‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 62 sur 158 · Averroès, loc. cit., cap. III, comm · texte numérisé non relu

Averroès, loc. cit., cap. III, comm

3. Aristotelis De physico auditu libri octo cum Averrois Cordubensis variis in eosdem commentariis ; lib. VII, summaHII, comm. 10.

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ce cas et celui des corps qui se meuvent vers leurs lieux naturels. Un quelconque de ces corps, en effet, se meut de même vers son lieu, qu’il en soit proche ou éloigné... Le fer, au contraire, ne se meut vers l’aimant que lorsqu’il se trouve doué d’une certaine qualité qui émane de l’aimant ; aussi, si l’on frotte l’aimant avec de l’ail, il perd sa vertu, car alors le fer ne reçoit plus de la pierre ainsi disposée cette qualité qui le rend apte à se mouvoir vers elle. »

D’où vient donc, au gré d’Averroès, le continuel accroissement de gravité grâce auquel un corps pesant tombe de plus en plus vite ? Bien qu’il ne nous dise pas explicitement quelle supposition bénéficiait de ses préférences, peut-être nous est-il possible de le deviner.

Aristote, dans son traité Du Ciel, avait fait une allusion à son étrange théorie du mouvement des projectiles L L’air, y disait-il, est l’instrument nécessaire de tout mouvement violent d’un projectile, aussi bien du mouvement qui entiaîne un corps pesant vers le haut que du mouvement qui pousse un corps léger vers le bas ; faction de l’air est également apte à jouer le rôle de légèreté ou celui de pesanteur ; l’air est moteur léger, lorsqu’il produit un mouvement vers le haut, parce que la force projetante l’a ébranlé dans cette direction ; il est moteur lourd lorsqu’il détermine un mouvement de descente.

Ce passage d’Aristote suggère à Averroès les réflexions suivantes 1 2 :

« Aristote prend exemple du mouvement naturel et dit que la pierre tombe rapidement [lorsqu’on l’a lancée vers le bas]. En effet, bien que la pierre soit mue rapidement vers le bas par une puissance extrinsèque, c?la se fait avec l’aide de la nature, en sorte que ce mouvement est un mouvement composé, ou un mouvement quasi composé [de mouvement violent et de mouvement naturel ].

» Il parle ensuite du mouvement accidentel. Dans le mouvement violent, tel le mouvement de la pierre qui a été lancée vers le haut, il n’y a plus rien qui appartienne à la nature, comme il arrivait dans le mouvement de la pierre jetée vers le bas. Aristote entend donc qu’un tel mouvement violent est

1. Aristote De Cælo lib. III, cap. II (Aristotelis Opéra, éd. Dldot, t. II, p. 415 ; éd. Bekker, vol. I, p. 301, col. b) — Cf. : Première partie, ch. VI, § III, t. I, p. 372.

2. Averrois Cordubensis In Aristotelis libros de Cælo commentarii, lib. III, cap. II, comm. 28.

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un mouvement simple ; on n’y rencontre aucun mouvement composé, tandis que dans les mouvements naturels, on trouvait le mouvement simple et le mouvement composé [de naturel et de violent].

» Ce mouvement violent simple, celui de la pierre qui est lancée vers le haut, s’arrêterait au moment où la pierre quitte la main qui la projette ; aussi Aristote dit-il que, dans ces deux mouvements, la puissance de l’air est employée à titre d’instrument.

» Par ces deux mouvements, il entend le mouvement naturel et le mouvement violent. L’air, en effet, vient en aide au moteur qui meut de mouvement naturel, et il vient aussi en aide à ce qui, dans le mouvement violent, produit la violence.

» Il y a lieu d’examiner si l’air vient seulement en aide au mouvement naturel ou bien s’il est nécessaire dans ce mouvement naturel.

» On a pensé, en effet, qu’un corps pouvait, sans le secours de l’air, se mouvoir de mouvement naturel ; on a jugé aussi qu’il en était de même du mouvement violent. Selon cette opinion, l’air, dans ces deux mouvements, serait seulement un adjuvant ; il ne serait pas nécessaire.

» Et en effet, lorsqu’on use d’un instrument pour mouvoir quelque chose, il peut arriver qu’on en use seulement pour mouvoir mieux et plus facilement ; il peut arriver aussi qu’on en use par nécessité, parce que, sans le secours de cet instrument, on ne pourrait produire le mouvement désiré.

