‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 91 sur 176 · Guillaume d’Ockam, loc. cit.; ms. oit., fol. i3a, col. d · texte numérisé non relu

Guillaume d’Ockam, loc. cit.; ms. oit., fol. i3a, col. d

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tels qu’ils ont été institués tout d’abord, que de fabriquer de semblables termes abstraits et d’en user. Je dis plus : Si I on ne faisait pas usage de tels mots abstraits, il n’y aurait guère de difficultés au sujet du mouvement, du changement et autres c'hoses de ce genre. »

Au commencement de la seconde partie du Tractatus de successivis, partie dont l'objet propre est l’étude du temps, Ockam revient sur les caractères du mouvement. Voici, en effet, en quels termes commence cette partie 1 :

« Au quatrième livre des Physiques, au chapitre du temps, le Philosophe, recherchant ce qu’est le temps, cite certains raisonnements par lesquels on prouve que le temps n’existe pas... Ces raisonnements ne sont pas absolument sophistiques ; d’une certaine manière, ils sont concluants ; ils suffisent, en effet, à prouver que le temps n’est pas une certaine chose distincte, en sa totalité, de toute réalité permanente et de toutes les réalités permanentes.

)) Nous avons déjà dit du mouvement qu’il n’est pas une certaine chose, distincte, en sa totalité, de toutes les réalités permanentes ou de toute réalité permanente ; sachons donc qu’il faut, de même, imaginer que le temps n’est pas une certaine chose distincte, en sa totalité, de toutes les réalités permanentes. Ce nom : temps implique les mêmes choses qu’implique ce nom : mouvement ; or, parmi ces choses, il en est qui existent hors de notre âme, et il en est d’autres qui ne sont pas, qui n’existent pas hors de l’âme, bien que l âme puisse les penser.

» C’est pourquoi le Commentateur dit, au commentaire 88, que le temps et le mouvement n’ont pas encore une existence complète, mais que leur existence est composée d’une action de l’âme et de ce qui, en eux, existe hors de l’âme ; les êtres complets, au contraire, sont ceux à l’existence desquels l’âme ne fait rien.

)) Nous montrerons plus loin qu’il faut concevoir le temps ainsi qu’il vient d’être dit ; de même devons-nous comprendre que le mouvement, le changement [substantiel] et autres êtres de même sorte qui impliquent succession, n’ont aucunement une existence complète ; c’est-à-dire que ce ne sont pas des êtres complets, distincts, en leur totalité, des choses permanentes; que leur existence est composée [de certaines choses qui existent en dehors de l'âme] et d’une action exercée par l’âme sur. ce qui n’est pas en

i. Tractatus de successivis editus a Guillelmo de Ocham, ms. cit., cap. II; fol. 137, col. d, et fol. i38, col. a.

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dehors d elle ; certaines choses, donc, que ces noms impliquent, n'ont pas d’existence hors de l’âme, bien qu elles puissent être pensées par l’âme, tandis que certaines autres choses, également impliquées par ces noms, existent hors de l’âme.

)) Par exemple, tant qu’un mouvement dure, il faut qu’il y ait quelque chose à venir, qui n’a pas d’existence hors de lâme bien que l’âme puisse le penser ; cependant il y a ce dont ce nom : mouvement, implique l existence réelle. Il faut donc qu’il y ait quelque chose d’extérieur à l’âme, et quelque chose qui n’existe pas hors de l’âme, bien que cette dernière chose puisse être pensée par l’âme. Voilà pourquoi le Commentateur dit que le mouvement n’a point une existence complète, si ce n’est par

ame.

/ )) Exemple : Ce nom : échaujfement, implique un corps qui a de la chaleur et qui manque d’une chose qu'il aura dans l’avenir. Ce nom : échauffement, donc, implique le sujet qui est échauffé et qui existe réellement hors de l’âme ; semblablement, il implique un certain degré de chaleur qui n’existe pas hors de l’âme. L’échauffement n’a donc pas, hors de l’âme, une existence complète, c’est-à-dire que ce que ce nom implique n’existe pas tout hors de l’âme. Mais l’existence de réchauffement est complétée par l’âme, c’est-à-dire que tout ce que ce nom implique peut être conçu par l’âme.

)) Cela, il le faut répéter uniformément au sujet de toutes les choses successives ; toutefois, il ne le faut pas formuler, au sujet du mouvement local, dans les mêmes termes qu’au sujet des autres changements où sont produites des choses véritables, et voici pourquoi : Lorsqu’un corps se meut de mouvement local, il n’est pas nécessaire qu’on attende une [véritable] chose future ; il suffit que, dans l’avenir, une chose [maintenant existante] existe autrement ou coexiste autrement au mobile... Dans les autres changements, au contraire, on attend une certaine chose future qui n’a encore, hors de l’âme, aucune existence réelle, bien qu elle soit connue par l’âme.

» On voit clairement par là comment le mouvement et le temps n'ont pas, hors de l’âme, une existence complète, mais comment ils acquièrent, par l âme, une existence complète, ce qui signifie que tout ce qui est impliqué par ces noms peut être conçu par l âme. »

Telle est la dissociation opérée par l’analyse d’Ockam dans ce que les Scotistes nomment des réalités successives.

Dans ses Summulæ comme en son Tractatus de successivis.

342 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

Guillaume d’Ockam nie formellement 1 que le mouvement soit une entité non comprise parmi les réalités permanentes.

« Pour qu'un corps se meuve 2, il suffit que, sans interruption de temps ni de repos, continuellement et d’une manière transitoire (partibiliter), le mobile acquière ou perde quelque chose... Pour qu’un corps blanchisse, il suffit qu il acquière continuellement de nouvelles parties de blancheur ; pour qu’il se meuve de mouvement local, il suffit que, continuellement et sans repos, il acquière un lieu après un autre, que, sans trêve, il sc trouve successivement en des lieux différents... On dit donc qu’un corps se meut d’une manière continue lorsqu’à chaque instant, il est exact de dire que ce mobile est en un lieu où il n était pas auparavant, ou qu’il possède quelque chose qu’il ne possédait pas auparavant, ou qu’il ne possède plus quelque chose qu’il possédait. Ces propositions admises et toute autre proposition écartée, le mobile se meut vraiment ; et cependant il n’intervient ici aucune réalité qui ne soit permanente, car le mobile est permanent et tout ce qui est acquis par le mobile est permanent... Il n’y a donc là que des choses permanentes ; mais comme ces choses permanentes ne sont pas simultanées, qu elles sont acquises l une après l’autre, le mobile se meut véritablement. »

(( Le sens de cette proposition 3 r Le mouvement est successif, est celui-ci : Lorsqu’un corps se meut, ce qu’il acquiert ou perd, il ne l’acquiert pas simultanément, mais successivement. Par conséquent, il ne faut point s’imaginer que le mouvement soit quelque réalité successive, totalement distincte de toute chose permanente. »

En cette condamnation de la doctrine scotiste, Ockam s’accorde pleinement avec Grégoire de Rimini ; il s’en sépare lorsqu’il expose sa propre théorie.

a Par le mouvement local, dit-il 4, le lieu seul est acquis et il n’est rien acquis d’autre ; c’est pourquoi on le nomme local. Lorsqu’un corps se trouve en un lieu, selon la doctrine du Philosophe, il ne faut pas s’imaginer, comme le font quelques-uns, qu’il y ait au sein du corps logé quelque chose qui soit distinct du lieu et

1. Venerabilis Inceptoris fratris Gulielmi de villa Hoccham Anglie : Achademie nominalium PRiNciPis : Summule in lib. Physicorum. adsunt. Colophon : Impressum Venetiis per Lazarum de Soardis. Anno i5o6, Die 17 Augusti. Partis tertiæ cap. V, fol. i4, col. d, et fol. i5, col. a.

