‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 59 sur 158 · Jean de Dumbleton, toc. cit. ; ms. cit., fol. 62, col. a · texte numérisé non relu

Jean de Dumbleton, toc. cit. ; ms. cit., fol. 62, col. a

LE MOUVEMENT DES PROJECTILES

La théorie du mouvement des projectiles a l’Université de Padoue. Graziadei d’Ascoli

Si l’hypothèse de Yimpetus semble avoir été ignorée à l’Université d’Oxford, elle ne paraît pas avoir été reçue avec faveur à l’Université de Padoue, du moins si nous en jugeons par l’enseignement de Graziadei d’Ascoli. Celui-ci la rejette 1 pour s’en tenir, au sujet du mouvement des projectiles, à la théorie d’Averroès et de Saint Thomas d’Aquin ; à titre de souvenir des doctrines physiques de Roger Bacon, dont il semble s’être profondément pénétré, il complique cette théorie par l’intervention de la cause génératrice universelle, c’est-à-dire de l’influence céleste.

« Il ne semble pas, dit notre auteur, qu’on puisse sauver le mouvement des projectiles, parce que les parties de l’air se pousseraient les unes les autres en même temps qu’elles pousseraient la pierre ou la flèche ; supposons, en effet, qu’une flèche soit lancée contre le souffle impétueux d’un grand vent ; elle se mouvra contre l’impétuosité de ce grand vent ; il ne semble pas, cependant, que les parties de l’air se" puissent mouvoir l’une l’autre, contre l’impétuosité du vent qui pousse l’air en sens contraire, pendant toute la durée du mouvement de la flèche.

» Aussi, pour cette raison et pour d’autre? semblables, certains prétendent que le mouvement des projectiles ne se sauve pas, comme le veut Aristote, au moyen de cette impulsion successive de l’air par l’air ; il se sauve, à leur gré, au moyen d’une certaine force qui est imprimée (vis impressa) dans le projectile, par ce qui le lance. Cela se voit, disent-ils, d’une façon plus manifeste dans le mouvement de la toupie ; comme ce mouvement n’est pas rectiligne, on ne saurait dire qu’il est ainsi produit au moyen d’une impulsion successive de l’air par l’air. »

Graziadei trouve cette supposition insuffisante. Le mouve-

1. Preclarissime questiones littérales édité a fratre gratiadeo esculano sacri ordinis predicatorum super libros Aristo.de physico auditu: securtdum ordinem lectionum Divi Thome Aquinatis. Lib. VIII, lect. VIII, quæst. II ; éd. Venetiis, 1503, fol. 94, verso, et fol. 95, col. a.

ment d’un corps requiert ia présence actuelle du mobile. « Une fois le projectile lâché, l’instrument de jet ne lui infuse plus le mouvement d’une manière actuelle. Quant à la force d’impulsion (viitus impulsionis), elle ne saurait jouer le rôle de moteur ; elle n’est qu’un accident reçu par le mobile ; elle peut bien, pour ce mobile, être la raison pour laquelle il est mû par autrui; elle ne peut être la raison en vertu de laquelle il se mouvrait luimême. Il est d’autant plus nécessaire de parler ainsi de cette vertu qu’elle ne pose, dans le mobile, aucune réalité ; elle y met seulement une intention ( intentio J déterminée qui a pour objet le lieu auquel tend le projectile... A cause de sa faiblesse, une telle intention périrait aussitôt, si elle n’était conservée par quelque agent qui la maintient. »

Notre auteur songe alors à une supposition qu’à l’imitation de Bacon, il a développé au sujet de la chute des graves ; ne pourrait-on supposer que cette intention, moteur insuffisant par lui-même, devient capable de mouvoir le projectile si l’influence céleste lui donne force et persistance ?

« On ne saurait dire que le corps céleste conserve cette vertu imprimée et qu’il conserve le mouvement du projectile, en vertu de la détermination que lui a conférée l’instrument de jet par la direction qu’il a choisie. La cause génératrice universelle, en effet, ne conserve l’existence d’une chose que par la continuelle influence qu’elle exerce sur cette chose... Or, pour qu’une chose puisse éprouver 1 influence de la cause génératrice universelle, qui est un agent naturel, il faut que ce soit une chose naturelle ; mais la vertu imprimée au projectile par l’instrument de jet ne pose rien de naturel ; sinon le mouvement de projection serait un mouvement naturel ; car nous appelons mouvement naturel tout mouvement qui résulte d’une forme naturelle. Puis donc que le mouvement de projection n’est pas un mouvement naturel, il nous faut dire que la force d’impulsion imprimée par le corps projetant n’est pas, directement et principalement, maintenue dans le mobile par l’influence de la cause génératrice universelle ; dans ce maintien, toutefois, cette influence intervient, mais d’une manière secondaire et indirecte, comme nous le verrons plus loin...

