‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 69 sur 158 · Vide Supra, pp · texte numérisé non relu

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3. Nicolai Boneti Physica, Lib. V, cap. IV (Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° 6678, fol. 150, V°, et fol. 151, r° ; ms. n° 16132, fol. 118, coL c).

276 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

» Par la seconde cause, qui est l’inclinaison naturelle vers le terme, il n’apparaît pas, d’autre part, que le mouvement doive être plus vite [à la fin qu’au commencement]. Le terme, en effet, ne paraît avoir aucune influence locative sur le corps qui s’y doit loger. Ainsi en semble-t-il être du centre du Monde à l’égard du corps grave ; si l’on supposait, en effet, que la terre entière fût anéantie, le grave se mouvrait, de même qu’avant, vers le centre purement conçu ; c’est pourquoi nous disons que le mouvement naturel ne serait pas de ce chef, plus vite à la fin qu’au commencément. »

Bonet s’est contenté de rejeter d’une manière sommaire la théorie qui attribue à l’ébranlement de l’air l’accélération qui s’observe dans la chute d’un grave. Grégoire de Rimini va développer une argumentation plus détaillée ; cette argumentation aura pour principal objet de ruiner la thèse du Commentateur, qui attribue au mouvement du milieu non seulement l’accélération, mais la chute même du grave ; mais, par contre coup, elle vaudra contre la thèse moins absolue du Liber de ponderibus.

Voici donc ce que Grégoire de Rimini enseignait à Paris en 1344 1 :

« Les corps ne sont pas mus par les milieux au sein desquels ils se trouvent. En effet, s’il en était ainsi, le même agent naturel mouvrait, de lui-même, dans des directions différentes et produirait des mouvements contraires. Or cela répugne à un agent naturel qui, de lui-même, est déterminé à une action unique. Prouvons cette conséquence : La même partie du milieu qui produit la descente d’un grave produirait l’ascension d’un corps léger ; il arrive en effet qu’en même temps, un corps léger monte au travers d’une partie du milieu et qu’un grave tombe au travers d’une partie absolument semblable à la précédente et toute proche d’elle.

» En second lieu, s’il en était ainsi, ou bien le corps serait mû, du commencement du mouvement jusqu’à la fin, par la même partie du milieu, ou bien des parties différentes le mouvraient l’une après l’autre. Ce dernier cas est celui qui se présente, disent certaines personnes, dans le mouvement des projectiles.

» La première proposition ne se peut affirmer raisonnablement ; voici, en effet, ce qui en résulterait : Qu’un corps pesant, de la grêle ou de la neige, par exemple, se forme dans la région supé-

1. Gregorii deArimino In secundum Sententiarum. Dist. VI, quæst. I, artlc. III.

LA CHUTE ACCÉLÉRÉE DES GRAVES

rieure de l’air ; pendant sa chute, une certaine partie de l’air descendrait de cette région supérieure jusqu’à terre, ce qu’on ne saurait, semble-t-il, convenablement prétendre.

» La seconde proposition ne peut, non plus, être soutenue ; s’il en était ainsi, en effet, plus le grave descendrait, plus sa descente serait lente, ce qui est faux ; et la conséquence résulte évidemment de la prémisse, car, en un tel mouvement, le second moteur meut avec moins de force que le premier, le troisième avec moins de force que le second, et ainsi de suite, comme on le voit dans le mouvement des projectiles...

» Ces corps se meuvent eux-mêmes et par eux-mêmes, et non pas simplement par accident. Je pose cette conclusion à cause de l’autorité du Commentateur qui, au troisième livre Du Ciel, veut que ces corps ne se meuvent pas eux-mêmes, si ce n’est par contre coup. » Grégoire de Rimini cite alors le texte d’Averroès que nous avons étudié au § I, puis il poursuit en ces termes :

« Je vais prouver le contraire :

» En premier lieu, il est certain, et cela résulte des paroles mêmes d’Averroès, qu’en un semblable mouvement, l’air n’est mu que par l’impulsion de la pierre ; il cède place à la pierre ; dans l’ordre de la causalité, donc, la pierre est mue avant l’air, bien que ces deux corps soient mus en même temps ; ainsi, ce n’est pas parce que l’air est en mouvement que la pierre est mue, mais, au contraire, l’air est en mouvement parce que la pierre est mue ; et derechef, c’est parce que la pierre est mue qu’elle meut l’air ; ce n’est point le contraire qui est vrai...