2. Guillaume d’Ockham, Op. laud., pars. III, cap. VI; édit, cit., fol. i5, coll. a et b.

3. Guillaume d’Ockam, Op. laud., pars III, cap. VII; éd. cit., fol. i5, col. c.

4. Guillaume d’Ockam, Op. laud, pars III, cap. X; éd. cil., fol. 17, col. a et b.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

que le lieu dépose en ce corps. Pour qu’un corps soit en un lieu, il suffit que le lieu soit, que le corps soit, et qu’il n’y ait rien d’intermédiaire entre le lieu et le corps. C’est donc en vain qu’on supposerait l’existence d’une telle chose déposée dans le lieu par le corps logé.

» D’après ce qui précède, il est évident que lorsqu’un corps se meut d’un mouvement rectiligne ou mêlé de rectiligne et de circulaire, un lieu est acquis à chaque instant, lieu distinct de celui que le mobile occupait auparavant.

» Lorsqu’un corps se meut d’un mouvement de rotation, il demeure constamment au même lieu ; mais, à chaque instant, une partie différente du lieu correspond à une même partie du mobile et inversement ; par conséquent, le mobile, pris en totalité, demeure toujours au même lieu, en sorte que ce mobile, pris en totalité, n’acquiert rien de nouveau ; mais chacune des parties acquiert constamment un lieu nouveau, différent du lieu qu elle occupait auparavant.

)) Quant au mobile suprême, il n’est contenu par aucun autre corps ; lors donc qu’il se meut, ni sa totalité ni ses diverses parties n’acquièrent rien de nouveau. Toutefois, il acquerrait quelque chose de nouveau s’il existait un corps dont il fût entouré ; en outre, ses diverses parties regardent d’une manière qui change d’un instant à l’autre certains corps qui demeurent immobiles en leur lieu ; leur distance à ces corps augmente ou diminue ; il se meut donc vraiment de mouvement local, et cela non parce qu’il acquiert quelque chose de nouveau, mais parce qu’entre ses diverses parties et d’autres corps immobiles, il y a une distance qui change d’un instant à l’autre.

)) A cela, on pourrait faire cette objection : En toute altération, il faut qu’une certaine qualité soit acquise ou perdue ; de même, en tout mouvement local, il faut qu’un certain lieu soit acquis ou perdu. Je répondrai qu’il n’y a pas similitude entre ces deux cas. Rien, en effet, n’est altérable que ce qui peut recevoir ou perdre une certaine qualité ; mais il existe un corps qui est mobile, bien qu’il ne puisse être en un lieu, en prenant le mot lieu au sens propre ; ce corps peut seulement servir de lieu à d'autres corps et, d’instant eminstant, ce lieu regarde de manière différente les corps qu il loge, en sorte qu’il se meut vraiment de mouvement local. »

Selon la doctrine d’Ockam, donc, le mobile qui se meut de mouvement local n’acquiert d'instant en instant aucune réalité nouvelle ; c’est, dans la philosophie du célèbre nominaliste, un

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principe essentiel auquel il fait allusion en plusieurs de ses écriis, témoin le passage suivant que nous relevons dans ses Questions sur les livres des Sentences 1 :

« Le mouvement local n est ni un effet absolu nouveau, ni un effet relatif nouveau, et cela parce que nous nions la réalité de Yubi. Ce mouvement consiste simplement en ceci que le mobile coexiste successivement avec des parties diverses de l’espace... »

Cette doctrine s’affirme de nouveau, et avec une netteté encore plus grande, dans la dernière discussion quodlibétique qu’Ockam ait soutenue.

h' ubi, dit Ockam 2, est un rapport dont il est oiseux d’admettre l existepee. « Ce rapport, en effet, il n'y a pas lieu de le poser, si ce n’est en vue du mouvement local, parce qu’en tout mouvement local, quelque chose est acquis ou perdu. Mais dans ce but même, il n’y a pas nécessité de l’admettre. La sphère ultime se meut de mouvement local et, cependant, elle n’acquiert aucun ubi nouveau, car il n'y a pas de corps qui entoure la sphère ultime. Direzvous que la sphère ultime a, à l’égard du centre, un rapport changeant, parce que la Terre demeure immobile au centre, en sorte que la sphère ultime se peut mouvoir autour d’elle ? Mais, au contraire, cela nous donne notre proposition, que le mouvement local peut exister sans l’acquisition d’un semblable ubi, car il est manifeste que le Ciel n’est pas dans le centre à la façon dont il serait dans un lieu, en sorte qu’il n’y a pas là un tel ubi. En outre, si le Ciel tout entier était en continuité avec ce qu’il contient et formait avec lui un seul et même corps, Dieu pourrait encore donner à ce corps un mouvement de rotation ; cependant, rien ne demeurerait plus en repos. Enfin si Dieu produisait un corps privé de tout lieu, il pourrait également mouvoir ce corps ; cependant, il n’y aurait plus rien qui demeurât en repos et aucun ubi ne serait plus acquis...

» Un corps peut, par le seul mouvement local, être quelque part où il n’était pas auparavant sans aucune acquisition ni perte d'un rapport quel qu’il soit ; par cela seul qu’un corps se meut

1. Tabule ad diversa hujus operis Magistri Guilhelmi de Ockam super quatuor libros sententiarum annotationes et ad centilogii iheologici ejusdem conclusiones facile reperiendas apprime conducibiles. Colophon, à la fin des Questions sur les livres des Sentences : Impressum est autem hoc opus Lugduni per M. Johannem Trechsel Alemannum : virum hujus artis solertissimum. Anno domini nostri MCCCCXCV. Die cvera décima mensis novembris. In lib. II, quæst. XXVI : Utrum polentiæ sensitiva: différant ab ipsa anima sensitiva et inter se.

2. Quotlibela seplern Venerabilis inceptoris fratris Guilhelmi de Ockam; quod-lib. VII, quæst. XI.

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de mouvement local et qu’il est présent à un certain lieu, de telle manière qu’entre ce lieu et lui, il n’y ait rien d’interposé, on dit qu’il est quelque part où il n’était pas auparavant. Direz-vous qu’en tout mouvement, quelque chose est acquis ou perdu par le mobile ? Je réponds par une négation ; il suffit qu’un lieu soit acquis ou perdu, et ce lieu ne réside pas dans le corps logé comme dans un sujet. C’est là un caractère spécial au mouvement local. Direz-vous qu’un lieu ne peut être acquis par un corps sans qu’il confère une certaine forme à ce corps ? Je nie cette affirmation. Un corps acquiert un lieu, cela signifie simplement qu’il arrive, par suite du mouvement local, qu il n’y ait rien d’interposé entre ce lieu et ce corps logé. Parfois, d’ailleurs, il peut y avoir mouvement local sans qu il y ait acquisition de quoi que ce soit qui confère ou ne confère pas une forme ; ceci seul suffit : S’il y avait quelque corps environnant, un lieu serait acquis. Nous en avons un exemple dans la sphère ultime ; par son mouvement local, elle n’acquiert rien du tout ; toutefois, s il y avait autour de cette sphère quelque lieu immobile, elle acquerrait un lieu ; mais, en fait, elle n’acquiert à nouveau aucun lieu, et, cependant, on la dit mue de mouvement local. »

Toute cette doctrine se retrouve, singulièrement nette et précise, dans les Questions sur le livre des Physiques. Écoutons parexemple la réponse d’Ockam à cette question 1 : Est-ce que le mouvement est un être ?

« A cette question, on peut faire une réponse semblable à celle qui a été faite précédemment à propos du changement. Ce nom : mouvement ne signifie pas une chose d’une manière absolue, comme le nom : homme ou le nom âne ; ce n’est pas de la même manière qu’il a une signification. On l’emploie dans les propositions tantôt pour cause de brièveté, tantôt en vue de l’élégance du langage. Ainsi ce nom : mouvement équivaut à cette combinaison de mots : quand une chose se meut, et le mot est équivaut à un autre verbe. Exemple : Cette proposition : Le mouvement est dans le temps, équivaut à celle-ci : Quand une chose se meut, «lie n’acquiert ou ne perd pas tout à la fois, mais l’un après l’autre.

