‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 80 sur 176 · Jean Buridan, loc. cit., fol. I, col. c · texte numérisé non relu

Jean Buridan, loc. cit., fol. I, col. c

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qu’à l'orbe suprême, de même pourrait-il donner au Monde entier, y compris les corps sublunaires, une rotation d’ensemble alors que les diverses sphères demeureraient distinctes les unes des autres ; mais tout aussi bien pourrait-il mouvoir ce Monde après l’avoir transformé en un tout homogène et continu. Dieu pourrait donc mouvoir le Monde entier alors que ce Monde n’aurait plus de lieu . »

Nous voyons que Buridan, au sujet du problème qui nous occupe, accorde plein crédit à la aécision d’Étienne Tempier. Cette décision, il l invoque encore dans un autre ouvrage dans ses Questions sur les livres du Ciel et du Monde.

« Il faut savoir, dit-il 1, que ces raisons sont suffisamment probantes en ce qui concerne les puissances naturelles et les mouvements naturels ou violents ; mais elles ne sont pas suffisamment probantes en ce qui concerne les puissances surnaturelles ou les mouvements qui proviendraient d’une puissance surnaturelle, savoir de la puissance divine.

» Il est véritable, en effet, que tout ce qui est, par nature, mobile de mouvement rectiligne doit être en un lieu et, nécessairement, est en un lieu, à moins qu’il ne soit absous de cette exigence par la puissance divine...

» Mais, touchant la puissance divine, il a été décidé par l’Évêque et l’Université de Paris (per episcopum et studium pnrisienses ) que c’est une erreur de dire : Dieu ne peut mouvoir le Monde tout entier et dans son ensemble de mouvement rectiligne. Le Monde entier, cependant, pris dans son ensemble, n’est en aucun lieu, car il n’existe, hors de lui, aucun corps qui le contienne. Ainsi, pour qu’une chose soit mue de mouvement rectiligne par la puissance divine, aucun lieu n’est requis, ce que supposaient les raisons précédentes. Qu’il n’existe aucun lieu, et Dieu, cependant, pourrait mouvoir cette pierre de mouvement rectiligne aussi bien qu’il pourrait mouvoir le Monde entier. De cela, il a été parlé plus longuement au livre des Physiques. »

Revenons donc aux Questions de Jean Buridan sur le livre des Physiques.

Le débat que notre auteur a ouvert dans les deux passages que nous venons de citer excède le simple problème du lieu ; une autre question s’y trouve jointe, dont nous traiterons longuement au

1. Questiones super libris de celo et mundo magistri Johannis Byridani, rectoris Parisius. Lib. i, quæst. XV : Utrum possibile est corpus recte motum esse inGnitum. Bibl. Royale de Munich, Cod. lat. 19561, fol. 77, col. c.

27G LA physique PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

chapitre suivant ; cette question concerne la nature du mouvement local ; au sujet de cette nature, nous verrons Buridan soutenir la doctrine de Duns Scot contre les dpctrines de Grégoire de Rimini et de Guillaume d’Ockam. En particulier, l’intention formelle du Philosophe de Béthune, dans le passage que nous venons de citer, est de réfuter la théorie du mouvement local proposée par Grégoire de Rimini ; le mouvement local ne saurait être formellement identique au lieu que le mobile acquiert à chaque instant.

Le mouvement local peut-il, comme le veut Guillaume d Ockam, n’être autre chose que le mobile lui-même qui, d’instant en instant, se comporte différemment par rapport à un repère fixe ? Buridan sait, et il nous l’a dit, qu’aucun mouvement local n’est perceptible au sens si le corps mobile 11e change continuellement de position par rapport à un corps fixe ou si les parties de ce mobile ne se disposent diversement par rapport aux parties de ce repère fixe. Mais il ne saurait accorder que le mouvement local se réduise, dans la réalité, à ce qui permet à nos sens d'en constater l'existence et d'en étudier les particularités.