» C’est aussi le lieu de rechercher pourquoi le mouvement est impossible dans le vide ; pourquoi il est également impossible au sein d’un corps qui ne pâtit aucunement de la part du mobile, qui n’est pas divisé par ce mobile. S’il en est ainsi, en effet, il est nécessaire que tout mouvement ait lieu au sein d’un corps qui possède la disposition de l’air ou de l’eau.

» Mais si le mouvement est possible dans l’air en tant que l’air se laisse diviser par le mobile, l’air sera, pour le mouvement, un adjuvant, car la division de cet air sera une condition de l’existence du mouvement ; en outre, il sera nécessaire à ce mouvement, car s’il n’y avait pas division de l’air, il n’y aurait pas mouvement.

» D’autre part, en tant qu’il se meut avec le corps qui est mû de manière naturelle ou par violence, l’air paraît jouer, dans ces deux mouvements, le rôle d’adjuvant ; parce qu’à son tour, il meut le mobile. Certains pensent que le mouvement

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serait possible sans ce secours, mais que cette aide améliore le mouvement.

» Ce secours de l’air est manifeste dans le mouvement d’un corps qui est mû violemment ; mais, dans le cas du corps mû violemment, il est également manifeste que cet adjuvant est nécessaire, attendu que le corps continue de se mouvoir après que le moteur est revenu au repos.

» Laissons cette discussion jusqu’au moment où nous aurons achevé l’exposition du chapitre. »

Averroès présente alors la théorie péripatéticienne du mouvement violent des projectiles :

« L’air, dit-il, est, à la fois, grave et léger ; bien que les deux mouvements soient en sens contraire, il les aide tous deux parce qu’en lui, existent, en même temps, la pesanteur et la légèreté ; par sa pesanteur, donc, il vient en aide au grave, et par sa légèreté, au léger. Lorsque celui qui lance une pierre la meut de bas en haut, il pousse en même temps vers le haut l’air qui porte la pierre, en vertu de la légèreté qui réside dans cet air ; après qu’il est séparé de celui qui a lancé la pierre, l’air garde en lui le mouvement qui lui a été communiqué, et cela en vertu du principe de légèreté qu’il possède en luimême ; il est chassé par la pierre et, en retour, il la chasse...

» Nous disons que l’air est, à la fois, grave et léger parce qu’il est intermédiaire entre le grave et le léger... Parce qu’il est à la fois grave et léger, il vient en aide aux deux sortes de mouvements...

» Ainsi le moteur n’a pas besoin d’accompagner le corps mû de mouvement accidentel ; il n’est pas nécessaire que le moteur demeure avec le mobile jusqu’à la fin du mouvement ; lors même que le moteur sera revenu au repos, le mobile continuera d’être mû, parce que l’air le maintiendra en mouvement ; dans cet air, en effet, le principe du mouvement qu’il a reçu du moteur extrinsèque demeure après l’éloignement de ce moteur ; l’air demeure en mouvement par lui-même, en vertu du principe naturel, de la gravité ou de la légèreté, qui réside en lui ; s’il n’en était pas ainsi, la pierre tomberait au moment même qu’elle quitte le moteur qui la lance, car la pierre n’a point en elle un principe de légèreté. »

L’air mis en branle ne vient donc pas seulement en aide au mouvement violent ; il est, de ce mouvement, l’instrument nécessaire ; en l’affirmant, Averroès ne fait que reproduire

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l’enseignement très certain et très constant d’Aristote. Mais il ne se contente pas de cet enseignement ; il va plus loin.

« Il semble, dit-il, que l’air, par son mouvement propre, soit nécessaire à l’existence même du mouvement naturel ; et là est la difficulté. »

Le Commentateur rappelle qu’Aristote, au septième livre de sa Physique, exige, en tout mouvement, la distinction du moteur et du mobile. Un être ne pourra se mouvoir de lui-même que s’il est possible, en lui, de distinguer ce qui meut de ce qui est mû ; les êtres vivants sont les seuls où ne se puisse marquer une telle séparation.

« Mais, nous l’avons dit, on ne peut diviser une pierre en moteur et mobile, de telle façon que chacun d’eux existe d’une manière actuelle.

