‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 42 sur 176 · Carra de Vaux, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Carra de Vaux, loc. cit., p

iCû LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

l’obstacle auquel s’était heurté Aristote ; en vertu de cette définition, le dernier ciel n’a pas de lieu ; comment donc peut-il se mouvoir ? Averroès nous a conservé la réponse qu’Ibn-Sinâ (Avicenne), donnait à cette embarrassante question \

Selon Ibn-Sinâ, la révolution d’une sphère sur elle-même n’est pas le transport d’un lieu dans un autre ; c’est un mouvement sur place ; pour qu’un corps puisse être animé d’un tel mouvement sur place, il n’est pas nécessaire qu’il soit en un lieu ; le huitième ciel, donc, n’est en un lieu ni par lui-même, ni par accident ; il peut cependant tourner sur lui-même.

Averroès n’a point de peine à mettre à nu l’erreur d’Avicenne ; la sphère qui tourne sur elle-même peut être partagée en onglets, et chacun de ces onglets, au cours du mouvement, passe sans cesse d’un lieu dans un autre.

Le problème du lieu de la huitième orbite, si embarrassant pour les péripatéticiens, a été pour Avempace (Ibn Badjnâ) l’occasion de développer une curieuse théorie. Averroès, qui nous fait connaître 2 cette théorie, pense qu Avempace la tenait d’Al-Farabi, qui l avait lui-même imaginée pour réfuter Jean Philopon.

Cette théorie, en tous cas, porte, très nette, la marque de l'influence de Thémistius. Thémistius, nous le savons, concevait le logement de la huitième orbite d’une tout autre façon que le logement des autres corps de l’Univers. Chacun de ceux-ci a pour lieu le corps qui l’environne ; la huitième sphère, au contraire, a pour lieu le corps qui est contenu à son intérieur, c’est-à-dire l’orbe de Saturne.

Cette opposition, légèrement transformée, est le point de départ de la doctrine que développe Avempace.

En cette question du lieu, il faut nettement distinguer, selon lui, deux catégories de corps.

D'une part, sont les éléments soumis à la génération et à la corruption, dont le mouvement naturel est un mouvement rectiligne, centripète ou centrifuge. D’autre part, sont les sphères célestes, corps éternels dont le mouvement naturel est un mouvement de rotation uniforme.

La ligne droite n’est pas, comme le cercle, une ligne achevée en soi, dont rien ne peut être retranché, à laquelle rien ne peut être ajouté ; elle peut être raccourcie ou prolongée. Dès lors, pour borner le mouvement d’un élément générable et corruptible, il faut

i. Averhois CordubenSis Commenlaria magna in oclo libros Aristotelis de physico audita; lib. IV; summa prima : De loco; cap. IX; comm. 45.

a. Averrois Op. laud., lib. IV, summa prima, cap. IX, comm. 43.

LE LIEU

l’enfermer dans une enceinte. Voilà pourquoi les corps à mouvement naturel rectiligne, c’est-à-dire les éléments et leurs mixtes, doivent être logés par le dehors ; le lieu de l’un de ces corps c’est la partie, immédiatement contiguë à ce corps, de l’enceinte qui la contient.

Les sphères célestes n’ont aucunement besoin d’être logées de la sorte ; aussi ne sont-elles plus logées par le dehors, mais par le dedans ; chacune d’elles a pour lieu la surface convexe du corps quelle renferme à son intérieur et autour duquel elle tourne. A cet égard, il n’y a aucune distinction à établir entre le ciel suprême et les autres orbites. Tous les orbes célestes ont un lieu par essence, non par accident, et pour tous, ce lieu est défini de même manière.

Quant à l’Univers, sa manière d’être logé consiste en ceci que chacune de ses parties a un lieu.

Telle est la théorie d Ibn-Badjâ (Avempace). Averroès n’a point de peine à prouver quelle n’est pas conforme à la pensée d’Aristote ; mais le Stagirite eût-il davantage accepté comme expressions de ses propres idées les commentaires qu 'Averroès va développer à leur sujet ?

En certains passages du quatrième livre de la Physique, Aristote semble identifier le lieu avec le corps immobile qui est le terme par rapport auquel on peut reconnaître et déterminer les mouvements des autres corps. Cette identification, confuse encore et presque latente dans les écrits du Philosophe, s’affirme nettement en ceux du Commentateur.