» Par là nous répondrons à la question. Lorsque on demande si, au pied de la lettre, le mouvement est un être, il faut supposer que : mouvement équivaut à cette expression composée : quand quelque chose se meut, qu’il tient la place de cette expression et

1. Questioncs magistri Guglelmi de Okam super librum phisicorum; •quæst. XX : Utrum hec sit concedenda de virlule sermonis : Motus est ens. Bibliothèque Nationale, fonds latin, nouv. acq., ms. n° 1 1 3q fol. 5, col. d.

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inversement (supponit mutualiter pro ilia oratione : quando alii juid mutatur). Nous dirons alors qu’au pied de la lettre, cette expression, qu elle soit mentale ou vocale, est un être ; mais si on la prenait pour ce qu elle signifie (si autem accipietur significative), alors, elle ne serait plus un être.

» A un autre point de vue, je dis que tantôt, le mouvement implique (importât) des choses permanentes présentes par ellesmêmes, comme il arrive dans le mouvement local ; tantôt, il implique conjontement des choses permanentes présentes et des choses permanentes futures, comme on le voit dans le mouvement d altération ou il y a gain d’une qualité et dans le mouvement de dilatation ; tantôt il implique, à la fois, des choses permanentes présentes et des choses permanentes passées, comme le montre le mouvement d’altération où il y a perte d’une qualité et le mouvement de contraction.

» D’après cela, je dis que mouvement est, parfois, mis à la place (supponit) du mobile en train d'acquérir le terme vers lequel il se meut, comme il arrive dans le mouvement local ; parfois, il tient la place d'un composé, d’un agrégat formé de choses présentes et de choses futures, comme il arrive dans le mouvement d altérations où il y a gain d une qualité et dans le mouvement de dilatation, etc. »

Guillaume d ’Ockam vient d’user du procédé de discussion qui lui est cher et qu il manie avec tant de puissance et de dextérité ; ce nom : mouvement, fabriqué à partir du verbe : mouvoir, il l’analyse, il le dissèque, il montre qu’il ne recouvre pas une chose, mais bien un ensemble plus ou moins complexe de notions qui peuvent, d ailleurs, ne pas être toujours de même nature ; il fait évanouir les questions qu’on lui pose " il lui suffit pour cela de substituer la définition au défini.

Citons encore la réponse qu’il fait à cette question 1 : « Faut-il, au pied de la lettre, tenir cette proposition pour vraie : Le mouvement local, c’est le mobile acquérant successivement l’espace ? »

« Touchant cette question, je dis tout d’abord qu il ne faut pas, pour le mouvement local, répondre de la même façon que pour les autres mouvements ; dans les autres mouvements, une certaine chose permanente est engendrée ou détruite ; mais dans le mouvement local, toutes les choses acquises par le mouvement existent d avance ; l’espace, en effet, préexiste aussi bien que le mobile,

i. Güglelmi de Okam Op. fond., quæst. XXII : Utrum hcc sit concedenda de virtute sermonis : motus iocalis est mobile acquirens spatium. Ms. cit. , fol. 6, coll. a et b.

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et ce sont les diverses parties de cet espace qui sont acquises par le mobile.

)) En second lieu, je dis qu’on doit, au pied de la lettre, regarder les deux propositions suivantes comme également vraies :

» Le mouvement local, c’est le mobile acquérant successivement l’espace.

» Le mouvement local, c’est lespace acquis par le mobile, partie par partie (partibiliter) et d’une manière continue.

)) En effet, quand un mobile se meut d’un mouvement de translation ou d’un mouvement de rotation, ce mouvement implique un espace contenant le mobile. Toutefois, bien que le mouvement local implique le mobile, si I on veut, pour en parler, user d'un langage conforme à celui qui sert pour les autres mouvements, il faut dire que le mouvement local est l espace successivement acquis par le mobile ; alors, le mouvement local remplace (supponit) le mobile dont les parties se trouvent successivement dans une situation continuellement différente ou bien le mobile acquérant continuellement des parties différentes de l’espace, si ce mobile possède un lieu qui l’entoure.

)) Mais on objectera ceci : Un corps mobile [et un espace] ne suffisent pas à faire le mouvement local ; sinon, toutes les fois qu’il y aurait un corps et un lieu, il y aurait mouvement local ; tout corps serait donc tout d’abord en mouvement.

» Je réponds qu’un corps et un lieu ne suffisent pas à faire le mouvement local, car cet argument n’est pas en forme : Il y a un corps et un lieu, donc il y a un mouvement local. Et cependant, hors du corps et du lieu, aucune autre chose réelle (res) n’est requise pour l’existence du mouvement local. Pour qu’il y ait mouvement local, il suffit que le corps soit d abord dans le lieu A et pas dans le lieu B ; qu après, il se trouve dans le lieu B, et ainsi de suite, sans arrêt ; mais pour que le corps soit d’abord au lieu A, il n’est besoin de poser aucune autre chose que le lieu A et le corps. Ainsi donc se mouvoir de mouvement local c’est, pour un corps, posséder d’abord un certain lieu, sans qu’aucune autre chose soit posée ; puis, sans arrêt, posséder un autre lieu ; et cela ne suppose aucune chose que le lieu et le corps. »

Ce texte résume de la manière la plus nette, la plus Catégorique la théorie que Guillaume d’Ockam, dans ses divers ouvrages, a professée touchant le mouvement local. Cet enseignement attira vivement l’attention de ses élèves ; nous en avons l’assurance par ce résumé de la doctrine occamiste qu’avait rédigé, au xive siècle, un disciple inconnu du Venerabilis inceptor, et qu’il nous a été

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donné de consulter ; la théorie du mouvement tient une grande place dans ce résumé ; des pages que notre occamiste lui consacre, nous extrairons quelques passages.

Les thèses qu’il formule sont rangées dans le premier chapitre de son opuscule ; c’est-à-dire qu’elles sont toutes rattachées par lui à ce principe 1 : « Dieu peut produire et conserver indépendamment les unes des autres toutes les choses, distinctes les unes des autres, dont aucune n’est partie essentielle d’aucune des autres, et dont aucune n’est Dieu. »

« D’après ce qui a été dit précédemment, écrit notre auteur2, il [Ockam] admet que les six prédicaments dont traite l’Auteur des Six principes ne sont pas choses distinctes des réalités absolues, et en voici la raison : Selon le principe qui a été énoncé ci-dessus, Dieu peut produire et conserver indépendamment les unes des autres toutes les choses, distinctes les unes des autres, dont aucune n’est partie .d’une autre. Mais il est évident que l’action, la passion, etc., ne peuvent être produites sans réalités absolues. Donc, etc.

» Selon ce qui a été dit, il pose 3 que le mouvement n’est pas une chose autre que les réalités permanentes ; cela résulte de ce fait que Dieu ne saurait, sans réalités permanentes, produire le mouvement...

)) D’après cela, il admet 4 que le mouvement n’a pas de définition de chose (quid rei), mais seulement une définition de nom (quid nominis). Pour définir ce nom, on pose de nombreuses affirmations et négations.

» Considérez, par exemple, le mouvement local. Le mouvement local est ainsi défini : Le mobile est en un certain lieu ; immédiatement auparavant, il a été d’une manière successive en une infinité de lieux, de telle façon que d’aucun de ces lieux on ne puisse dire deux fois avec vérité : le mobile est en ce lieu ; et immédiatement après, le mobile sera en un autre lieu.

)) Il en est semblablement des autres mouvements. Considérez, par exemple, le mouvement d'altération. Il dit que le mouvement d’altération, c’est une qualité qu’a précédée une infinité de quali-

1. Auctoris anonymi Op. laud., cap. I, prop. 3a; Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° i6i3o, fol. lai, col. a.

