‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 62 sur 176 · Aristote, Mtr*wpo).oytxwv ro A jï, (lib. I, cap. II · texte numérisé non relu

Aristote, Mtr*wpo).oytxwv ro A jï, (lib. I, cap. II

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

l'argumentation nouvelle 1 par laquelle ses Quæstiones in libros de Cælo prétendent rattacher l’immobilité de la Terre à la mobilité du Ciel.

Les générations et les corruptions qui se produisent en la région des éléments exigent qu il existe un objet par rapport auquel la disposition du Ciel change d’un instant à l’autre, c’est-à-dire qu’il y ait en la concavité du Ciel un corps central immobile. Le mouvement du Ciel requiert donc l’immobilité de la Terre afin de mettre en ce mouvement la diversité qu’exige la génération des êtres inférieurs et, particulièrement, des animaux.

Cette argumentation fait renaître une objection qui paraissait dissipée ; il semble, en effet, que la génération des êtres inférieurs et, partant, l’immobilité de la Terre, soient la cause finale du mouvement du Ciel ; ce qu’il y a de moins noble dans l’Univers serait proposé comme sujet au mouvement du corps le plus noble.

Cette conclusion ne répugne pas 2 absolument à Jean de Jandun. Sans doute, la génération et la conservation des êtres qui subsistent dans la région des éléments n’est pas la cause finale directe et principale des mouvements célestes, mais on peut admettre qu elle en soit cause finale d’une manière indirecte et à titre secondaire.

L’immobilité de la Terre n’est pas la cause du mouvement du Ciel ; elle n’est pas moins une condition nécessaire 3 ; il faut au moteur du Ciel une Terre immobile pour qu’il puisse exercer son action.

De là résulte qu’il est absolument impossible que la Terre se meuve ou qu elle s’écarte du centre du Monde 4.

Pour que le Ciel puisse accomplir sa révolution uniforme, il faut que la Terre demeure immobile en son centre. Si la Terre se mouvait, il faudrait que le Ciel s’arrêtât ; si elle était chassée hors de son lieu, il faudrait ou bien que le Ciel se déplaçât lui aussi, ou bien que son mouvement prît fin.

Or, ces deux hypothèses sont impossibles. Le Ciel qui, à proprement parler, n’est pas en un lieu, ne peut subir aucun déplace-

i. Joannis de Janduno Quæstiones in libros de Cælo; in lib. II, quæst. IV : An Terra propter Cæli motum necessaria sit ?

a. Joannis de Janduno Quæstiones in libros de physica auscultatione ; in lib. IV, quæst. IX : An ultima sphæra sit in loco ?

3. Joannis de Janduno Quæstiones de motibus animalium; quæst. VI : Num Cælum in motu suo indigeat aliquo corpore quiescente.

4. Joannis de Janduno Quæstiones de motibus animalium ; quæst. IX : Utrum Cæli motor sit majoris virtutis in movendo, quam Terra in quiescendo ?

LE LIEU

menl d’ensemble. Il ne saurait, davantage, interrompre son mouvement de rotation ; s’il cessait de tourner, il cesserait d’exister, et son moteur cesserait, lui aussi, d’exister. Ces propositions sont une des parties essentielles de la doctrine averroïste, et voici en quels termes Jean de Jandun en résume la justification :

(( Si des objets sont ordonnés à une certaine fin, ces objets cessent d’exister du moment que cette fin vient à manquer. »

(( Or, le Moteur du Ciel et le Ciel lui-même sont ordonnés au mouvement du Ciel, et voici comment : Le but du Moteur céleste est de répandre sa bonté parmi les êtres. Mais il ne saurait répandre sa bonté sans f intermédiaire du mouvement ; par lui-même, en effet, le premier Moteur ne pourrait exercer qu’une influence uniforme ; pour qu’il puisse exercer une influence variable, il faut qu’il soit assisté de quelque objet dont la manière d’être change d’un instant à l’autre ; le Ciel, grâce à son mouvement, lui fournit cet objet. Ainsi le Moteur céleste ne saurait répandre sa bonté parmi les êtres sans l’intermédiaire du Ciel dont la manière d’être doit, dans ce but, changer d’un instant à l’autre ; et la manière d’être du Ciel ne change d’un instant à l’autre qu’en raison du mouvement de ce corps ; il est donc bien exact de dire que le Moteur céleste et le Ciel lui-même sont ordonnés en vue du mouvement qui est leur fin. »

« Dès lors, si le mouvement venait à manquer, le Ciel et son Moteur cesseraient d’exister,... ce qui est impossible. ))

Dieu, qui est ce premier Moteur, ce Moteur du Ciel, ne pourrait donc mouvoir la Terre ; les conséquences qui découleraient de ce mouvement, et que nous venons de mettre en évidence, sont contradictoires.

En toute cette argumentation, il n’est presque aucune proposition qui ne se trouve parmi celles dont les docteurs de la Sorbonne, sous la présidence d’Étienne Tempier, ont fait rigoureuse justice. Par les condamnations qu’ils ont portées en 1277, les théologiens de la Sorbonne se trouvent avoir frayé la voie au système de Copernic ; comment, en effet, ce système aurait-il pu être proposé si les philosophes, se rangeant à l’avis de Jean de Jandun, eussent regardé le mouvement de la Terre comme une absurdité logique, défiant même la toute-puissance de Dieu ?