« Si la sphère ultime se meut 1, ce n’est pas simplement parce qu elle se comporte sans cesse de différente façon par rapport à la Terre ou à quelque autre corps. Je le prouve : Elle ne se mouvrait pas moins lors même que tous les autres corps tourneraient avec elle sans éprouver aucun mouvement différent du sien ; dans ce cas, cependant, il n’existerait aucun objet par rapport auquel elle se put comporter différemment d’un instant à l’instant suivant. De même, pour qu’un corps se mût de mouvement rectiligne, il faudrait qu'il se comportât différemment d’un instant à l’autre par rapport à quelque objet, tout comme cela est nécessaire pour qu’il se meuve de mouvement curviligne ; et cependant, pour qu’il y ait mouvement rectiligne, il n’est pas nécessaire que le mobile se comporte différemment d’un instant à l’autre par rapport à quelque autre corps ; en effet, si Dieu mouvait le Monde entier d’un mouvement rectiligne, le Monde n’éprouverait pas de continuel changement de disposition par rapport à la Terre. »

Guillaume d’Ockam, il est vrai, a prévu et examiné cette objection, et il a cherché à l’éviter ; un corps qui se meut, ce n’est pas simplement, selon lui, un corps qui, d’instant en instant, se comporte différemment par rapport à un corps immobile réellement

1. Jean Buridan, Quœsiiones super Physicorum libros, loc. cit., fol. 1, col. c.

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existant, car il pourrait se faire qu'il ne se rencontrât aucun corps immobile ; à son avis, un corps qui se meut c’est, essentiellement, un corps qui, d’un instant à l’autre, se comporterait différemment par rapport à un objet immobile, s’il existait un tel objet.

Cette forme conditionnelle donnée à la définition du mouvement ne satisfait aucunement Buridan 1. « Quelques-uns répondent que se mouvoir c’est se comporter différemment, d’un instant à l’instant suivant, à l’égard d’un corps immobile, et cela soit d’une manière absolue ( simpliciter ) si un certain corps demeure immobile, soit sous condition : Si quelque chose demeurait immobile, le corps mû se comporterait différemment, d’un instant à l autre, par rapport à ce quelque chose.

)) Cette échappatoire ne vaut rien. Elle n’empêche pas ceci, que la sphère ultime se mouvrait en fait alors même qu’en fait il n’existerait aucun corps immobile ; dans ce cas donc cette sphère ne pourrait, en fait, se comporter diversement d’un instant à l’autre par rapport à quelque corps immobile ou à quelque objet extrinsèque. Dès lors, si, d’un instant à ' autre, elle ne se comportait pas différemment d’une manière intrinsèque, d’aucune manière elle ne se comporterait, en fait, d’une façon différente d’un instant à l’autre ; et par conséquent, en fait, elle ne changerait d’aucune manière, car pour changer, il faut se comporter différemment d’un instant à l’autre, en fait et absolument, et non pas seulement sous condition. ))

Comment Buridan conçoit ce changement intrinsèque d’un corps qui, en l’absence de tout lieu immobile, peut se mouvoir néanmoins de mouvement local, c’est ce que nous verrons au prochain chapitre.

La simple conception d’un lieu, d’un repère fixe qui n’existerait pas en fait ne saurait, au gré de Buridan, suffire à constituer la réalité d’un mouvement local ; mais elle pçut suffire à la description d’un tel mouvement, et elle lui doit suffire, s’il n’existe aucun corps absolument fixe auquel ce mouvement puisse être rapporté. Nulle part Buridan n’énonce cette restriction qu’appelle sa doctrine ; mais qu’il en admette l’exactitude, il nous le prouve par sa manière de raisonner en une certaine circonstance.

Buridan ne croit pas qu’au delà des sphères célestes mobiles, considérées par les astronomes, on doive placer un Empyrée immobile ; dans ses Questions sur les livres du Ciel et du Monde, il consacre toute une question à exposer et à réfuter les raisons

i. Jean Buridan, loc. cil., fol. 1, col. d.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

qu'on faisait valoir en faveur de l’existence de ce Ciel ; parmi les arguments qu’il présente et rejette, se trouve celui-ci 1 :

« Tout ce qui se meut proprement (per se) de mouvement local doit être en un lieu proprement dit (per se). Or la sphère ultime se meut proprement de mouvement local ; il est certain, en effet, qu elle se meut proprement, et que ce n’est point d’un mouvement autre que le mouvement local. Cette sphère ultime en mouvement doit donc avoir un lieu proprement dit. Or, ce lieu, elle ne peut l avoir s il n’existe au-dessus d’elle une sphère immobile qui la contienne ; le lieu est défini, en effet : Le terme du corps contenant.