» En second lieu, si l’on supprimait tout l’air qui se trouve entre la pierre et la terre, et si après avoir attaché la pierre à un ftl fin, on l’abandonnait à sa nature, il n’est pas douteux qu’à la suite de la rupture du fil, la pierre tomberait à terre, soit instantanément, soit en un certain temps...

» Enfin, l’exemple allégué par Averroès, si l’on veut l’appliquer pleinement, va contre l’avis de cet auteur. Le batelier, en effet, ne saurait mouvoir son bateau, si auparavant, du moins suivant l’ordre des causes, il ne se mouvait lui-même en totalité ou s’il ne mouvait ses membres ; c’est par suite de ces mouvements que le bateau se meut. Par conséquent, bien que d’une certaine façon, par voie de transport, le batelier soit mû par suite du mouvement du bateau, auparavant, toutefois, du moins selon l’ordre des causes, il se meut lui-même et, par l’impulsion qu’il lui donne, meut le bateau. »

Contre l’explication, proposée par Thémistius, de l’accéléra-

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

tion qui affecte la chute d’un poids, Grégoire de Rimini dresserait la même objection que Nicolas Bonet : Cette explication suppose à faux que le lieu naturel agisse sur le grave par une attraction.

« Les corps naturels ne sont pas mus d’une manière active par les lieux auxquels ils tendent, comme certains anciens l’ont pensé. Prouvons cette proposition : S’il en était ainsi, un corps mains lourd se mouvrait vers le centre, toutes choses égales d’ailleurs, plus vite qu’un corps plus lourd. La conséquence est évidemment fausse. Le raisonnement se justifierait cependant comme on l’a fait ci-dessus. »

Auparavant, en effet, dans une autre circonstance, Grégoire avait dit :

« Là où les mobiles se comportent d’une manière purement passive, comme on le suppose dans le cas considéré, et toutes choses égales d’ailleurs, un corps plus grand ne saurait, par un même agent naturel, être transformé plus vite qu’un corps moindre. »

Il ne vient aucunement à l’esprit de notre auteur que l’attraction exercée par le lieu sur le grave pourrait être proportionnelle en intensité à la masse de ce corps.

Bien qu’il ne se fût, à aucun moment, proposé de traiter des théories données de l’accélération qui affecte la chute des graves, Grégoire de Rimini a été conduit à confirmer toutes les critiques que Nicolas Bonet avait adressées à ces théories.

Mécontent de toutes les explications qui avaient été proposées de la chute accélérée des graves, Bonet devait souhaiter qu’une théorie nouvelle fût donnée de cet important phénomène. Voici que ce désir va recevoir satisfaction.

Jean Buridan explique par L’impetus LA CHUTE ACCÉLÉRÉE DES GRAVES

En effet, le texte de Burley, que nous avons cité au § VI, nous annonçait l’ouverture d’une nouvelle période de l’histoire que nous retraçons ici.

Burley a fait allusion à certains philosophes qui attribuent

LA CHUTE ACCÉLÉRÉE DES GRAVES

l’accélération du mouvement naturel au continuel accroissement d’une gravité accidentelle. Or, au Moyen-Age, ce nom de gravité accidentelle était assurément pris comme synonyme d 'impetus. « Certains », dit Gaëtan de Tiène 1, « donnent le nom de gravité ou de légèreté accidentelle à cette vertu communiquée par le moteur au mobile, mais on l’appelle plus communément impetus. » Gaëtan était, d’ailleurs, un lecteur assidu de Burley que ses écrits citent constamment. Donc, au temps de Burley, il était des physiciens qui demandaient à un impetus croissant d’accélérer la chute des graves.

Quels étaient ces physiciens ?

Nommé chanoine d’Evreux en 1342 2 Walter Burley vivait certainement encore en 1343 ; il terminait sa carrière alors que Jean Buridan commençait la sienne ; l'allusion que contiennent les commentaires aux Physiques composés par le Maître anglais pourrait donc, à la rigueur, viser l’enseignement du Maître picard ; il est plus probable qu’elle a trait à l’opinion de physiciens plus âgés, contemporains de Burley, dont Buridan a été le disciple et dont il a reçu et développé les doctrines.

