‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 60 sur 176 · J. Duns Scot, Op. cit., dist. X, quæst. I · texte numérisé non relu

J. Duns Scot, Op. cit., dist. X, quæst. I

3. J. Duns Scot, Quæstiones qnodlibetales; quæst. XI. Operum tomus XII, pp. 26G-267.

LE LIEU

nant et le contenu ; mais en cette relation, nous n’aurons pas changé ce par quoi elle constitue le lieu. Lorsque le corps contenu se meut seul, sans changement des corps contenants, le lieu demeure immuable.

Prenons maintenant un second cas 1 : Le corps contenu ne se meut pas, mais les corps contenants se renouvellent incessamment. Ainsi en est-il, selon l’exemple choisi par Aristote, pour un navire à l’ancre dans le cours d’un fleuve. Dirons-nous que le lieu de ce navire ne change pas ?

Ici, la réponse ne saurait être douteuse. Pour les Péripatéticiens, le lieu d’un corps est un attribut absolu des corps ambiants ; pour Duns Scot, c’est un attribut relatif de ces mêmes corps ; il consiste en un rapport de ces corps au corps contenu. Pour les uns comme pour les autres, c’est un accident des corps contenants. Or, aucun accident ne peut demeurer si le sujet où cet accident se trouve vient à être remplacé par un autre sujet. Il n’est donc pas possible que le lieu d’un corps reste un seul et même lieu lorsque la matière environnante vient à se renouveler, quand bien même le corps en question demeurerait immobile.

Pour qu’un corps ou un ensemble de corps fut en un lieu immuable, il faudrait que l’enceinte qui le contient fût composée de corps incapables de tout mouvement ; Aristote, d’ailleurs, avait fort bien vu qu’un lieu immobile ne pouvait s’obtenir d autre façon. Mais où trouver dans l’Univers les corps invariables qui composeraient une telle enceinte ? Ils n’existent pas.

En désespoir de cause, certains philosophes reculent, pour trouver cette enceinte immuable, jusqu’aux bornes du Monde ; ils croient la trouver dans la surface sphérique qui limite l’Univers ; sans doute, disent-ils, l’orbe céleste dont elle est l’extrémité se meut, et, par là, cette surface est variable ; mais à titre de limite de l’Univers, elle est invariable, car l'Univers, pris dans son ensemble, est immobile. Nous reconnaissons l’opinion qu’Albert le Grand attribuait faussement à Gilbert de la Porrée.

Cette raison est sans valeur. Cette sqrface sphérique ne peut borner l’Univers qu elle ne borne, tout d’abord, quelqu’une de ses parties ; si cette partie change d’un instant à l’autre, la surface qui la borne change aussi d’un instant à l’autre, partant, elle ne

1. Joannis Duns Scoti, Doctoris Èsubtilis, Ordinis Minorum, Quæstiones in librum II Sentenliarurn; Operum tomi scxti pars prima; Lugduni, sumptibus Laurentii Durand, MDCXXXIX. Dist. II : quæst. VI : An locus angeli sît determinatus, punctualis, maximus et minimus ? p. ig3.

DUHEM. - T. VII

LA PHYSIQUE PAHISIENNE AU XIVe SIECLE

saurait, à titre de limite de l’Univers, demeurer identique à ellemême.

Dès lors, il faut renoncer à trouver nulle part cette enceinte incapable de mouvement qui, seule, constituerait un lieu immuable ; toujours la matière qui entoure un corps est susceptible d’éprouver quelque mouvement local.

Lors donc que cette matière environnante, sujet de l’accident que nous nommons lieu, vient à être animée de mouvement local, le lieu du corps fixe que cette matière contient change incessamment. Non pas que ce lieu soit animé de mouvement local ; il n’est pas susceptible de ce mouvement-là. Mais, à chaque instant, le lieu du corps périt, se corrompt, et un lieu nouveau est engendré. Incapable de mouvement local, le lieu est susceptible de génération et de corruption.

