Ms. cit., fol. 48, col. c et d
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
qui est là, étant hors de son lieu naturel, tend naturellement en bas. »
On avait bien fort accoutumé de présenter l’expérience de Philon de Byzance pour commenter la phrase où Aristote fait mention des clepsydres, car Bacon en vient à' s’imaginer que l’expérience et le raisonnement de Philon sont dans le texte d’Aristote.
Après avoir ainsi mis sur le compte de l’expérience le contraire de ce qu’elle nous enseigne en réalité, Bacon nous présente des arguments contre ce que nous manifestera tout à l’heure le témoignage des sens :
« Ce que vous objectez, que l’eau ne descendrait pas afin qu’il ne se fît pas de vide, est sans valeur. C’est une pétition de principe ; il faudrait le prouver.
» En outre, une négation ne peut être la cause d’une affirmation ; or cette proposition : l’eau demeurerait en repos, est une proposition affirmative ; la cause n’en peut être cette proposition négative : afin que le vide ne se fît point.
» De même encore, la descente de l’eau est naturelle. Le concours des parois du vase est contre nature. Le repos de l’eau hors de son lieu propre est contre nature. Il vaut donc mieux admettre la descente de l’eau, puisqu’elle est naturelle, que le concours des parois ou le repos de l’eau, puisque ces deux choses sont contre nature. »
A la supposition erronée que l’eau descendrait, une nouvelle supposition erronée est venue s’ajouter d’une manière implicite : Pour empêcher la production du vide, les parois du vase pourraient se rejoindre. Au moment où Bacon nous annonce la solution du débat, il va tout d’abord parler comme s’il penchait en faveur de cette supposition erronée. C’est seulement après avoir fait ce nouveau détour qu’il nous proposera enfin l’opinion qu’il regarde comme correcte.
« Solution. Je dis qu’en vertu de l’ordre de la nature universelle, les parois se rejoindraient, afin que le vide ne se fît point (ex ordinatione naturæ universalis... ne fieret vacuum). Je dis que ce n’est pas, pour cela, une pétition de principe ; car, dans les démonstrations nécessaires, il faut postuler le principe ; cela n’est pas absurde ( inconveniens ) car c’est toujours ainsi qu’Aristote argumente contre Platon.
» A l’autre argument, je réponds qu’il n’y a pas seulement là une négation, mais qu’une chose affirmative y est jointe, savoir la distance des parois et le salut de la nature. Dès lors,
l’horreur du vide
il est nécessaire d’admettre que l’eau demeure en repos ; il vaut mieux admettre cela que de supposer le vide. Afin donc que le vide ne se fasse pas, afin de sauver la disposition du vase et l’ordre de la nature universelle, l’eau demeure en repos ; et ce n’est pas seulement afin que le vide ne se fasse pas ; ce n’est donc pas une pure négation.
» A l’autre argument, je réponds : Bien que le vase soit un corps continu en toutes ses parties, il est contraire à sa nature particulière que ses parois se rejoignent. Partant, il ne faut pas que l’eau tombe ; alors, en effet, la figure naturelle du vase serait détruite ou bien le vide se produirait, et cela serait contraire à la nature universelle ; il faut donc que l’eau demeure en repos.
» Que l’eau ne descende pas, c’est un accident contraire à la nature. Ce repos vaut donc mieux que la destruction de la nature ou d’une disposition naturelle ; cela vaut mieux que d’admettre le vide ou la réunion des parois, car ces deux choses sont, par essence, contraire à la nature ; ce serait absolument contraire à la disposition essentielle du vase ; il peut y avoir deux sortes de réunions des parois, une réunion naturelle et une réunion contre nature ; or cette dernière réunion de deux parois est essentiellement contre nature. Il vaut donc mieux que l’eau demeure en repos, ce qui n’est qu’un accident contraire à la nature, que s’il se produisait une chose contre nature qui fût essentielle. »
Nous avons reproduit en entier la discussion de cette cinquième expérience ; non seulement, en effet, le principe de Physique que Bacon entend établir y est très clairement exposé, mais, en outre, nous y trouvons un exemple très caractéristique de la méthode que notre auteur a coutume de suivre. Nous pourrons maintenant parler d’une manière un peu plus sommaire des quatre premières expériences.
La première de ces expériences est celle-ci : Que deux disques plans soient exactement appliqués l’un sur l’autre et que l’on soulève brusquement le disque supérieur ; l’air ne pourra pénétrer instantanément au centre de l’espace compris entre les deux disques ; le vide s’y produira donc pendant un moment.
Faisons grâce au lecteur des multiples chicanes auxquelles cette proposition donne lieu. Betenons-en cependant cette phrase 1 : « Comme si la paume de ma main touchait la Seine,