» Etant donné que la cause génératrice universelle n’agit pas directement, il nous faut trouver quelque chose d’autre ; or seule, semble-t-il, le milieu peut agir pour conserver cette vertu ; c’est donc lui qui infuse le mouvement au projectile, tant que dure le mouvement de projection. »

LE MOUVEMENT DES PROJECTILES

Graziadei expose alors la théorie d’Aristote telle que l’ont comprise Averroès et Saint Thomas d’Aquin ; il la complète en un seul point ; si chacune des parties de l’air, après avoir été comprimée par le projectile en mouvement, revient à sa densité naturelle, c’est sous l’influence de la cause génératrice universelle.

« Il y a donc trois choses dont la coopération est nécessaire à la conservation du mouvement du projectile, après qu’il a quitté l’instrument de jet : La raréfaction ou la condensation des parties du milieu au delà de leur état naturel. La réaction élastique ( diffusio ) des parties les unes sur les autres, réaction par laquelle les parties poussent le projectile et se poussent les unes les autres. Enfin la vitesse du mouvement du milieu qui surpasse la vitesse du mouvement naturel du mobile.

» Or cette réaction élastique des parties les unes sur les autres s’opère, nous l’avons dit, sous l’influence de la cause génératrice universelle ; celle-ci coopère donc, d’une manière secondaire et indirecte, à la conservation de la force d’impulsion qui a été imprimée dans le projectile.

» D’autres disent qu’au mouvement rectiligne de projection, concourt la contre résistance de l’air qui est attiré vers le lieu où le mobile l’a divisé. Cet air que la division a fait sortir de ■l’état qui lui convient se referme avec véhémence ; il est attiré vers le lieu où la division s’est produite. Cette traction est due à l’action du premier agent qui contient toutes choses ; celui-ci, en effet, agit de tout son pouvoir pour empêcher la production de tout espace vide, et toute séparation entre les corps contenus dans sa concavité. Cet air, violemment tiré et refermé, appuie sur le projectile et le contrepousse. Ici encore, la cause génératrice universelle, par son action, coopère d’une manière secondaire et indirecte, à la conservation de la vertu que l’instrument de jet a imprimée dans le mobile. »

Cette dernière théorie, c’est celle que Jean de Dumbleton enseignait, celle qui était communément reçue à l’Université d’Oxford ; elle était toute imprégnée des doctrines physiques de Roger Bacon.

Contre l’explication qui devait ravir sa préférence, Graziadei a, d’abord, fait valoir certaines objections ; il les lui faut maintenant résoudre ; voici comment il le fait.

La première objection, dit-il, « procède d’une crédulité erronée et d’un soupçon mal fondé. Sans doute, l’impétuosité du vent retarde quelque peu le mouvement de l’air mû en sens contraire et, par conséquent, le mouvement de la flèche ;

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toutefois, suivant la trajectoire de la flèche, nous devons croire que le soufïle du vent est vaincu par le cours très fort et très violent de l’air qui contribue au mouvement de la flèche ; suivant cette ligne, on doit juger que le mouvement violent de l’air est plus fort que l’impulsion du vent, encore que dans les autres directions ou régions, l’impétuosité du vent ait le dessus.

» Quant à ce qu’on dit de la toupie, c’est sans valeur. Au moment où les tours de ficelle qui ceignent la toupie se déroulent fortement, violemment et vivement, ce rapide déroulement produit une forte et vive rotation, non seulement de la toupie, mais encore de l’air qui l’entoure ; une fois ce déroulement achevé, la rotation de l’air et la réaction élastique circulaire de ses parties les unes sur les autres ne prend pas fin aussitôt ; elle ne prend pas fin non plus, la raréfaction ou la condensation de l’air qui se fait en rond, dans cette partie ou dans ces parties de l’air ; elle demeure un certain temps ; toutefois, elle tend peu à peu à défaillir ; c’est pourquoi la rotation de la toupie prend nécessairement fin.

» Il y a encore beaucoup d’autres imaginations qui peuvent jeter le doute sur notre explication ; il serait fort long de les expliquer toutes ; mai6 le lecteur diligent et attentif pourra bien aisément les comprendre à l’aide de ce qui a été dit. »

Au temps où Oxford, avec Jean de Dumbleton, ignorait la Dynamique de Yimpetus, Padoue, avec Graziadei d’Ascoli, la rejetait ; décidément, cette Dynamique était bien celle des Parisiens.

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