Cependant, on dit communément que le corps considéré demeure sans cesse au même lieu. Qu’entend-on par là ? D'après ce que nous venons de dire, ce corps est véritablement en un certain lieu à un certain instant, et en un autre lieu à un autre instant. A chacun de ces deux lieux réellement distincts correspond un lieu rationnel (ratio loci) et, en vérité, ces deux lieux rationnels sont aussi distincts ; mais ils sont équivalents au point de vue du mouvement local. C’est cette équivalence que I on entend rappeler en disant que le lieu d’un corps i immobile demeure invariable lors même que les corps environnants sont en mouvement.

Qu’est-ce que ce lieu rationnel, cette ratio loci? C'est un rapport à tout l’Univers. Quand deux tels rapports sont numériquement distincts, mais spécifiquement identiques, ils correspondent à deux lieux distincts, mais équivalents ; un corps qui occupe successivement ces deux lieux ne se meut point de mouvement local. Quand deux lieux rationnels ont entre eux non seulement une différence numérique, mais encore une différence spécifique, les lieux auxquels ils correspondent ne sont plus équivalents ; le corps qui occupe successivement ces deux lieux se meut de mouvement local.

Lorsqu’un corps se meut, on dit communément qu’un second corps vient occuper le lieu que quitte le premier ; cela n’est point exact, cependant, si les corps environnants se meuvent aussi ; le lieu du second corps n’est nullement identique au lieu du premier ; le lieu de celui-ci périssait tandis que le lieu de celui-là s’engendrait ; le second lieu rationnel perdu par le premier corps, numériquement distinct du lieu rationnel gagné par le second, lui est spécifiquement identique, en sorte que le lieu qui s’engendre est

équivalent au lieu qui périt ; au point de vue de l’équivalence, on peut dire que le lieu est incorruptible.

Selon cette théorie, lorsqu’un corps se meut de mouvement local en chassant devant lui le corps dont il prend la place, on peut, en ces deux corps, distinguer quatre changements 1 ; deux de ces changements se produisent dans le corps qui est chassé, et deux dans le corps qui survient ; chacun de ces changements s’opérant entre deux termes, huit termes différents peuvent être énumérés.

Considérons, par exemple, le corps qui chasse l’autre. Un premier changement a pour terme initial (a quo) 1 'ubi primitif du corps, pour terme final (ad quem) la privation de cet ubi ; ce premier changement est la perte de l’ubi primitif. Le second changement a pour terme initial la privation du nouvel ubi, et, pour terme final, ce nouvel ubi ; ce second changement est l’acquisition du nouvel ubi.

Deux changements tout semblables ont leur siège dans le corps expulsé.

Toute cette théorie de Duns Scot sur l’immobilité du lieu ne fait guère que développer ce qu’avait indiqué Saint Thomas, particulièrement en son opuscule De natura loci ; toutefois, entre la doctrine du Docteur Angélique et celle du Docteur Subtil, il convient de noter une divergence à laquelle les Scotistes attacheront une grande importance ; lorsqu’un corps immobile se trouve plongé dans un milieu variable, Thomas d’Aquin lui attribue un lieu rationnel unique, et Gilles de Rome, d’une manière analogue, regarde comme invariable le lieu formel de ce corps ; c’est une opinion que Duns Scot condamne avec force ; pour lui, d’un instant à l’autre, ce corps se trouve en des lieux rationnels différents ; numériquement distincts, les rationes loci successives sont seulement équivalentes entre elles ; c’est l'influence de Damascius et de Simplicius que nous percevons ici, très nettement, en la doctrine du Docteur Subtil.

La distinction entre le fait de loger et le fait d’être logé, entre le lieu et Y ubi, est le fondement de l’explication du mouvement de la dernière sphère céleste.