» Que le lieu doive être immobile, c’est une vérité qui vient en aide à la supposition précédente. Elle est sans valeur, en effet, cette solution qu’énoncent certaines personnes : La sphère ultime possède un lieu en vertu de l’ordre qu elle présente par rapport à son centre qui est la Terre. Les propriétés du lieu ne conviennent nullement à la Terre considérée à l’égard de la dernière sphère ; il ne lui appartient pas ni de contenir le corps logé ni d’être égale au corps logé, et ainsi des autres. »

Buridan n’admet donc pas l’opinion que recevra Pierre d’Ailly ; il ne prend pas un empvrée immobile pour lieu propre à servir de repère à tous les mouvements de l’Univers.

Cependant, lorsqu en ses Questions sur les Météores, il se propose d’étudier les petits mouvements incessants qu’il attribue à l’ensemble du globe terrestre, il lui faut bien dire quel est le terme fixe auquel ces mouvements sont censés rapportés ; or, ce terme sera, à son gré, un Ciel immobile tel que l’Empyrée ; mais il aura bien soin de nous avertir que ses raisonnements n’exigent pas que ce Ciel immobile existe réellement ; il leur suffit que 1 imagination le conçoive.

« Afin d’éviter toute chicane, dit-il 2, comme nombre de parties de la Terre peuvent se mouvoir ou être engendrées, je fais une hypothèse, qui est véritable ou simplement possible (pono ymacjinntionem possibilem v'el veram), à savoir qu’il existe un Ciel constamment immobile, que ce soit l’Empyrée ou un autre Ciel... ».

1. Questiones super libris de celo et mundo magistri Johannis Byridani rectoris Parisius. Lib. II, quæst. VI : Utrum sit ponendum cœluni quiescens supra cœlos motos. Bibl. Royale de Munich, Cod. lat. n° i955i, fol. 86, col. b.

2. Questiones super très primos libros melheororum et super majorem partem quarli a Magistro Jo. Buiudam. Lib. I, quæst. XX : Quæritur consequenier 20° de permutatione marium ad aridam et econverso (Bibl. Nat., fonds lat., ms. n° i4723, fol. 202, col. b).

LE LIEU

C’est l’emploi de ce Ciel immobile, réel ou fictif, qui permet à Buridan de formuler des énoncés tels que celui-ci 1 :

« Si l’on admet que l’Océan recule constamment d’un côté tandis qu’il avance de l’autre, il faut changer sans cesse la position du méridien moyen de la Terre habitable par rapport au Ciel immobile qu’on a imaginé (in ordine ad cælum ymaqinatum quiescens). »

Dans ces passages, Buridan parle comme le pourrait faire Guillaume d ’Ockam ; pour raisonner des mouvements locaux dont il s’occupe, il se contente d’un repère fixe purement conçu. Mais s’il croit, avec Ockam, que ce repère fictif suffit pour que nous puissions discourir de ces mouvements, il ne pense pas, comme le Venerabilis inceptor, qu’un tel lieu purement hypothétique suffit à conférer la réalité à ces mouvements.

Albert de Saxe

Albert de Saxe suit presque toujours, d’une manière très fidèle, les opinions que Jean Buridan a émises au sujet du lieu.

Comme Jean de Jandun, comme Walter Burley, Albert de Saxe définit 2 le lieu d’un corps : la surface par laquelle le contenant touche ce corps ; mais il ne donne pas à cette formule le sens que Jandun et Burley lui attribuent : a Ceux qui regardent la surface comme une réalité indivisible surajoutée au corps prennent cette proposition au pied de la lettre. » Albert de Saxe n’est pas de ceux qui suivent ainsi l’opinion de Duns Scot ; il se range, à ce sujet, parmi les fidèles disciples d’Ockam ; il se refuse à regarder les diverses grandeurs que considère le géomètre, la ligne, la surface, le volume, comme dés réalités distinctes du corps : « C’est un péché 3 de rendre compte des choses en invoquant un plus grand nombre de réalités, lorsqu’on peut en rendre compte à

i. Joannis Buridani Op. laud., lib. I, quaest. XXI : Consequenter quæritur ai0 et ultimo circa primum metheororum, utrum possibile est naluraliter tantos montes quanti maximi apparent nobis destrui, et reverti ibi terra ad planitiem. Ms. cit., fol. 204, col. a.