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

l'école SCOTISTE

Dieu peut imposer à la Terre comme au Ciel tous les mouvements qu’il leur veut donner ; bien loin de restreindre cette liberté de Dieu au nom a une théorie du lieu, il faut s’efforcer de construire une théorie du lieu qui sauvegarde celte liberté. Tel est le programme tracé par Duns Scot aux recherches de ses disciples. Pour l’accomplir, d ailleurs, il leur a marqué la voie à suivre. En attribuant au lieu cette immobilité par équivalence, évidemment empruntée à renseignement, de Damascius et de Simplicius, il a montré qu’il convenait, en cette question, de suivre plutôt la tradition de ces philosophes que celle d’Aristote et d’Averroès.

Pierre Auriol paraît, lui aussi, s’inspirer de Damascius et de Simplicius en la théorie du lieu qu il développe lorsqu’il commente le second livre des Sentences 1.

« Le lieu d’un corps, disait Auriol, n’est pas autre chose que la position déterminée que ce corps occupe ici ou là. Locus per se et primo non est aliud quam positio, puta hic et ibi. C’est par accident que le lieu est la surface du corps contenant. » En ces deux propositions, notre franciscain résumait toute sa thèse.

Supposons, en effet, qu’il suffise de poser une chose pour que le corps auquel elle se rapporte occupe un lieu déterminé dans l’Univers ; qu’il suffise de la changer pour que le lieu de ce corps soit changé ; cette chose, assurément, sera formellement identique au lieu du corps. Or, que l’on place à plusieurs reprises un corps en même position ; il se trouvera au même lieu ; que l’on change au contraire la position du corps sans modifier la matière qui l'environne, qu’on le transporte par exemple avec le vase qui le contient ; il changera de lieu. Le lieu d’un corps n’est donc rien d’autre que la position ou la situation de ce corps dans l’Univers.

Celte définition fait évanouir les difficultés relatives au mouvement de l’orbite suprême. L’orbite suprême, qu’aucun corps n'environne, n’est pas en un lieu au sens qu’Aristote donne à ce

i. Pétri Aureoli Verberii Ordinis Minorum Archiepiscopi Aquensis S. E. Ti. Ccrdinalis. Commenlariorum in secundum librum Sententiarum. Tomus Secundus. Romæ, Ex Typographia Aloysij Zanetti. MDCV. Sumptibus Societalis Bibliopolarum D. Thomæ Aquinatis de Urbe. Superiorum permissu. Lib. II, dist. II, quæst. III : De loco angelorum. Art. I : Utrum locus sit superficies corporis continentis immobilis primum; pp. 49 sqq.

LE LIEU

mot ; elle n’a pas d'ubi, selon le langage de Gilbert de la Porréc et de Duns Scot ; mais elle a une position, une situation ; or, le mouvement local ne consiste pas dans un changement d’ubi, mais dans un changement de situation ; rien n’empêche donc la dernière sphère de se mouvoir de mouvement local.

Cette théorie, on le reconnaît sans peine, est un retour aux idées émises par Damâscius et par Simplicius ; la positio ou le situs dont Pierre Auriol fait l’essence du lieu est identique à la Oe'o-iç des deux philosophes grecs.

Cette positio diffère, au .contraire, de celle par laquelle Saint Thomas définit le lieu rationnel (ratio loci ) et que Gilles de Rome identifie au lieu formel. La position que ces deux auteurs considèrent est celle des parties du contenant qui touchent immédiatement le corps contenu ; la position dont parle Pierre Auriol est, au contraire, celle même du corps contenu. Bien que les deux positions soient fixées au moyen des mêmes grandeurs géométriques, en sorte que le mathématicien ne les distingue pas l’une de l’autre, elles sont cependant très différentes aux yeux du physicien. Dans les raisonnement de Thomas d’Aquin et de Gilles de Rome *, la position est un attribut du contenant ; dans la théorie de Pierre Auriol, elle est un attribut du contenu.

C’est par là que Jean le Chanoine 1 2 saisit cette théorie pour la condamner. Comme Aristote et comme tous ses fidèles disciples, il veut que le lieu informe le contenant et non pas le contenu ; le lieu d’un corps ne peut donc être la position de ce corps.

Jean le Chanoine a jugé avec sévérité la tentative de Pierre Auriol ; il n’est guère plus indulgent pour la doctrine de Gilles de Rome, dont il désigne l’auteur, assez dédaigneusement, par ces seuls mots : « un certain docteur. »

Le lieu formel défini par Gilles de Rome est un attribut des parties du contenant qui touchent le contenu ; l’accident ne peut demeurer lorsqu’on change le sujet en lequel il existe ; le lieu formel ne saurait donc, en dépit de Gilles de Rome, rester immuable tandis que la matière qui contient le corps vient à être renouvelée.

L’argument que Jean le Chanoine oppose ici, en particulier, à Gilles Colonna avait été objecté par Duns Scot à tous ceux qui soutiennent l’immoblité absolue du lieu.

Si les Scotisles étaient d’accord pour condamner les théories de

1. On notera toutefois qu’en divers passages, Gilles de Rome s’exprime, par négligence sans doute, comme si le lieu formel était un attribut non du contenant, mais du contenu.

2. Joannis Caxonici Quæstiones in VIII libros Physicorum; lib. IV, quæst. I.

DUHEM. - T. VII

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