La dernière sphère céleste n est contenue par aucun corps 2,

1. R. P. F. .Toannis Duns Scoti, Doctoris Subtilis, Ordinis Minorum, Quæstiones in librum IV Sententiarum; Operum tomus octavus; Lugduni, apud Laurentium Durand, MDCXXXIX. Dist. X, quæst. I : Utrum possibile sit corpus Christi sub specie panis et virii realiter contineri ? p. 5oi.

2. J. Duns Scoti Quæstiones quodlibetales ; quæst. XI. Operum tomus duodecimus, p. 263.

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elle n’est pas en un lieu ; elle n’a pas d ubi ; comment donc peutelle se mouvoir de mouvement local ? Peut-être prétendra-t-on que la dernière sphère céleste est immobile ; on n’en serait guère plus avancé en la solution de cette difficulté ; dire que la dernière sphère est immobile, ce serait affirmer qu elle ne se meut point du mouvement local dont elle est capable ; mais de quel mouvement local serait-elle capable si elle n’est en aucun lieu ?

Selon Duns Scot, la solution de cette difficulté gît dans une distinction.

Le mouvement local des corps autres que l’orbe suprême consiste en la continuelle destruction d’un certain ubi que remplace un autre ubi ; le corps cesse d'être logé d’une certaine manière pour être logé ensuite d’une autre manière. Il n’en est pas de même de la dernière orbite ; sa manière d'être logée ne change pas ; elle n’est jamais logée ; ce qui change d instant en instant, c’est la manière dont elle loge le corps qui est contenu ; les autres corps se meuvent secundum locari ; elle se meut secundum locare.

Selon Duns Scot, c’est là le sens qu’il faut attribuer à la proposition célèbre d’Averroès : Le dernier Ciel est en un lieu par son centre.

A ces considérations, le Docteur Subtil donne la conclusion que voici : « De même que le Ciel peut tourner bien qu’aucun corps ne le contienne, de même il pourrait tourner alors qu il ne contiendrait aucun corps ; il pourrait encore tourner, par exemple, s’il était formé d'une seule sphère, homogène dans toute son étendue ; le mouvement de rotation, pris en lui-même, est donc une certaine forme qui s’écoule sans cesse (forma jluens) ; et cette forme peut exister par elle-même, sans que l’on ait besoin de la considérer par rapport à un autre corps, soit contenant, soit contenu ; c’est une forme purement absolue. »

Celte conclusion, qui pose le caractère absolu du mouvement, contredit formellement à tout ce que l École avait entendu enseigner jusqu’alors ; elle eût assurément mérité quelque explication ; cette explication, Duns Scot nous la refuse ; il présente cette surprenante affirmation comme une sorte d’énigme : « Cherche une réponse, dit-il ; quære responsionem. »

LE LIEU

JEAN DE JANDUN

Nombreux vont être, après Dans Scot, ceux qui s’efforceront de trouver cette réponse ; il en sera quelques-uns, cependant, qui ne la chercheront pas, parce qu’en dépit des condamnations par Étienne Tempier, ils continueront, avec Aristote et Averroès, a déclarer que le corps central du Monde demeure nécessairement immobile, que la sphère suprême ne saurait recevoir d’autre mouvement que sa rotation uniforme. C’est parmi ces philosophes fidèles à la tradition péripatéticienne que nous trouvons Jean de Jandun. Si respectueuse du passé, d’ailleurs, que soit sa théorie du lieu, elle n’est pas sans renfermer certaines remarques nouvelles que nous retrouverons parfois, à côté de pensées émises par Duns Scot, dans l’enseignement des maîtres de Paris.

Jean de Jandun donne sa théorie du lieu en plusieurs des questions qu’il a rédigées sur la Physique d’Aristote, sur le De Cœlo et Mundo, enfin sur le traité Du mouvement des animaux \

Le maître averroïste définit le lieu 1 2 comme l’a fait Aristote : le lieu d’un corps, c’est la partie ultime de la matière qui contient ce corps. Mais par cette partie ultime il ne faut point entendre, comme Ockam l’affirmera, un certain volume du corps contenant, confinant au corps contenu ; le lieu a longueur et largeur, mais il n’a pas de profondeur ; au point de vue matériel et quantitatif, c est une surface simple.