' 2. Acutissimæ quæstiones super libros de physica auscultalione ab Alberto de Saxonia edilæ; in lib. IV, quæst. I : Utrum locus sit superficies ?

3. Alberti de Saxonia Quæstiones super libros de physica auscultatione ; in lib. I, quæst. VI : Utrum omnis res extensa sit quantitas P

280 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU X1V° SIECLE

l'aide d’un moindre nombre ; or, si nous supposons que la grandeur n’est pas une réalité distincte du corps étendu, nous invoquons un moindre nombre d entités que si nous faisions de cette grandeur et de ce corps deux réalités distinctes, et cependant nous expliquons aussi bien toutes choses. »

Lors donc qu’Albert de Saxe définit le lieu comme la surface du contenant, il ne prend pas cette formule au pied de la lettre 1 ; en réalité le lieu est un corps ; s il substitue le mot surface au mot corps, c’est afin de marquer que le contenant est lieu par le fait qu’il touche le contenu, et que ce contact est établi seulement selon les deux dimensions d’une surface, sans que la profondeur y joue aucun rôle.

Le lieu est un corps ; le lieu est donc mobile 2, en dépit des affirmations du Commentateur et de ses partisans.

Ce mouvement du lieu ne résulte pas nécessairement du mouvement du corps contenu. Le corps contenu peut éprouver un mouvement de rotation sans que le lieu change ; (( le vin peut tourner dans la pinte bien que la pinte demeure en repos » ; mais cela n’est vrai que du mouvement de rotation ; si le corps contenu éprouve un mouvement de translation, le lieu de ce corps se meut nécessairement ; « si une pierre tombe dans l’eau, les parois d’eau qui formaient son lieu viennent, à chaque instant, se conjoindre derrière elle ».

Le lieu se meut lorsque le corps contenant se meut ; il n’en résulte pas que le corps contenu se meuve en même temps ; <( sinon, les tours de Notre-Dame se mouvraient sans cesse, car l’air qui les entoure change à chaque instant ».

Mais il s’agit là du mouvement du lieu matériel ; ne peut-on, avec Gilles de Rome, dire que le lieu formel des tours de Notre- Dame ne varie pas, parce que ce lieu formel est constitué par la distance de ces tours à l’orbite céleste ou à quelque autre corps fixe, et qiie cette distance demeure toujours la même ?

Il n’est pas vrai que la distance d’un corps immobile à l’orbe céleste ou à un autre corps immobile demeure toujours la même. Les Tenninalistes n’admettent pas qu’une grandeur mathématique, considérée isolément, ait aucune réalité ; la distance de deux corps n’est rien hors des corps qui se trouvent entre les deux premiers ; quand ces corps intermédiaires changent, elle ne reste pas

1. Alberti de Saxonia Quœsliones super libros de physica auscultatione ; in lib. IV, quæst. I.

2. Alberti de Saxonia Quæstiones super libros de physica auscultatione; in lib. IV, quæst. III : Utrum locus sit immobilis ?

LE LIEU

la même distance, elle devient une autre distance. « Il y a longtemps que les tours de Notre-Dame sont immobiles ; et cependant , pendant tout ce temps, leur distance à l’orbe de la Lune n’est pas demeurée la même ; les corps intermédiaires, en effet, ont changé ; l’air et le feu qui se trouvent entre ces tours et l’orbite lunaire se meuvent sans cesse ; or la distance n’est pas autre chose que les corps intermédiaires entre les deux corps distants. ))

Entre deux corps immobiles, la distance ne demeure pas toujours la même, mais elle demeure la même par équivalence ; à deux instants différents, les distances de ces deux corps sont numériquement distinctes ; mais elles sont équivalentes entre elles ; le géomètre lèur attribue la même mesure.

C’est dans ce sens qu’il convient de modifier la définition du lieu formel que Gilles de Rome avait donnée : (( On nomme lieu formel la distance du corps logé à l’orbite lunaire ou aux objets de ce Monde qui demeurent immobiles; ... lorsqu’on parle de distance à l’orbite ou aux corps immobiles, on veut dire que le même lieu correspond toujours à une égale distance, et une distance de grandeur différente à un autre lieu ; on considère une distance comme demeurant la même par équivalence, et non pas au sens numérique. » — « ...On peut dire alors qu’un corps demeure immobile lorsqu’il demeure dans le même lieu, en entendant le mot lieu au sens formel, et en prenant les mots : le même non pas au pied de la lettre, mais comme signifiant équivalent. . . En ce sens, je puis dire que je suis en ce moment au même lieu qu’au début de la leçon, parce que la distance entre l’orbite lunaire et moi a une longueur égale à celle quelle avait alors, et qu’il en est de même de la distance entre l’un de vous et moi. »

Voici maintenant Albert de Saxe aux prises avec le problème qu Averroès appelait une grande question : La dernière sphère est-elle en un lieu ?