2. Auctoris anonymi Op. laud., cap. I, prop. ioia (non numérotée); ms. cit., fol. ia5, col. b.

3. Auctoris anonymi Op. laud., cap. 1, prop. i02a (non numérotée); ms. cit., ibid.

h. Auctoris anonymi Op. laud., cap. 1, prop. io3a (non numérotée); ms. cit., ibid.

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tés. A son avis, toutefois, il y a deux sortes d’altérations : l’acquisition et la déperdition.

» La première est une qualité qu’une multitude infinie de qualités ont successivement précédée, et cela de telle sorte que jamais aucune d’elles ne s’est trouvée deux fois acquise définitivement (ultimo) ; immédiatement, cette qualité sera suivie d’une multitude infinie dé qualités acquises successivement, et cela de telle sorte qu’aucune d’entre elles ne sera, deux fois, acquise d’une manière définitive.

» La seconde est une qualité qu’ont précédée une multitude de qualités perdues successivement, dont aucune n’a été deux fois définitivement perdue, que suivent immédiatement une multitude infinie de qualités dont aucune ne sera deux fois perdue d’une manière définitive.

» Et il en est de même de l’augmentation.

)) D’après cela, il admet 1 que le mouvement n’est pas une chose continue composée de passé et de futur, mais que la continuité du mouvement local doit être entendue de la manière suivante : Lorsqu’aucune des affirmations qui sont contenues dans [la définition du] mouvement local n’est constamment accompagnée de contradictions, extrinsèques au mouvement, qui se suivraient l une 1 autre sans intermédiaire, lorsqu’aucune de ces affirmations ne coexiste à de telles contradictions, le mouvement est dit continu...

» Il déclare, d’après cela 2, qu’à cette question : Qu’est-ce que le mouvement ? il faut, en des circonstances diverses, répondre diversement, puisque le mouvement n’a pas de définition de chose (quid rei), mais seulement une définition de nom ( quid nominis), comme on l’a dit ailleurs. Il dit que, d’une manière absolue, le mouvement n’a pas de nature (Dicit quod simpliciter nullum quid habet). C’est une question vaine (jatua quæstio) de demander : Qu’est-ce que c’est que le mouvement P de même que c’est une question vaine que celle-ci : Qu’est-ce que c’est que ce par quoi un mobile est un lieu, alors qu’immédiatement auparavant, il a été successivement en une multitude infinie d’autres lieux ? Lorsque la signification d’un nom implique ainsi une complexité où se trouvent compris un adverbe, des prépositions; des conjonctions et autres termes syncatégoriques, il ne convient pas de demander, au sujet de ce qui est signifié par ce nom : Qu’est-ce

1. Auctohis anonymi Op. laud., cap. I, prop. io4a (non numérotée); ms. eit., ibid.

2. Auctoris anonymi Op. laud., cap. I, prop. io6a (non numérotée); ms. cit. , fol. 125, coll. c et d.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

que c’est ? Et même il ne convient pas de poser semblables questions au sujet des parties de ce que ce nom signifie, et de demander : Qu'est-ce que c’est que : en même temps (simul) ? Qu’est-ce que c’est que : avec ? que : dans ? que : à P et ainsi des autres.

» Ici donc il dit que le mouvement, c’est le lieu où le mobile est à présent, où il n’a jamais été auparavant, ou bien il n’était pas immédiatement auparavant, où il ne sera plus immédiatement après ; mais, immédiatement avant, le mobile a été successivement en une inlinité de lieux sans se trouver deux fois en aucun d’eux ; et immédiatement après, il sera successivement en une infinité de lieux sans se trouver deux fois en aucun d’eux.

» Ailleurs, il dit que le mouvement, c’est l’espace auquel le mobile coexiste, de telle manière que la partie de l espace à laquelle il coexiste n’est pas celle à laquelle il coexistait auparavant, qu’elle n’est, non plus, aucune des parties d espace, infiniment nombreuses, auxquelles il coexistera ensuite, sans coexister deux fois avec aucune d’entre elles.

» Par là, il est évident, selon lui, que ce nom : mouvement, est pris d’une manière équivoque par les auteurs, qu il est reçu tantôt dans un sens et tantôt dans un autre ; des mots, en effet, on peut user selon son bon plaisir. D’ailleurs, l’équivoque que l’on vient de manifester dans l’emploi de ce nom : mouvement, à propos du mouvement local, par application de ces mêmes principes, on la pourrait mettre en évidence à propos des autres mouvements. »

Les méditations des philosophes qui ont enseigné à Paris durant la première moitié du xive siècle ont ainsi élaboré trois théories du mouvement qui sont nettement caractérisées, nettement distinctes les unes des autres.

La première est la théorie scotiste, à laquelle Jean le Chanoine a donne sa formule achevée. En un mouvement, on peut distinguer trois choses : Le mobile, qui est une réalité permanente. Ce que le mobile acquiert, qui est une autre réalité permanente, forme ou ubi. Enfin une réalité purement successive qui constitue proprement le mouvement.

Dans le mouvement local, il peut arriver que la seconde réalité permanente fasse défaut ; il peut arriver qu’un corps se meuve sans acquérir aucun ubi ; un corps qui existerait seul sans qu’aucun autre corps lui servît de lieu et lui conférât un ubi, pourrait cependant être mû de mouvement local. Ce mouvement local serait, en ce cas, exclusivement constitué par l’existence, au sein du mobile, d une réalité purement successive qui ne serait même

LE MOUVEMENT ET -LE TEMPS

pas le flux d’une forme ou d’une réalité permanente quelconque.

La seconde théorie est développée par Grégoire de Rimini. Il n’existe pas de réalités purement successives. Tout mouvement requiert, d’une manière absolument nécessaire, la coexistence de deux réalités permanentes. L’une de ces réalités est le mobile. L'autre est la réalité que le mobile acquiert partie après partie ; celle-ci est une forme dans le mouvement d altération, un lieu dans le mouvement local. Si cette dernière venait à faire défaut, le mouvement ne pourrait exister ; il ne pourrait y avoir mouvement local là où il n’y aurait pas de lieux susceptibles d être occupés les uns après les autres ; un corps absolument isolé de tout corps immobile propre à lui fournir un lieu ne pourrait pas être mû de mouvement local.

La troisième théorie est celle de Guillaume d’Ockam. Aussi rigoureusement que Grégoire de Rimini, Ockam proscrit toute réalité purement successive. Selon lui, le mouvement n’est qu’un nom qui désigne un assemblage de concepts. Toute chose signifiée par un de ces concepts est une chose permanente ; tel est, d’abord, le mobile ; tel est, ensuite,- ce que le mobile acquiert ou perd, forme acquise ou perdue dans le mouvement d altération, lieu occupé dans le mouvement local. Mais pour qu’il y ait mouvement local, il n’est pas nécessaire que le lieu acquis par le mobile soit un lieu réellement existant ; il suffit que ce soit un lieu conçu et simplement hypothétique. Un corps qui existerait isolément, séparé de tout autre corps immobile apte à lui fournir un lieu réel, peut néanmoins être mû de mouvement local, parce que s'il existait hors de lui quelque corps immobile, ce mouvement lui ferait acquérir successivement de nouveaux lieux.

De ces trois théories, quelle est celle qui renferme la vérité ? Et si la vérité se partage entre elles, dans quelle mesure chacune d'elles se trouve-t-elle favorisée en ce partage ? Telles sont les questions que Jean le Chanoine, Grégoire de Rimini et Guillaum d’Ockam ont, par leurs enseignements divergents, posées à leurs successeurs.