II réside dans le corps contenant et non dans le corps contenu ; il doit, à cet égard, être distingué de 1 ’ubi ; 1 ’ubi, dont Jean de Jandun, comme Duns Scot, emprunte la définition à l’Auteur des Six principes, est le terme essentiel et intrinsèque du mouvement local ; le lieu n’en est point le terme, ou bien il n’en est le

1. Ces questions de Jean de Jandun sur ce traité se trouvent*parmi les questions sur les Parva naturalia qui n’ont pas eu d’autre édition que la suivante : Ioan. Gandavensis Philosophi acutissimi Quæstiones, Super Parvis Naturalibus, curn Marci Antonii Zimaræ De Movente et Moto, ad Arislotelis et Averrois intentionem , absolutissima quæstione, ac variis margineis scholiis hinc inde ornatæ. Aune denno per Albratium Apulum, in Gymnasio Patavino Philosophiam publicè profitentem quàindiligentissime emendatæ... Venetiis, apud Hieronymum Scotum, MDLVII.

2. Joannis de Janduno Quæstiones super octo libros Aristotelis de physico auditu; in lib. IV, quæst. IV : An locus si ultimum continentis ?

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terme que d’une manière extrinsèque et médiate, par l’intermédiaire de Vubi dont il est la cause.

Le lieu est-il simplement surface ? A cette question Jandun répond 1 en empruntant au Pseudo-Thomas d’Aquin l’opinion qu’il a exposée dans son opuscule De natura loci.

De cette opinion, toutefois, il discute et rejette la première partie ; il n’est point satisfait que l’on distingue le lieu de la surface du corps contenant en disant : « La surface est la limite du corps contenant considérée d’une manière intrinsèque à ce corps ; le lieu est cette même limite du contenant, considérée d’une manière extrinsèque, comme borne du corps contenu. »

Mais si cette distinction lui semble insuffisante, il admet pleinement, en revanche, les considérations que le Pseudo-Thomas y a jointes. Le lieu n’est pas seulement la surface ultime du contenant ; c’est aussi une vertu, propre à conserver le contenu, dont cette surface est douée et qu elle tient du Ciel. Il y a donc à considérer dans le lieu deux éléments : la surface, d abord, qui en est en quelque sorte l’élément matériel et qui prend place dans la catégorie de la quantité ; ensuite, la vertu propre à conserver le contenu, qui y joue le rôle d’élément formel et qui doit être rangée dans la catégorie de la qualité.

Après avoir analysé la nature du lieu, Jandun en étudie limmobilité 2 ; en quel sens peut-on dire que le lieu est immobile ?

Deux théories, qui ont essayé de sauvegarder l’immobilité du lieu, sollicitent l’attention de Jandun : l’une est celle de Saint-Thomas, qui attribue la mobilité au lieu matériel et l’immobilité à la ratio loti ; l'autre est celle de Gilles de Rome, qui attribue au lieu une matière immobile et une forme mobile ; le chanoine de Senlis rejette également ces deux théories auxquelles il oppose exactement les arguments que les Scotistes et Guillaume d’Ockam leur objecteront.

Le lieu, conclut Jandun, n’est pas mobile par lui-même, car il n’est pas corps ; mais il est mobile par accident ; attribut de la matière ambiante, il est mobile avec cette matière. Cette conclusion est aussi celle que développera Walter Burley, inspiré, très certainement, par le maître averroïste.

Quel est donc le sens que l’on peut attribuer à cette proposition : Le lieu est immobile ? Jandun en indique deux.