Lorsqu 'Aristote, par exemple, vient d’affirmer l’immobilité du lieu, Averroès ajoute aussitôt 1 : « Le lieu est immobile par essence ; le lieu, en effet, est ce vers quoi une chose se meut ou ce en quoi elle se repose. Si quelque chose se mouvait vers un terme qui serait lui-même en mouvement, cette chose se mouvrait en vain. »

Le principe qui sert de point de départ à une telle théorie est, de toute évidence, la proposition suivante : Le mouvement local de n’importe quel corps suppose l’existence d’un certain corps concret immobile à partir duquel ou autour duquel le premier corps se meut. Toutes les fois qu’Averroès formule ce principe, il invoque 2 l’autorité du livre Sur le mouvement des animaux que

i. Averrois Cordubensis Commenlaria magna in octo Ubros Aristotelis de physico aaditu; lib. IV, summa prima, cap. VIII, comm. 4i.

a. Averrois Cordubensis Commenlaria magna in octo libros Aristotelis de physico audita; lib. IV, summa prima, cap. IX, comm. 43. — Averrois Cordubensis Commentarii in quatuor libros Aristotelis de Cælo et Mundo; lib. II, summa secunda, quæsitum II, comm. 17.

DUHEM

T. VII

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

l’on attribue à Aristote ; il imite en cela ce qu avaient lait avant lui Alexandre d’Aphrodisias, Thémistius et Simplicius ; nous avons vu, cependant, combien le sens de la proposition formulée au Traité des mouvements des animaux différait de celui que lui prêtent tous ces commentateurs.

Alexandre, Thémistius, Simplicius, avaient eu recours à ce principe, détourné de sa véritable signification, pour appuyer la conclusion énoncée par Aristote : La rotation du Ciel requiert l'existence d’un corps central immobile. Averroès en fait le même

usage \

La conclusion d Aristote semble, d ailleurs, d autant plus importante à Averroès qu elle lui sert d argument contre le système des excentriques de Ptolémée. C’est afin de rejeter ce système qu’il répète cette proposition 1 2 : a Un corps qui se meut circulairement doit se mouvoir autour d’un centre fixe. )) C’est encore l’Almageste qui se trouve visé dans le passage suivant 3 : « Il est absolument impossible qu’il y ait des épicycles. Un corps qui se meut circulairement se meut nécessairement de telle sorte que le centre de l’Univers soit le centre de son mouvement. Si le centre de sa révolution n’était pas le centre de l’Univers, il y aurait donc un centre hors celui-ci ; il faudrait alors qu’il existât une seconde Terre en dehors de cette Terre-ci, et cela est impossible selon les principes de la Physique. On peut en dire autant de l’excentrique dont Ptolémée suppose l’existence. Si les mouvements' célestes admettaient plusieurs centres, il y aurait plusieurs corps graves extérieurs à cette Terre-ci. ))

L’impossibilité du sytème de Ptolémée est ainsi rattachée par Averroès au principe qu’il prétend tiré du De motibus animalium : Tout corps en mouvement suppose l’existence d’un corps en repos. Mais les conséquences de ce principe ne sont pas épuisées ; Ibn Poschd va encore en déduire une solution des difficultés relatives au lieu de la huitième sphère.

Après avoir rappelé ce qu’ont dit Alexandre, Thémistius, Jean Philopon, Avicenne, Avempace, de cette « grande question », le Commentateur ajoute 4 : « Voici ce qu’il faut déclarer à ce sujet :

1. Averrois Cordubensis Commenlarii in quatuor libros Aristotelis de Cælo et Mundo; lib. II, summa secunda, quæst. II, comm. 17.

2. Averrois Cordubensis Conimenlurii in quatuor libros Aristotelis de Cælo et Mundo; lib. II, summa secunda, quæst. V, comm. 35.

3. Averrois Cordubensis Exposilio in Xll libros Metaphysicæ Aristotelis; lib. XII, summa secunda, cap. IV, comm. 45.

4. Averrois Cordubensis Comrnenlaria magna in octo libros Aristotelis de physico audita; lib. IV, summa prima, cap. IX, comm. 43.

LE LIEU

Tout corps qui se meut de mouvement propre, per se [et non pas per accidens. en vertu du mouvement d’un autre corps auquel il adhère], requiert un corps immobile à l’égard duquel il se meut ; cela est affirmé par Aristote dans le traité Du mouvement des animaux. Sans doute, ce terme immobile constitue le lieu proprement dit (per se) du corps mobile lorsqu’il contient ce corps à son intérieur ; au contraire, lorsqu’il ne renferme pas à son intérieur toutes les parties du corps mobile, ce terme immobile est lieu par accident du corps mobile ; c’est ce qui se produit pour les corps célestes. On voit donc que pour qu’un corps se meuve per se, il n’est pas néessaire qu'il soit en un lieu per se. »

De la sorte, l’orbite suprême possède un lieu \ mais un lieu par accident, à savoir le corps central immobile que requiert sa rotation.

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