Ces questions, les maîtres de la Scolastique s efforceront à l’envi de les résoudre ; mais après eux, elles continueront d’exercer la sagacité des philosophes ; sous des formes de langage qui ont varié, mais qui n’ont rien changé au fond des pensées, nous les entendons agiter autour de nous ; et peut-être sont-elles destinées à être débattues aussi longtemps qu’il y aura, dans le monde, du mouvement, et des hommes pour tenter de comprendre ce mouvement.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV8 SIÈCLE

Le mouvement selon Jean Buridan et ses disciples

Pour choisir entre les trois doctrines que nous venons d’énumérer, s'il n’en est qu’une de vraie ; pour prendre en chacune d’elles la part de vérité qu elle renferme, si elles en ont reçu chacune une part, il faut un examen précis ; cet examen, Jean Buridan y va procéder. Lorsque nous avons exposé l’enseignement du philosophe de Béthume au sujet du lieu, nous avons déjà cité quelques-unes des parties de cet examen ; il nous faudra les reprendre ici et leur rendre la place qu elles occupaient, afin quef la doctrine nous apparaisse en toute sa solide intégrité.

Buridan consacre une de ses questions sur la Physique 1 à répondre à cette interrogation : « Le mouvement local est-il une chose distincte du lieu et du corps qui se meut localement ? »

« Au sujet de cette question, dit-il, les philosophes plus anciens que nous n’ont éprouvé aucun doute ; d’un commun accord, ils ont concédé que le mouvement local était chose distincte du mobile et du lieu. Mais voici que les modernes, venus après ceux-ci, ont admis, pour les raisons susdites, que le mouvement n'est pas une chose autre que le mobile.

» Pour examiner cette question, il faut poser, tout d’abord la définition du nom (quid norninis), car, sans cela, il ne peut y avoir de discussion.

» Tout le monde, donc, accorde que le mouvement local est un certain changement et que se mouvoir, c’est changer. Mais Aristote dit au Ve livre et, d’ailleurs, il est évident de soi, que changer, c’est se comporter de manière différente avant et après (aliter et aliter se habere prius et posterius)...

» Maintenant, je pose mes conclusions.

» La première conclusion est celle-ci : La sphère ultime peut, sans aucun lieu, se mouvoir du mouvement dont elle se meut. Cette conclusion se prouve ainsi : Si la puissance divine faisait que la sphère suprême et les autres corps composassent une masse continue, de telle façon que le monde entier ne fut plus qu’un

i. Joiiannis Buiudani Questiones super octo phisicorum libros Aristotelis; lib. Ht, quæst. Vil; Utrum motus localis est res distincta a loco et ab eo quod localiter movetur; fol. 1 et fol. li, col. a.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

seul corps continu, alors, selon Aristote, il n’y aurait plus aucun lieu... Cependant il serait encore possible que Dieu mût tout ce Monde d’une rotation semblable.

» Cela, je le prouve en faisant usage de l’un des articles condamnés à Paris. Cet article dit : C'est une erreur de prétendre que Dieu pourrait mouvoir le Monde de mouvement rectiligne. Il n’y a pas de raison pour qu’il puisse le mouvoir de mouvement rectiligne plutôt que de mouvement circulaire. De même qu’il imprime le mouvement diurne à toutes les sphères célestes en même temps qu’à l’orbe suprême, de même pourrait-il donner au Monde entier, y compris les corps sublunaires, une rotation d’ensemble, alors que les diverses sphères demeureraient distinctes les unes des autres ; mais tout aussi bien pourrait-il mouvoir ce Monde après l’avoir transformé en un tout homogène et continu. Dieu pourrait donc mouvoir le Monde entier alors que ce Monde n’aurait plus de lieu...

» Seconde conclusion : — Si la sphère ultime se meut, ce n’est pas parce quelle se comporte sans cesse de différente façon par rapport à la Terre ou à quelque autre corps. Je le prouve : Elle ne se mouvrait pas moins lors même que tous les autres corps tourneraient avec elle sans éprouver aucun mouvement différent du sien ; dans ce cas, cependant, il n’existerait aucun objet par rapport auquel elle se pût comporter différemment d’un instant à l’instant suivant. De même, pour qu’un corps se mût de mouvement rectiligne, il faudrait qu’il se comportât différemment d’un instant à l’autre par rapport à quelque objet, tout comme cela est nécessaire pour qu il se meuve de mouvement curviligne ; et cependant pour qu’il y ait mouvement rectiligne, il n’est pas nécessaire que le mobile se comporte différemment d’un instant à l’autre par rapport à quelque autre corps ; en effet, si Dieu mouvait le Monde entier d’un mouvement rectiligne, le Monde n’éprouverait pas de continuel changement de disposition par rapport à la Terre.

» Alors se formule la troisième conclusion : Pour la sphère ultime, se mouvoir, c’est se comporter différemment, avant et après, d’une manière intrinsèque. Cela se prouve par la définition de nom qui a été donnée. Si elle se meut, en effet, ce n’est pas parce qu elle se comporte différemment, avant et après, à légard de quelque chose d’extrinsèque, car elle se mouvrait encore alors même quelle ne se comporterait pas différemment, avant et après, à l égard de quelque chose d extrinsèque, comme on l’a vu par les conclusions précédentes. Donc, etc.

DUHEM. — T. VII

la physique PARISIENNE AU XIV® SIÈCLE

» Mais quelques-uns répondront : Se mouvoir, c’est se comporter d’une manière changeante à 1 égard de quelque corps en repos soit absolument (simplicifer), s’il existe un corps immobile, soit sous condition, parce que si un corps demeurait en repos, le mobile se comporterait de manière changeante à l’égard de ce corps. » — C’est, on le voit, la doctrine d’Ockam.

« Mais, poursuit Buridan, cette échappatoire ne vaut rien. Il demeure possible que la sphère ultime se meuve en fait (de facto ) alors même qu’en fait, il n’existerait aucun corps immobile ; dans ce cas, donc, cette sphère ne se comporterait pas, en fait, tantôt d’une façon et tantôt d’une autre à l’égard de quelque corps immobile ou de quelque objet extrinsèque ; si donc elle ne se comportait pas tantôt d’une façon et tantôt d’une autre par quelque chose d’intrinsèque, cette sphère ne se comporterait pas du tout, en fait, tantôt d’une manière et tantôt d’une autre ; donc elle ne changerait pas en fait ; car pour changer, il faut se comporter tantôt d’une façon et tantôt d’une autre absolument (simpliciter) , en fait (de fado), et non pas seulement sous condition. »

On voit que Buridan a employé toute la rigueur et toute la justesse de sa Logique à montrer que l’explication d’Ockam est insuffisante.

Mais il va plus loin et, tout aussitôt, il ajoute celte considération qui attaque en son principe même la théorie du mouvement local développée par Aristote et par Averroès :

« Une manière d’être ne doit jamais être définie à l'aide de la privation qui lui est opposée ; c’est l’inverse qu’il faut faire. Ce terme : être en repos, c’est la privation opposée à cet autre terme : se mouvoir. C’est donc une mauvaise définition de nom du mot : se mouvoir, celle qui dit : se mouvoir, c’est se comporter tantôt d’une façon et tantôt d’une autre à l’égard d’un corps en repos. A ces mots : corps en repos . en effet, substituons leur définition ; il se trouve alors que le terme se mouvoir est défini par lui-même, et cela de la manière suivante : Se mouvoir, c’est se comporter tantôt d’une façon et tantôt d une autre à l’égard de quelque chose qui est apte à se mouvoir et qui ne se meut point ; cela est d’une manifeste absurdité.

» Quatrième conclusion : Le mouvement de la huitième sphère n’est ni cette sphère ni le lieu de cette sphère.

)> Et d’abord, il est évident que ce n’est pas le lieu de cette sphère, car il resterait possible qu elle fût mue alors même qu elle n'aurait pas de lieu ; de plus, si elle a un lieu, ce lieu est séparé

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

(divisus) d avec elle, tandis qu’entre elle et son mouvement, il n’y a pas de séparation puisque, nous l’avons dit, c’est d’une manière intrinsèque qu elle se comporte tantôt d’une façon et tantôt d’une autre.