Comme Bonet, et mieux que Bonet, Buridan réfute les deux explications de la chute accélérée des graves qui avaient eu vogue jusqu’alors.

Voici d’abord 3 pour l’explication du Liber de ponderibus et d’Averroès :

« Le grave soulevé n’est pas mû par le milieu, car le milieu résiste. Si je me promène, celui qui me résiste et qui retarde mon mouvement ne me meut assurément pas. C’est bien plutôt le grave qui meut le milieu en le divisant.

» On ne voit pas, d’ailleurs, comment le milieu mouvrait la pierre qui tombe ; il ne semble pas que ce puisse être en la tirant à soi non plus qu’en la chassant devant soi ; et il ne nous apparaît aucun autre moyen par lequel on pourrait dire raisonnablement que le milieu meut cette pierre.

» Contre cette conclusion, il ne sert à rien d’invoquer l’autorité du Commentateur qui dit, au troisième livre Du Ciel : Le grave est mû par le mouvement du milieu comme un homme

1. Recollectæ GaiETANi super octo libros Physicorum cum annotationibus textuum, fol. 51. Colophon : Impressum est hoc opus per Bonetum Locatellura, jussu et expensis nobilis viri Domini Octaviani Scoti civis Modoetiensis. Anno Salutis 1496.

2. Denifle et Châtelain, Chartularium U niversitatis Parisiensis, tomus II, pars prior, p. 154.

3. Johannis Buridani Subtîlissime question.es super octo phisicorum libros Aristotelis, lib. VIII, quæst. IX ; éd. Parisiis, 1509, fol. cxiiii, col. b.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

qui se trouve dans un navire est mû par le mouvement du navire... Il y a dissemblance en ceci que le navire mis en mouvement emporte l’homme avec lui, tandis que le milieu n’emporte pas avec lui le grave qui le divise ; d’autre part, l’homme qui se meut dans le navire ne divise pas le navire comme le grave, mû au sein d’un milieu, divise ce milieu. »

Voici maintenant pour la théorie de Thémistius 2 :

« Le grave qui se trouve en l’air n’est pas mû par son lieu naturel, c’est-à-dire par le lieu situé vers le bas, à l’aide d’une attraction, comme l’aimant meut et attire le fer. En effet, il ne faut pas s’imaginer qu’un corps puisse ainsi tirer un autre corps qui ne lui est pas attaché ; à moins cependant qu’il n’imprime dans le milieu et jusqu’à ce dernier corps une vertu ou qualité par laquelle celui-ci soit mis en mouvement ; c’est justement ce que nous dirions du fer mû vers l’aimant ; mais cela ne peut être dit dans le cas qui nous occupe, car alors, près du lieu, cette impression serait plus forte qu’au loin ; partant, le grave se mouvrait plus vite vers son lieu de près que de loin, comme il arrive pour le fer et l’aimant ; or on reconnaît que cela est faux.

» Mais, direz-vous, cet argument doit être retourné en sens contraire ; il est manifeste, en effet, que le grave qui tombe se meut d’autant plus vite qu’il approche davantage du lieu inférieur ; cela ne peut s’expliquer, semble-t-il, que parce que le lieu a, de près, une force d’attraction plus grande que de loin.

» A cela je réponds : Toutes choses égales d’ailleurs, un grave qui est rapproché de son lieu, qui n’en est distant que de trois pieds ou de dix pieds, ne tombe pas plus vite que s’il en était éloigné de cent pieds ou de mille pieds. Qu’un homme se trouve au sommet d’une tour de Notre-Dame, et qu’il reçoive une pierre tombant de dix pieds plus haut ; il n’en éprouvera ni plus ni moins de mal que s’il était au fond d’un puits et que la même pierre lui tombât dessus d’une hauteur de dix pieds ; on voit donc que dans ce lieu-ci, qui est si bas, la pierre ne tombe pas plus vite que dans ce lieu-là, qui est si haut. Partant, il est manifeste que si un grave se meut plus vite ou plus lentement, ce n’est pas parce qu’il est plus proche ou plus éloigné du lieu inférieur. »

Cette critique reprend, en la précisant, la pensée de Richard de Middleton.

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