Inspirée par la définition du lieu qu’Ockam avait donnée, la réponse d’Albert est formulée plus nettement encore que celle du Venerabilis Inceptor ; le désir de dissiper certains doutes qui avaient embarrassé Walter Burley contribue assurément à préciser cette réponse.

La sphère ultime, la neuvième sphère, selon l’opinion alors unanime des astronomes, n’a pas de lieu 1, puisqu’elle n’a pas de contenant. Elle n'a de lieu ni par elle-même, prise en son ensem-

1. Alberti de Saxonia Quæstiones super libros de physioa auscultalione ; in lib. IV, quæst. VII : Utrum omne ens sit in loco ?

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

ble, ni par ses parties x, contrairement à ce qu’ont soutenu tant d’auteurs, depuis Aristote et Thémistius jusqu’à saint Thomas d’Aquin. Peut-on, du moins, dire avec le Commentateur que l’orbite suprême est en un beu par accident, à savoir par son centre ? Encore que l’opinion du Commentateur puisse être entendue dans un sens juste, comme on le verra bientôt, les expressions dont il se sert sont impropres 1 2 3 4 ; à proprement parler, la neuvième sphère n’a pas de lieu, même par accident.

Les Scotistes tels que Jean le Chanoine refusaient au dernier orbe toute espèce de lieu ; mais ils lui accordaient un ubi , ubi d’un genre particulier, d’ailleurs, auquel ils donnaient le nom d ubi actif ; à la neuvième sphère, privée de lieu, Albert va-t-il, lui aussi, attribuer un ubi ?

Disciple d’Ockam, Albert de Saxe n’admet nullement l’existence de celte entité que les Scotistes désignent par le nom d 'ubi. Selon les disciples de Scot, « le prédicament ubi désigne un certain rapport réel 3, distinct de la substance et de la qualité ; ce rapport provient de la circonscription du corps contenu par le lieu. A leur avis, pour que l’on puisse dire qu’un corps a un ubi, il faut qu’il existe un rapport réel distinct à la fois du lieu et du corps qu'il contient ; le corps logé serait le sujet de ce rapport, qui serait dans le lieu seulement à titre de relation... Mais cette opinion n’est pas exacte... Elle superpose inutilement une réalité nouvelle au lieu et au corps contenu... Les termes du prédicament ubi ne doivent pas être regardés comme des choses distinctes de la substance et de la qualité. »

Dès lors, si l’on dit qu’un corps a un ubi*, qu’il est quelque part ( alicubi ), on voudra simplement dire qu’il est au-dessus, ou au-dessous, ou à côté, ou autour de quelque autre corps ; dans ce sens, on peut dire que la neuvième sphère céleste a un ubi.

1. Quæstiones subtilissimæ Alberti de Saxonia in libros de Cœlo et Mundo; in lib. I, quæst. I : Utrum cuilibet corpori simplici insit naturaliter tantum unus motus simplex ?

2. Alberti de Saxonia Quæstiones super libros de physica auscultalione ; in lib. IV, quæst. VII.

3. Logica Albertucili. Perutilis logica excellentissimi sacre théologie professoris magistri Alberti de Saxonia ordînis eremitarum Divi Augustini : per reverendum sacre pagine doctorcm magistrum Petrum Aurelium Sanutum Ve netuni ejusdern ordinis projessum : quant diligentissime castigata : nuperrimeque impressa. — Colophon : Explicit perutilis logica... impressa VeneLiis ere et sollertia Heredum Domini Octaviani Scoti civis Modoetiensis et sociorum. Anno a Christi ortu MDXXII. Die XXII mensis Augusti. Tractatus primi cap. XXV : De predicamento quando et aliis sex predicamentis ; fol. 10, col. d.

4. Alberti de Saxonia Quæstiones super libros de physica auscultalione; in lib. IV, quæst. VIII.

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