On peut, tout d’abord, dire que le lieu d’un corps est immo-

1. Jean de Jandun, Op. cil., in lib. IV, quæst. V Locus in quonam genere sit ?

2. Jean de Jandun, Op. cil., in lib. IV, quæst. VI : An locus sit immobilis ?

LE LIEU

bile parce que le mouvement de ce corps n'entraîne pas nécessairement le mouvement du lieu. Ainsi les rives et le lit du lleuve sont le lieu immobile du navire qui flotte sur les eaux de ce fleuve, parce que le navire peut se mouvoir sans que ces rives et ce lit changent de place. De même, encore, on peut dire que la concavité de 1 orbite lunaire est le lieu du feu ; si une partie du feu vient à se mouvoir vers le bas, il n’est pas nécessaire que la portion de 1 orbite lunaire qui contenait ce feu le suive en sa descente, et cela bien que cette orbite se meuve elle-même, mais d’un autre mouvement.

Cet exemple conduit à la seconde signification que Jandun attribue à 1 immobilité du lieu : Lorsqu’un corps se meut vers un certain lieu et que ce lieu est le terme où il doit se trouver naturellement en repos, ce lieu n’est pas animé du même mouvement que le corps mobile.

Jandun insiste sur ce point que la seconde signification du mot immobile a trait seulement au lieu naturel, tandis que la première peut s’entendre du lieu en général. Si nous en croyons Jean le Chanoine, François de La Marche avait émis des opinions analogues, mais en les entendant toujours du lieu pris en général. Walter Burley, au contraire, qui semble ici encore s’être inspiré de Jean de Jandun, n exposera de semblables considérations qu’en les restreignant au seul lieu naturel.

Le célèbre problème du lieu de l’orbite ultime retient longtemps Jandun 1 ; il passe en revue les diverses opinions qui ont été émises à ce sujet, et il les discute minutieusement. Contre la théorie proposée par Saint Thomas en son commentaire à la Physique d’Aristote, il reprend les arguments de Gilles de Rome. En même temps qu’il repousse cette théorie, il réfute l’objection que le Docteur Angélique avait fait valoir contre la solution d’Averroès ; le corps central est, il est vrai, par sa substance, étranger à la sphère suprême ; mais il ne lui est pas entièrement extrinsèque, car il est contenu par elle.

Parmi les réponses qui ont été données à la difficile question que Jandun examine, il en est deux qui lui paraissent défendables : l’une est celle qui a été formulée par Avempace, reprenant, au dire d’Averroès, l’opinion d’Al-Farabi ; l’autre est celle du Commentateur lui-même. Entre ces deux réponses, le chanoine de Senlis se défend de 'choisir d’une manière exclusive; il semble

i. Jean de Jandun, Op. cil.; in lib. IV, quæst. IX : An ultima sphæra sit in Joco ?

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bien, cependant, qu’il penche vers celle d Averroès ; il s’applique à dissiper les doutes qu elle pourrait suggérer.

Parmi les difficultés qui sont susceptibles d’engendrer de tels doutes, il en est une que le Pseudo-Thomas d Aquin avait déjà examinée en son opuscule De natura loci : a Un commençant, dit Jandun, pourrait être arrêté par le doute que voici : Si l’orbe suprême est en un lieu par son centre,... il en est de même, et pour la même raison, des autres orbes ; ... chaque orbe se trouve ainsi logé per accidens ; mais, si l’on excepte l’orbe suprême, chaque orbe est aussi logé per se, car un autre corps l’entoure et le contient. Un même corps serait donc à la fois en un lieu per se et en un lieu per accidens. » Thomas d’Aquin,' en son opuscule, n avait pas hésité à regarder cette conclusion comme logiquement déduite et comme acceptable. L’avis de Jean de Jandun semble plus hésitant : « Peut-être, dit-il, n’y a-t-il pas d’inconvénient à ce qu’il en s’oit ainsi, pourvu que le corps logé se trouve, d’une part, en un lieu per se et, d’autre part, en un lieu per accidens, par rapport à des corps divers ; si c’était par rapport au même corps, et de la même manière, ce serait impossible. »

Cette difficulté n’est pas la seule que Jandun examine ; mais les autres, comme il en fait la remarque, ont trait à des problèmes qui sont examinés au traité Du Ciel et au livre Du mouvement des animaux. Recourons donc aux questions sur ce dernier livre, car Jandun y a examiné avec grand détail la relation qui unit, selon l’enseignement péripatéticien, la fixité de la Terre au mouvement du Ciel.

