dira rien de plus sur la nature même de la masse ; mais, au sujet de la distinction, dans un poids, de la force qui meut et de la masse qui est mue, il va s’attacher à préciser la première notion ; ce sera, par contrecoup, préparer la définition de la seconde ; et nous verrons, en effet, ses disciples accomplir ce qu’il aura préparé de la sorte.

Nous avons vu comment Roger Bacon avait développé, au sujet de la nature de la pesanteur, une théorie qui semblait résoudre tous les problèmes posés par le Péripatétisme ; nous avons dit comment Pierre d’Auvergne, rejetant cette théorie, identifiait, dans un grave, la force motrice, le poids, avec la forme substantielle. l’Aj

C’est contre cette théorie de Pierre d’Auvergne que Duns Scot s’élève avec vivacité. Dire qu’un corps léger monte parce qu’il est corps léger en acte, c’est, à son gré 1, énoncer une simple tautologie.

1. Joannis Duns Scoti Scriptum Oxoniense, lib. II, dist. II, quæst. X : Utrum angélus possit movere se. Et si dicatur...

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Le Docteur Subtil affirme donc 1 qu’il y a, « en tout corps grave ou léger une puissance active qui les porte au lieu qu’ils sont naturellement destinés à occuper. »

Par ce principe actif intrinsèque, le corps pesant agit sur luimême exactement de la même manière qu’il peut agir sur un autre mobile : « Supposons 2 qu’à un corps pesant soit attaché un corps léger dont la légéreté n’excède pas le poids du premier ; il meut ce corps léger et l’entraîne avec lui vers le centre ou Monde, ... il ne le meut, d’ailleurs, que par son poids...

Or, une chose qui possède une puissance active relative à une certaine forme peut causer cette forme en tout patient qui lui est proportionné et qui est suffisamment rapproché ; mais le poids a puissance active pour tirer vers le lieu inférieur, car il possède cette puissance à l’égard de ce corps léger qu’il entraîne avec lui ; d’autre part, ce grave lui-même se trouve hors de ce lieu bas, il est apte à recevoir cette forme et il en est privé ; il est proportionné à lui-même et rapproché de lui-même ; il peut donc causer cette forme en lui-même...

» Si un grave 3, placé en un lieu élevé, poussait un autre corps vers le centre, nul ne doute que ce grave ne fût le principe du mouvement de l’autre corps. Il ne joue pas moins le rôle de cause active à l’égard de sa propre descente... Le grave cause en lui-même cet effet, et il ne le produit en aucun autre corps si ce n’est qu’il le cause d’abord en lui-même. »

Qu’un grave soit le siège d’une certaine force, appelée poids ; que le poids soit ce qui meut le grave lorsqu’il tombe ; que ce poids soit toujours et exclusivement appliqué au grave luimême ; qu’il ne puisse mouvoir directement un autre corps, mais qu’il le meuve seulement d’une manière indirecte, en mouvant d’abord le grave auquel il est appliqué et auquel cet autre corps est lié ; ce sont là manières de penser et de parler qui nous sont si familières qu’à peine pouvons-nous comprendre qu’elles soient le fruit d’un long et pénible effort. Cet effort, nous venons d’en être témoins ; nous l’avons vu, sous nos yeux, ruiner ce principe qui portait toute la Dynamique péripatéticienne : Tout corps inanimé est mû par un moteur extrinsèque, quidquid mouelur ab alio movetur.

Duns Scot n’ignore pas que sa doctrine va à l’encontre de ce

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