Roger Bacon, loc. cit.; ms. cit., fol. 47, col. a
1 66 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
défendue par Averroès : <( Le ciel a un lieu par accident parce que le centre du ciel a un lieu proprement dit ( per se). »
Voici les considérations, très nettement péripatéticiennes, elles aussi, par lesquelles Bacon corrobore cette doctrine :
« Il est dit au huitième livre des Physiques que le ciel lient sa fixité de la fixité et du repos de son centre ; le ciel, en effet, demeure sans cesse fixe dans son ensemble, bien qu il se meuve par ses parties ; c est pourquoi Aristote et le Commentateur disent que le ciel, par sa substance, garde toujours le même lieu, bien qu il en change par sa forme. Il est évident qu'un corps circulaire n’a, par lui-même, relation à rien ( d extérieur], mais qu il a, à l’égard de son centre, un rapport essentiel, ce que j accorde. Son mouvement se fait constamment autour de son centre ; en sorte que le seul lieu qu il doive avoir, c’est un lieu autour duquel il soit placé (locum circa quem) ; ce lieu est premièrement et proprement (primo et per se) le lieu du centre du ciel ; il n embrasse pas le ciel. Comme ce lieu n’embrasse pas et ne contient pas le ciel, qu’il est seulement un lieu autour duquel le ciel tourne, on dit qu’il est par accident le lieu du ciel. Mais premièrement et proprement, ce lieu est le lieu de la terre, car c’est la terre qu’il embrasse, contient et conserve. »
A cette solution, on a fait cette objection : « Le mouvement local du ciel précède tous les mouvements des choses inférieures, comme il est dit au huitième livre de la Physique ; le repos, d’ailleurs, n’est que la privation du mouvement ; le mouvement du ciel précède donc le repos de tout corps sublunaire ; ainsi précède-t-il le [repos du] centre. Mais dès là que le ciel a un mouvement local, il faut qu’il ait un lieu ; le lieu du ciel doit donc précéder tout repos et tout mouvement de la terre. Or la chose qui en précède une autre ne saurait être ramenée à celle qui la suit. )) Il est donc inadmissible que l’existence du lieu du ciel se déduise de l’immobilité de la terre.
A cela, Bacon répond :
« Il y a deux sortes de repos de la terre.
)) La terre peut être considérée dans son ensemble, en tant qu elle est le centre du monde ; considérée de la sorte, elle est en repos ; mais ce repos, qui est celui de la terre entière dans sa sphère, n’est pas une privation de mouvement ; ce repos précède le mouvement du ciel, et il est requis d’une manière nécessaire pour le mouvement du ciel.
» Il est un autre repos de la terre. On peut, en effet, considérer la terre dans quelqu’une de ses parties qui se meut d’abord, et
LE LIEU
demeure ensuite en repos ; ce repos-ci est une privation de mouvement ; il suit le mouvement ; le mouvement du ciel précède ce repos et, semblablement, le repos des autres choses inférieures.
)) Mais le premier repos est le repos de la terre en son lieu proprement dit ; aussi le mouvement et le lieu du ciel doivent-ils être ramenés à ce heu [de la terre] comme étant ce qui les constitue proprement.
)) — Ad aliud dico quod quies terre duplex est, quia tenu secundum se totam in quantum est centrum mundi potest considéra ri, et sic quiescit, sed non quiete que sit privatio motus, quia talis quies est totius terre in sua spera. Ideo ista quies precedit motum celi et de necessitate exigitur ad motum celi.
» A lia est quies terre secundum quod terra consideratur pro aliqua ejus parte, que prius movetur et deinde quiescit. Talis quies est privatio motus et sequitur motum ; et talem quietem precedit motus celi et quietem similiter aliorum inferiorum.
» Sed. prima quies in loco est per se. Ideo motus celi et locus ejus ad istum locum habent reduci tanquam ad suum per se. »
Nous ne croyons pas qu’aucun maître de la Scolastique latine ait vu avec plus de clarté qu elle avait été la pensée d’Aristote touchant le lieu du ciel ; nous ne pensons pas qu’aucun d’eux l’ait exprimée avec une telle précision. Aux prises avec une des théories les plus essentielles, mais aussi les plus déliées de la Physique péripatéticienne, Bacon, dès le temps où il enseignait à la Faculté des Arts de Paris, a su s’en rendre pleinement maître et donner, par là, une preuve bien frappante de sa perspicacité.
L’Univers entier a-t-il un lieu \
L Univers comprend les huit sphères célestes et les quatre éléments ; or chacune de ces parties a un lieu, au moins par accident ; « le ciel, qui désigne la huitième sphère, a un lieu par accident, parce que son centre a un lieu proprement dit. » Dès lors, il est permis de dire que l’Univers dont toutes les parties ont au moins un lieu par accident a, lui aussi, un lieu par accident.
Une dernière question sollicite l’attention de notre auteur 1 2 ; elle est relative au lieu de chacune des sphères inférieures.
On peut dire, semble-t-il, que chacune de ces sphères est en un lieu parce qu elle est contenue et enveloppée par l’orbe qui se trouve immédiatement au-dessus.
« Mais il n’est pas naturel qu’un corps plus noble soit contenu