Pour qu’un animal puisse progresser, faut-il qu’il existe hors de lui un corps fixe ?

« La raison pour laquelle le mouvement du Ciel requiert un corps fixe hors du Ciel prouve également que le mouvement de l’animal exige un terme immobile; et même, au dire du Philosophe, elle est plus puissante en ce dernier cas.

« Voici quelle est cette raison commune au mouvement du Ciel et au mouvement des animaux : Se mouvoir, c’est se comporter maintenant d’une manière autre qu’auparavant ; il faut donc qu’il existe un repère par rapport auquel la manière d’être du mobile change d’un instant à l instant suivant. Mais ce qui se meut, se meut dans l’espace géométrique (super magnitudinem) ; partant, il doit exister dans l’espace géométrique un objet par rapport auquel la situation du mobile change avec le temps. Or, si l’on dit que le mobile se comporte autrement, par rapport à un certain objet, aux diverses époques de la durée, c’est que cet objet est

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immobile. Cet objet, en effet, ne peut être que mobile ou immobile. S il est immobile, la proposition est acquise. S’il est mobile, on aurait une suite infinie de mobiles, ce qui est impossible.

« Si ce volume qui doit servir de repère se mouvait tout entier du même mouvement que le mobile, de la même manière, dans la même direction, avec la même vitesse, par rapport à ce repère la manière d’être du mobile ne changerait pas d’un instant à l’autre. Ainsi, pour qu’un corps puisse se mouvoir, il faut qu’il existe hors de lui un corps immobile ou, du moins, un corps qui ne se meuve pas du même mouvement et avec la même vitesse. »

Le chanoine de Senlis développe à trois reprises ces mêmes considérations 1 ; elles reproduisent d ailleurs presque textuellement ce que Pierre d’Auvergne avait écrit en commentant le même ouvrage.

Ces considérations ont pour objet d’établir fermement l’axiome péripatéticien : Tout mouvement suppose l’existence d’un repère fixe. Jean de Jandun invoque, d’ailleurs, cet axiome en plusieurs autres écrits 2.

Cet axiome, Albert le Grand n’en admettait pas la généralité ; il le voulait restreindre aux mouvements causés par une intelligence (tels les mouvements des cieux) ; ou par une âme (tels les mouvements des animaux) ; les mouvements naturels, la chute des graves, l’ascension des corps légers, ne lui semblaient pas requérir l’existence d’un terme de comparaison fixe.

Jean de Jandun, au contraire, soutient l universalité du principe formulé par Alexandre, par Thémistius, par Simplicius et par Averroès ; les mouvements naturels des corps graves ou légers n’y font point exception. « A cette question 3 : Un grave requiert-il l’existence d’un corps fixe vers lequel il se meuve ? Je réponds : Oui. Les corps graves et légers, en effet, se meuvent afin de parvenir au repos ; tout mouvement naturel est ordonné à cet objet que le mobile se repose en son lieu propre. S’il n’existait pas un but capable de servir de terme au mouvement, ce mouvement, qui

1. Joannis de Janduno Quæsliones super parvis naturalibus; quæstiones de motibus animalium ; quæst. V : Num in motu progressive ipsius animalis requiratur extra ipsum aliquod fixum ? — Quæst. VI : Num Cælum in motu suo indigeat aliquo corpore quiescente ? — Quæst. N : Utrum inanimata requirunt aliquod fixum in motu locali ?

2. Joannis de Janduno Quæstiones in octo libros Aristotelis de physica auscultatione; in lib. IV, quæst. IX : Utrum ultima sphæra sit in loco ? — Quæstiones in libros de Cælo et Mundo; in lib. II, quæst. VI : An Terra propter Cæli motum necessaria sit ?