» La pierre ne peut être mue que de façon accidentelle par le principe qui existe en elle, car elle n’a d’existence que par ce principe. Si la pierre, en effet, est mobile, c’est parce qu’elle est en puissance d’un lieu inférieur, et si elle est moteur, c’est parce qu’elle est pesante. Si donc elle était rpue essentiellement et par elle-même, c’est en tant que grave qu’elle serait chose mue ; mais nous avons déjà admis que, si elle est essentiellement moteur, c’est seulement en tant que grave ; c’est donc de la même manière qu’elle serait essentiellement moteur et chose mue, ce qui est impossible.

» Partant, ici, la pierre n’est pas chose mue d’une manière essentielle, et elle n’est pas non plus moteur qui meuve d’une manière essentielle.

» Mais, dès lors [il faut qu’elle se meuve elle-même d’une manière accidentelle]. Or une chose ne peut se mouvoir ellemême d’une manière accidentelle, à moins de mouvoir essentiellement un mobile autre qu’elle-même. Par exemple, l’homme qui est dans un bateau ne se peut mouvoir accidentellement lui-même, à moins de mouvoir le bateau d’une manière essentielle. La pierre, donc, ne peut mouvoir essentiellement que l’air au sein duquel elle est plongée et, par là, elle se meut [accidentellement] elle-même, parce que le mouvement qu’elle se donne est conséquence du mouvement de l’air, comme le mouvement de l’homme dans le bateau [est conséquence du mouvement du bateau].

» S’il en est ainsi, l’air ou l’eau est nécessaire au mouvement [naturel] de la pierre. Voilà ce que nous avions, dans notre

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exposition des Physiques, promis d’expliquer ici ; cet endroit-ci, en effet, convenait mieux à cette explication. »

Arrêtons-nous un instant à méditer cette théorie ; assurément, elle en vaut la peine.

Aristote a posé un axiome de Mécanique que lui suggérait l’observation courante et quotidienne — c’est-à-dire l’observation complexe et confuse, dont aucune réflexion, aucune analyse n’a distingué et démêlé les divers éléments, en un mot le principe le plus mal choisi pour une théorie scientifique. Cet axiome était le suivant : Toute chose mue est, pendant toute la durée de son mouvement, associée à un moteur qui est lui-même en mouvement, et qui est réellement distinct du mobile.

Cet axiome, dont se réclame toute la Dynamique péripatéticienne, a produit ses conséquences.

Aristote a vu la flèche voler après qu’elle a quitté l’arc ; à cette flèche, il a fallu chercher un moteur qui fût lui-même en mouvement, qui accompagnât la flèche pendant toute la durée de son vol et qui, cependant, fût réellement distinct de la flèche ; ce moteur, on a cru le découvrir dans l’air ébranlé. Ainsi s’est trouvée formulée la théorie péripatéticienne du mouvement violent des projectiles.

La chute des graves ne semblait pas se plier aisément à l’axiome posé par le Stagirite ; il semblait que la pierre qui tombe fût, à la fois, moteur et chose mue. Pour fuir cette inadmissible affirmation, Aristote avait eu recours aux considérations les plus délicates de sa Physique. Mais voici qu’ Averroès proposait une explication plus brutale, calquée sur la théorie du mouvement des projectiles. Le moteur de la pierre qui tombe, c’est l’air ambiant ; quant à cet air, c’est la pierre même qui le meut. Ainsi le batelier meut sa barque et la barque mise en mouvement emporte, à son tour, le batelier.

Telle est la Dynamique insensée que le Péripatétisme et l’Averroïsme ont léguée à la Chrétienté latine ; telles sont les folies, autorisées des deux grands noms d’Aristote et du Commentateur, auxquelles les physiciens de Paris devront attacher leur raison, afin qu’elle devienne capable de concevoir la Mécanique des temps modernes.

Parmi les diverses explications de la chute accélérée des graves, nous pouvons deviner maintenant quelle est celle qui eût ravi l’assentiment d’Averroès.