» Mais, d autre part, le mouvement de la sphère suprême n’est

pas cette sphère elle-même. En effet . on ne saurait imaginer,

et il n est pas possible que quelque objet ait d’abord une manière d’être, puis une autre, à moins que ce ne soit à l’égard de quelque objet extérieur — ou bien à moins que ce ne soit par lexistence de quelque chose qui n’était pas auparavant ou par la nonexistence de quelque chose qui était auparavant ; or, la première façon de changer ne saurait se rencontrer dans le mouvement de la sphère ultime ; il faut donc accorder qu elle change de la seconde façon ; mais, en ce qui concerne la substance même de la sphère ultime, rien n’existe maintenant qui ne iût auparavant, et rien n’existait auparavant qui ne soit maintenant •/ il faut, dès lors, que quelque chose d autre que cette sphère soit maintenant qui n’était pas auparavant ou inversement ; ce quelque chose, c’est le mouvement ou ce sont ses parties...

» Cinquième conclusion : Le mouvement de la sphère ultime est distinct de la sphère ultime et de son lieu, si elle en a un, car ce ïnouvemenl est, et il n’est ni celui-ci ni celle-là.

» Sixième conclusion : Le mouvement de la sphère ultime est une réalité purement successive, c’est-à-dire une réalité dont la partie précédente et la partie suivante ne subsistent pas simultanément. S il était, en effet, une chose de nature permanente, la sphère ultime ne pourrait pas plus, par cette chose, se comporter d abord d’une manière, puis d’une autre, qu elle ne le fait par sa grandeur, sa figure et ses autres accidents permanents. Or cela est faux. »

Telle est la forte discussion par laquelle Buridan, prenant pour prémisse le décret d’Étienne Tempier : Dieu pourrait mouvoir le Monde entier d’un mouvement rectiligne, ariive à cette conclusion : Le mouvement local de la sphère ultime est une réalité purement successive, distincte de la substance et du lieu de cette sphère.

Qu’il faille étendre cette conclusion à tout mouvement local, le philosophe de Béthune ne le dit pas ; il pense, sans doute, et avec raison, que cela va de soi.

« Le mouvement d’altération requiert-il, lui aussi, un llux distinct du sujet altérable et de qualité par rapport à laquelle se fait

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l’altération ? » La réponse que Buridan donne à cette question 1 diffère entièrement de celle qu’a reçue la question analogue dont le mouvement local avait fait l'objet . 11 n’est aucun mouvement d’altération que I on ne puisse expliquer sans invoquer l’existence d’une forme fluente, distincte de la qualité qu’acquiert ou perd le sujet altérable ; on n introduira donc pas cette réalité inutile. « On ne supposerait l’existence d’un tel llux que pour sauver la succession ; mais cette succession peut être sauvée sans que I on ait recours à cette réalité surajoutée... ; une telle forme additionnelle serait donc l’objet d’une supposition entièrement oiseuse ; on verra clairement que celte supposition est oiseuse en sauvant sans elle toutes les raisons qui semblent fournir des arguments en faveur d’un tel flux. »

Par une analyse qui s’efforce de ne contredire à aucune certitude, de ne rien supposer que d indispensable, Buridan en vient à établir une différence extrême entre le mouvement local et les autres genres de mouvements considérés par Aristote. Pour ceux-ci, il se contente de la théorie posée par l’École nominaliste ; il les résout en deux réalités permanentes, le sujet qui se meut, et la qualité ou la grandeur que ce sujet acquiert ou perd. Pour le mouvement local, il donne, contre les Nominalistes, raison à Duns Scot ; il attribue ce mouvement à une réalité purement successive intrinsèque au mobile. Cette doctrine, qui assigne au mouvement local un caractère par lequel il se distingue de tous les autres mou- , vements, est assurément l’une des vues les plus profondes et, peut-on dire, les plus prophétiques du chef de l’École parisienne. Elle ne tarda pas à être abandonnée par ses disciples, qui, à l’exception d’Albert de Saxe, n’en comprirent pas l’importance.

L’enseignement de Buridan eut, d abord, à l’Université de Paris, une grande influence ; les maîtres de cette Université acceptèrent pleinement, semble-t-il, ce que cet enseignement leur disait du mouvement ; en particulier, ils admirent, selon l’opinion de Duns Scot, que le mouvement local était constitué par une certaine réalité purement successive intrinsèque au mobile ; cette opinion, ils y adhérèrent en vertu des arguments qu’avait invoqués Buridan. Puis, peu à peu, on vit diminuer la confiance accordée à cette doctrine scotisle par ceux qui suivaient les méthodes de la philosophie parisienne ; graduellement, ils rendirent leur faveur à la doctrine d’Ockam.

i. Johannis Buridani Op. l(iud., lib. III, quæst. II : Utrum ad nlteralionem requiratur fluxus distinctus al) alterabili et qualitate secundum quani est altéra tio.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

Parmi les disciples de Buridan, nul n’a, plus exactement qu’Albert de Saxe, suivi les doctrines que le maître avait professées touchant le lieu et le mouvement local ; au Chapitre précédent, nous avons exposé ce qu’Albert de Saxe pense de la nature et de l'immobilité du lieu ; l’analogie qui existe entre les pensées du maître saxon et celles du philosophe de Béthune apparaît à la première lecture.

L’opinion d’Albertutius n’est pas moins exactement conforme à celle de Buridan touchant l’essence même du mouvement local ; le disciple se borne à donner une forme plus systématique, plus scolaire, pourrait-on dire, mais, par là même, moins vivante à l’argumentation du maître.

La première question qu’Albert examine est la suivante 1 : Le mouvement d’altération consiste-t-il en une qualité distincte de la qualité qui est acquise ou perdue, et du sujet qui acquiert ou perd cette qualité ?

« Le mouvement d’altération, répond Albert, ne requiert aucunement un flux distinct de la qualité qui est acquise ou perdue ; ... or, c’est œuvre vaine d’expliquer un effet par un plus grand nombre de causes lorsqu’un nombre moindre de causes suffit à cet. objet ; ... il n’est donc point nécessaire d imaginer qu’un tel flux soit surajouté à la qualité qui est acquise et au sujet altérable. »

Après avoir formulé cette conclusion au sujet du mouvement d’altération, Albert de Saxe aborde l’étude du mouvement local 2 .

Il rappelle, d’abord, que trois théories sont en présence : a Au sujet de cette question, certains ont tenu... qu’un corps ne pouvait se mouvoir localement sans un certain flux distinct, à la fois, du mobile et du lieu ; certains, au contraire, tiennent que ce mouvement peut exister sans un tel flux ; et parmi ceux-ci, les uns prétendent qu’il suffit, pour qu’un corps se meuve, qu’il se comporte diversement d’un instant à l’autre par rapport à quelque autre corps ; les autres déclarent que pour qu’un corps se meuve localement, il faut et il suffit qu’à chaque instant, le mobile se trouve en un lieu différent de celui qu’il occupait auparavant. » Les trois théories visées par Albert de Saxe sont, on le voit, celles

1. Alberti de Saxonia Quæstiones in libros de physica auscultatione ; in lib. III quæst. V : Utrum motus alterationis sit res distincta a qualitate quæ acquiritur et a qualitate quæ deperditur, et ab alterabili cui talis qualitas acquiritur vel deperditur.

2. Albert de Saxe Op. laad., in lib. III, quæst. VI : Utrum secundum Aristotelem et ejus Commentatorem ad hoc quod aliquid moveatur localiter requiratur aliqua res quæ sit quidam fluxus distinctus a mobili et a loco.

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de Jean le Chanoine, de Guillaume d Ockam et de Grégoire de Rimini.

En ce débat, quel est le parti embrassé par Albert de Saxe ? Le voici :

Si I on s'en tient au cas examiné par Aristote et par Averroès, c’est-à-dire au cas où le corps mobile dont on étudie le mouvement local possède un lieu immobile, ces deux réalités permanentes que l’on nomme le mobile et le lieu suffisent à la constitution du mouvement local ; il est parfaitement inutile d’v surajouter une réalité purement successive, un flux ; ce jluxus mobilis serait oiseux comme il 1 est en l’explication du mouvement d altération.