3. Joannis de Janduno Quæstiones de motibus animalium, quæst. X : Utrum inanimata requirant aliquod fixum in motu locali

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ne pourrait atteindre sa fin, serait un mouvement vain, ou bien encore le mouvement des corps graves ou légers se poursuivrait à l’infini ; l’une et l’autre de ces suppositions sont naturellement impossibles. Or, il est clair que si le lieu vers lequel un corps se meut était en mouvement, et non pas en repos, ce serait en vain que le corps se mouvrait vers ce lieu... Il est donc manifeste que le lieu qui sert de terme au mouvement naturel doit être immobile. Donc tout corps inanimé qui se meut requiert l’existence d’un terme immobile vers lequel il se meuve. »

« Mais peut-être douterez-vous encore de cette proposition : Le lieu qui sert de terme au mouvement naturel doit demeurer immobile. Il semble, en effet, que cette proposition soit fausse ; le premier Ciel est le lieu naturel des éléments inférieurs, et, cependant, il se meut ; on en pourrait dire autant du feu, et de l’air, et de l eau. Il faut bien comprendre que le lieu doit ou bien être immobile d’une manière absolue, ou du moins être exempt du mouvement par lequel le corps se meut vers lui, mouvement par rapport auquel il joue le rôle de lieu naturel. Bien que le premier Ciel se meuve constamment d’un mouvement circulaire, il est exempt de tout mouvement centripète ou centrifuge, ce qui lui permet d être le lieu des corps graves et légers et de servir de terme à leurs mouvements. »

Jean le Chanoine attribue ces mêmes considérations, et presque dans les mêmes termes, à François de la Marche ; nous les avons lues dans les Questions sur la Physique que Jean de Jandun a rédigées sans doute après ses Quæstiones de motibus animalium ; nous les lirons aussi dans les commentaires de Walter Burley, qui les avait probablement empruntées au chanoine de Senlis ; ici, elles se présentent rapprochées des réflexions qui paraissent en avoir été la source première ; nous voulons parler des réflexions consignées par Pierre d’Auvergne en son commentaire au De motibus animalium.

L’axiome dont Jandun proclame la nécessité en tout mouvement s’applique en particulier au mouvement du Ciel. Il faut donc au Ciel un repère immobile auquel on le compare lorsqu’on parle de son mouvement 1.

Ce repère ne peut être un indivisible ; il faut, en effet, qu’il soit immobile ; dire qu’il est immobile, c’est dire que, par nature, il

i. Joannis de Janduno Quæstiones de motibus animalium; quæst. VI : Num Cælum in motu suo indigeat aliquo corpore quiescente ?

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pourrait se mouvoir ; or, rien n’est susceptible de se mouvoir si ce n'est un corps.

Ce corps ne peut être formé de matière céleste ; aucune partie de celle-ci ne peut être immobile. Il ne peut être hors du Ciel, car hors du Ciel, il n’est point de corps. Il est donc entouré par le Ciel.

« Ce corps fixe est la Terre, par rapport à laquelle le Ciel en mouvement se comporte différemment aux diverses époques. Considéré dans sa totalité, le Ciel change par rapport à la Terre quant à sa disposition, mais point quant à son ensemble ; quant aux parties du Ciel, chacune d’elles éprouve, par rapport à la Terre, et un changement de disposition, et un déplacement d’ensemble. Telle est l’opinion soutenue par le Commentateur au quatrième livre des Physiques. ))

Cette opinion d’Averroès, Jean de Jandun l’analyse plus complètement qu’aucun de ses prédécesseurs. Voici, en effet, en quels termes il reprend 1 point par point toute l'argumentation précédente, résumant avec une rare précision la tradition péripatéticienne qui s’est déroulée d’Aristote à Averroès :

En premier lieu, a le Ciel se meut d’un mouvement uniforme et perpétuel... »