L’air, par son mouvement, est l’instrument nécessaire de la

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chute de la pierre ; mais il est aussi l’instrument qui améliore cette chute, qui la rend plus rapide. Or, au fur et à mesure que se poursuit et se prolonge le mouvement de la pierre, l’ébranlement communiqué à l’air croît en force et en étendue. Cet air va donc rendre de plus en plus facile, de plus en plus vite la chute de la pierre. On obtient ainsi, de l’accélération qui s’observe en cette chute, l’explication que l’Antiquité hellénique avait connue, qu’elle avait proposée dans le Liber de ponderibus, qui devait être publié en 1565 sous le nom de Jordanus 1.

Averroès connaissait sans doute cette théorie ; c’est à elle, semble-t-il, qu’il faisait allusion lorsqu’il parlait de ceux qui regardent l’air comme un adjuvant de la chute des graves, sans en faire l’instrument nécessaire de cette chute ; il est même permis, de croire que cette théorie lui a suggéré le singulier système que nous venons d’exposer.

Ajoutons toutefois, pour être complet, qu’en une circonstance où il faisait à l’accélération des mouvements naturels une très rapide allusion, il s’est exprimé comme l’eût fait un disciple de Thémistius ou de Jean Philopon 2. « Il est des mobiles qui prennent plus de vigueur quand ils approchent du terme, à cause du très grand désir qui les porte vers ce terme... Ces corps qui prennent plus de vigueur à la fin du mouvement sont ceux qui se meuvent naturellement, c’est-à-dire les graves et les corps légers. »

L’explication de la chute accélérée des graves au xme siècle. — Adoption de la théorie de Thémistius

L’étrange théorie de la chute des graves, proposée par Averroès, ne trouva, semble-t-il, aucun partisan parmi les Scolastiques du xme et du xive siècles ; pour trouver un physicien qui la reçoive avec faveur, il nous faudra chercher parmi les Averroïstes italiens du xve siècle, un homme aussi follement épris des thèses du Commentateur que Nicolù Vernias de Chieti.

1. Voir : Première partie, ch. VI, § VU ; t. I, pp. 389-393 et pp. 395-396.

2. Averrois Cordubensis Commentaria in libros Aristotelis de Ctelo et Mundo, lib. II, summa II, quæst. V, comm. 35.

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L’opinion qui paraît avoir été, tout d’abord, admise d’une manière à peu près unanime, dans les écoles de la Chrétienté latine, c’est celle que Thémistius proposait comme interprétation de la pensée d’Aristote : Un grave, dans sa chute, marche de plus en plus vite, parce que son poids augmente au fur et à mesure qu’il approche de son lieu naturel, qui est le centre du Monde.

Cette explication a été admise par Roger Bacon, dès le temps où, simple maître ès-arts, il commentait la Physique d’Aristote à l’Université de Paris ; Bacon l’a enchâssée, d’une façon qui dût alors sernbler fort heureuse, dans sa théorie de la pesanteur ; rappelons, en deux mots, ce qu’était cette théorie, que nous avons exposée en son temps 1.

Dans un grave, Bacon distingue deux formes.

Il considère, en premier lieu, la forme qui est l’acte même de la matière de ce corps ; c’est la forme que les Scolastiques nomment habituellement forme substantielle ; Bacon lui donne le nom de forme matérielle.

Il considère, en second lieu, une forme immatérielle, qui survient à la forme matérielle et que celle-ci reçoit par une certaine participation à la nature céleste.

Cette forme immatérielle est, dans la chute du grave, le véritable moteur, tandis que la chose mue, c’est la substance entière du grave, composée de la matière et de la forme matérielle.

Ce n’est pas, d’ailleurs, que la forme matérielle ne contribue, elle aussi, à mouvoir le grave ; incapable, par elle-même et prise isolément, de jouer le rôle de moteur, elle en devient capable après qu’elle a été perfectionnée et excitée par la forme immatérielle et céleste.

C’est au cours de sa seconde série de questions sur la Physique, en commentant le huitième livre de cet ouvrage d’Aristote, que Bacon développe cette théorie de la gravité ; c’est aussi à cette occasion qu’il propose son explication de la chute accélérée.

Il est communément admis par tous les Scolastiques qu’une forme substantielle n’est pas susceptible d’être plus ou moins intense ; de la terre, en effet, ne saurait être plus ou moins terre, ni du plomb plus ou moins plomb ; si donc le poids d’un grave était constitué par la forme substantielle, ce poids ne pourrait augmenter au fur et à mesure que le grave s’approcherait de son lieu naturel ; on ne pourrait, au sujet de la forme

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