Il serait encore oiseux de recourir à une telle forme successive dans le cas où le mobile — telle la huitième sphère — n’aurait pas de lieu immobile, mais où ses diverses parties en posséderaient un.

Mais on peut imaginer des cas où un mouvement se produirait, bien que ni le corps mobile ni ses diverses parties ne fussent doués d’aucun lieu immobile. Ces cas, il est vrai, ne sont point réalisés dans la nature, mais ils n excèdent pas la toute-puissance de Dieu ; tel est le cas visé par uni article condamné à Paris en 1377 ; tel est encore le cas imaginé par le Docteur Subtil.

« On peut supposer que le Monde devienne un tout homogène et que, cela fait, Dieu fasse tourner ce Monde entier d orient en occident ; on peut encore supposer que Dieu imprime au Monde entier un mouvement rectiligne. Dès lors, le Monde se mouvrait, et ce ne pourrait être que de mouvement local. D’ailleurs, de quelque mouvement qu’il se mut, il faudrait qu’il se comportât diversement d un instant à l’autre. Or, il ne pourrait se comporter d une manière changeante par rapport à quelque objet extrinsèque ; cela va de soi, puisqu’un tel objet n existe pas. 11 se comporterait donc d’une manière variable d’instant en instant par rapport à quelque chose d intrinsèque, de manière à posséder à chaque instant quelque chose qu’il ne possédait pas auparavant. Cette conséquence ne se pourrait sauver si nous ne supposions quelque flux inhérent au mobile, qui représente ce qu’il acquiert de nouveau, ce par quoi il se comporte à chaque instant autrement qu’il ne se comportait à l'instant précédent. »

Albert fait remarquer, en premier lieu, que ni Aristote ni Averroès n’eussent admis la possibilité des mouvements qui viennent d’être définis ; ils n’eussent pas admis que le Monde, transformé en un tout homogène, pût continuer à tourner d’orient en occident ; ils n’eussent pas admis qu’on pot imprimer au Monde un

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mouvement rectiligne. On peut donc formuler cette proposition : Si l’on se borne à considérer les cas qu’eussent admis Aristote et le Commentateur, le mouvement local ne requiert aucune réalité purement successive.

Mais il y a plus ; {( lors même qu’on admettrait la possibilité de tels cas, on ne serait pas tenu par là d accorder qu’en ces cas le Monde se meut de mouvement local ; car, pour que le Monde se mût de mouvement local, il faudrait qu’il changeât de lieu, qu’il fût tantôt dans un lieu et tantôt dans un autre ; or le Monde, pris en son ensemble, est dénué de tout lieu, car aucun corps n'existe hors de lui ; pris en son ensemble, donc, il ne peut se mouvoir de mouvement local ; en ces cas dont nous admettons la possibilité, nous sommes tenus d’accorder que le Monde se meut, mais non pas qu’il se meut de mouvement local. » Puisque nous excluons ces mouvements-là du nombre des mouvements locaux, il nous est loisible de déclarer qu’aucun mouvement local ne requiert l’admission d’un fluxus formæ, d’une réalité purement successive distincte du mobile et du lieu.

Mais il n’en est plus de même du mouvement du Monde en ces « cas divins » qu’ Aristote et le Commentateur eussent repoussés et dont nous admettons la possibilité 1.

« Ceux-là donc qui admettent les cas divins sont tenus de répondre autrement que ceux qui ne veulent pas admettre les cas divins, comme s’ils ne voulaient parler et penser qu’en la personne d Aristote. Sed tune isti adrnittentes casus divinos coguntur aliter respondere, quam non volentes admittere casus divinos, sicut essent soliim volentes loqui et admittere in persona Aristotelis. » C’est assurément à Grégoire de Rimini que ce discours s’adresse.

Dans ces a cas divins », le mouvement du Monde n’est ni un mouvement local, ni l’un quelconque des mouvements qu’ Aristote a considérés ; c’est un mouvement d’une nouvelle sorte ; il est seulement de même espèce que le mouvement local.

Or, ce mouvement nouveau ne saurait être, s’il n’existait une certaine réalité successive, inhérente au mobile, distincte à la fois de ce mobile, qui est une réalité permanente, et du lieu qui, ici, n’existe pas. Nous avons donc établi la nécessité de ce fluxus formæ. Et qu’on n’aille pas éluder notre démonstration en disant : Sans doute, en ces cas, le Monde ne se comporte pas d’une manière variable par rapport à un objet extérieur qui n’existait pas ; mais

i. Albert de Saxe Op. Inud., in lib. III, quæst. VII : Utrum adrnittentes casus divinos oporteat concedere quod motus localis sit alia res a mobili et loco.

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il se comporterait d’une manière variable par rapport à un tel objet s’il en existait un. En effet, se mouvoir c’est, de l’avis de tout le monde, se comporter diversement d’un instant à l’autre ; se mouvoir d’une manière actuelle, c’est se comporter ainsi, d’une manière variable et actuelle ; une simple variation conditionnelle ne suffirait pas à ce mouvement en acte, a Vous direz peut-être qu'en ce cas, le Monde isolé se comporte tantôt d’une façon et tantôt d’une autre d’une manière conditionnelle et non point d’une manière actuelle ; je dis qu’alors le Monde se mouvrait seulement d’un mouvement conditionnel et non d’un mouvement actuel ; c’est contraire à notre supposition. — Sed dices quod solus mundus, in isto casu, se habet aliter et aliter conditionaliter, et non actualiter ; dico tune quod mundus movetur solum conditionaliter, et non actualiter, quod est contra casum. »

Le mouvement de nouvelle catégorie qui correspond aux « cas divins » requiert donc l’intervention d’une certaine réalité purement successive. Devons-nous admettre également l’existence d’un tel fluxus formæ dans le mouvement local proprement dit, qui est de même espèce que le mouvement précédent et pour lequel, jusqu’ici, cette existence nous avait semblé n’être point requise P Assurément oui. « Dieu, en effet, pourrait anéantir tous les corps, sauf un certain mobile, et il pourrait mouvoir ce mobile d’un mouvement tout semblable comme espèce au mouvement qu’il possédait auparavant, sans produire aucune réalité qui ne préexistât pas ou qui ne fut semblable à une réalité préexistant au sein du mobile. Or, cela serait impossible si, après anéantissement de tous les autres corps, ce mobile se mouvait par suite de l’intervention d’un certain flux, tandis qu’auparavant il se mouvait sans que ce flux existât. » Tout ce raisonnement d’Albert de Saxe n’est, on le voit, que l’argumentation de Buridan, ordonnée et complétée.

Dans l’exposé d’Albert, et par les titres mêmes qu’il a attribués à ses questions, il est un point qui brille d’une lumière bien plus vive que celle dont il avait été éclairé jusque-là, et c’est celui-ci : Si les Scotistes, si, après les Scotistes, Jean Buridan et Albert de Saxe reprennent la théorie du mouvement de Damascius et de Simplicius pour l’opposer à la théorie d’Aristote et d’Averroès, c'est uniquement parce que les décisions dogmatiques de l’autorité ecclésiastique les y contraignent, c’est parce qu’ils veulent admettre les « cas divins ».

Or un jour viendra où certains de ces « cas divins » deviendront des cas scientifiques, où Newton enseignera, comme l’avait fait

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

3Gi

Duns Scot, qu’un corps solide isolé pourrait être animé d'un mouvement de rotation. Il arrivera alors qu’en cherchant à créer une théorie du mouvement qui tînt compte des décrets d’Étienne Tempier, les maîtres parisiens auront préparé une théorie du mouvement capable de s’accorder avec la Dynamique de Newton.