(C En second lieu, je dis que ce mouvement requiert la fixité d’un certain objet corporel. Se mouvoir, en effet, c est se comporter maintenant d’une manière autre qu’auparavant. Mais s'il n’existait pas un objet corporel qui soit fixe par rapport au Ciel, on ne pourrait pas dire que le Ciel se comporte maintenant autrement qu’il se comportait auparavant... Se comporter différemment, en effet, ne peut être que par comparaison avec quelque chose de fixe, car c est par comparaison à l’uniformité que toute diversité se reconnaît. Par conséquent, il faut qu’il existe un objet fixe par rapport auquel on puisse dire que le Ciel se comporte maintenant autrement qu’il ne se comportait auparavant. Et ce quelque chose est nécessairement un corps ; par rapport à un indivisible, en effet, le Ciel se comporterait toujours de même manière, et non d’une manière variable d’un instant à l’autre. Il est donc requis que cet objet soit un corps. »

« En troisième lieu, je dis que ce repère fixe n’appartient pas au Ciel... Il faut qu’il soit étranger au Ciel et qu’il soit ce qu’on nomme le centre du Monde. »

1. Joanni8 de Janduno QuÆsliones de motibus animalium; quæst. VII : Utrum lixio Cæli sit causaliter ex fixione Terræ ?

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« Mais, direz-vous, qu’est-ce que ce centre du Monde ? On pourrait entendre par là un point tel que toutes les lignes menées de ce point à la circonférence du Ciel fussent égales entre elles ; ce n’est pas ce point que I on entend désigner lorsqu’on parle de l’objet qui demeure fixe par rapport au Ciel. On peut, par une autre interprétation, comprendre que ce mot de centre désigne toute la Terre ; ... c’est la Terre entière qui joue le rôle de centre par rapport au Ciel et à son mouvement ; la Terre est comme un point par rapport au Ciel ; elle n’est cependant pas un point mathématique ; elle est un corps doué d’un certain volume ; et cela est nécessaire, comme il a été dit plus haut ; si la Terre n’était pas un corps d’une certaine étendue, on ne pourrait pas dire que, par rapport à elle, le Ciel se comporte de diverses manières aux divers instants, car, à l’égard d'un indivisible, sa situation serait toujours la même. »

Cette dernière remarque, à laquelle Jandun revient avec insistance, valait la peine d’être faites ; par inadvertance sans doute, Burley a pensé 1 qu’on pouvait parler du changement de situation du Ciel par rapport à un centre indivisible.

Le chanoine de Senlis décrit 2 avec beaucoup de précision ce changement de disposition du Ciel par rapport à la Terre :

« Le Ciel, dit-il, peut être à la fois le premier des corps fixes et le premier mobile. Mais un corps peut être mobile de deux manières : Il peut être mobile selon sa substance (secundum subjectum) ou seulement selon sa forme (secundum formant). On dit qu’un corps se meut selon sa substance lorsqu’il subit un déplacement d’ensemble d’un lieu dans un autre... Il se meut selon sa forme lorsqu il éprouve seulement un changement de disposition. Considérons le Ciel qui ne change pas de lieu par rapport à la Terre ;... à deux instants différents, il est clair que le Ciel n’est pas disposé de la même manière par rapport à la Terre... Divisons le Ciel au moyen d’une infinité de méridiens et divisons aussi la Terre au moyen d’un infinité de méridiens ; au premier méridien de la Terre faisons correspondre le premier méridien du Ciel, au second le second, et ainsi de suite. Un moment plus tard, chacun des méridiens du Ciel regarde un autre méridien de la Terre. Le Ciel est donc immobile quant à sa substance, car sa masse totale ne se transporte jamais d’un lieu à un autre ; mais il est mobile selon sa forme, c’est-à-dire selon sa disposition, car sa situation

1. Burleus Super octo libros Physicorum, lib. IV, tract. I, cap. VI; éd. Venetiis, 1^91, fol. 92, col. d.

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