Après Buridan et Albert de Saxe, la Scolastique ne trouve plus rien de nouveau à dire sur la nature du mouvement ; comme il advient presque toujours, la lecture des œuvres de Marsile d’Inghen nous annonce le déclin de l’École de Paris.

Dans ses Abrégés du livre des Physiques, Marsile d’Inghen donne un exposé 1 sommaire et très clair de la théorie que Buridan nous a présentée ; cet exposé est si fidèle qu’il serait oiseux de l’analyser ici.

Plus tard, dans ses Questions sur la Physique d’Aristote, le célèbre docteur parisien est revenu à la doctrine d’Ockam et des Nominalistes, en rejetant complètement la théorie scotiste qu’avaient soutenue Jean de Buridan et Albert de Saxe 2.

« Le mouvement local, dit-il, n’est pas l’espace qui est acquis par ce mouvement...

» Le mouvement local n’est pas un .flux, une disposition, une réalité successive inhérente au mobile et distincte de toute réalité permanente. . .

» Le mouvement local est le mobile lui-même qui se meut localement. »

Marsile n’ignore pas l’argumentation par laquelle Buridan et Albert de Saxe ont tenté, à l aide des « cas divins )), de réfuter cette dernière opinion et d’assurer celle que Duns Scot avait émise ; il en reproduit fidèlement les traits essentiels. D’ailleurs, il ne se refuse aucunement à admettre la possibilité de ces « cas )) ; « ce corps continu formé par tous les corps du Monde, dit-il, Dieu pourrait lui imposer un mouvement rectiligne, ou un mouvement circulaire, ou tel mouvement qu’il voudrait ; et, donné que cela lui soit impossible, ces mouvements seraient cependant imageables, car il ne répugne pas à un tel corps qu il se meuve. » Il faut donc que le Docteur parisien réfute cet argument ; voici en quels

1. Incipiunt subtiles doctrinaque plene abbrevation.es libri phisicorum édité a prestantissimo philosopho Marsilio Inguen doctore parisiens!, 17e fol. imprimé, col. d, et 18e fol., col. a et b.

2. Questiones subtilissinie Johannis Marcilii Inguen super octo libros Physicorum secunduni nominalium viam. Colophon : Impresse Lugduni per honestum virum Johannem Marion, anno Domini MCCCCCXVII, die vero XVI mensis Julii. — In lib. III, quæst. VII : Ulrum motus localis sit res distincta a mobili.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

termes il le fait : « Il suffit, pour le mouvement de ce corps, que cette proposition soit vraie : Ce corps se comporterait d une manière changeante par rapport à un corps immobile s il en existait un. Certains disent autrement ; en raison même de ces mouvements, ils admettent que le lieu est identique à l’espace séparé ; ils supposent qu il existe, au delà du Ciel, un lieu ou un espace infini ; dès lors, si Dieu mouvait le Monde entier d’un mouvement rectiligne ou d’un mouvement circulaire, le Monde se comporterait d’une manière sans cesse variable par rapport au lieu ou à l’espace séparé au sein duquel il se trouve... ; mais la première solution est meilleure. ))

Cette solution, cependant, Marsile lavait rejetée dans son Abrégé ; l’argument qu’il lui avait opposé était celui-là même que Jean Buridan, qu’Albert de Saxe avaient employé à cet objet. « Certains disent, avait-il écrit en cet ouvrage 1, qu il n’est pas nécessaire que tout ce qui se meut se comporte en fait (de facto) tantôt d’une manière et tantôt d'une autre ; il suffirait à leur gré, que le mobile se comportât tantôt d’une manière et tantôt d’une autre à l’égard d’un objet extrinsèque et non mû de la sorte, s’il existait un tel objet...

» Cette réponse est insuffisante ; l esprit humain, en effet, ne conçoit pas qu’une chose change et qu elle se comporte exactement de la même façon avant et après ; si, en effet, de toute manière, aussi bien positive que négative, une chose se comportait de même façon d’abord et ensuite, elle ne changerait pas, et si elle ne changeait pas, elle ne serait pas en mouvement.

» En second lieu, puisque le mobile se meut en fait, c’est qu'il change en fait ; soit qu’il se comporte d’abord d’une façon, puis d'une autre, par des déterminations positives différentes ; soit parce qu’il était le sujet de quelque chose et qu’il n’en est plus ensuite le sujet ; soit parce qu’il n’était pas le sujet de quelque chose et qu’il le devient. Or aucun de ces caractères ne conviendrait à cette façon de se mouvoir. »

De toute cette argumentation, nous ne trouvons plus trace aux Quæstiones secundum Nominalium viam.

En revanche, ce livre fait allusion aux philosophes pour lesquels « le lieu est identique à l’espace séparé ; pour lesquels il existe, au delà du Ciel, un lieu ou un espace infini. » De ces philosophes, nous avons entendu Nicole Oresme nous exposer l’opinion, et nous l’avons vu l’adopter.

i. Marsilii Inguen Abbrevuiliones , fol. sign. c, col. a.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

Le temps selon Jean de Duns Scot

Les discussions mémorables dont la théorie du lieu et la théorie du mouvement ont été l’occasion, au cours du xvi6 siècle, ont eu pour point de départ la décision d’Étienne Tempier ; elles ont été inaugurées par Jean de Duns Scot qui a osé affirmer cette proposition : Lors même qu il n’existerait aucun terme immobile, un corps pourrait encore se mouvoir de mouvement local. Ainsi l'immobilité de la Terre cessait d’être ce postulat essentiel, sans lequel, au gré de la Physique péripatéticienne, tout mouvement local serait inconcevable.

A cette affirmation, nous allons entendre Duns Scot en adjoindre une autre qui n’est pas moins contraire à toute la Physique du Stagirite 1 : Lors même que le Ciel s’arrêterait, le temps continuerait d'être et de mesurer les mouvements des autres corps. Il y a plus ; lors même que tout mouvement cesserait, le temps existerait encore et mesurerait le repos universel. Il existe, en effet, un temps potentiel ; si le Ciel se meut d’une manière actuelle, ce temps potentiel coïncide avec le temps actuel et positif qui mesure le mouvement du Ciel ; si le Ciel est immobile, ce temps potentiel continue d’exister ; il est alors le temps qui mesurerait le mouvement du Ciel si le Ciel se mouvait ; ce temps, nous le connaissons indépendamment du mouvement du Ciel ; si donc le Ciel était immobile, nous pourrions, à l’aide de ce temps potentiel, mesurer la durée du repos du Ciel. Telle est la doctrine que le Docteur Subtil formule dans les termes suivants :

« Le Ciel étant arrêté, Pierre pourra, après la résurrection, se promener ; et cette promenade sera conçue comme existant dans ce temps continu qui nous est habituel, et non point en quelque autre sorte de temps. De même, si le premier mouvement du Ciel n’existait pas, le repos même qu’a le Ciel par la cessation de ce mouvement serait mesuré potentiellement par ce temps, qui mesurerait le premier mouvement si ce mouvement existait d’une manière positive et actuelle ; par ce même temps potentiel peut être mesuré tout autre mouvement qui existerait alors d’une manière actuelle ; ainsi donc le mouvement mesuré de la sorte ne

i. Joannis Duns Scoti Scriptum Oxoniense, lib. II, dist. II, quæst. XI : Dico ergo ad quæslionem...

dépend pas nécessairement, en son existence, du mouvement du premier Ciel ; il n’existe pas nécessairement en vertu du mouvement du premier Ciel ; ainsi en fut-il de tout mouvement, au temps de Josué, pendant que le Ciel était arrêté. Ici, la mesure d’une quantité à l aide d’une autre quantité, d une grandeur à l'aide d’une grandeur égale ne se fait pas par quelque chose dont la grandeur mesurée dépende d’une manière essentielle, comme il arrive dans les mesures quidditatives », c’est-à-dire dans les mesures qui expriment la composition d’un objet au moyen des parties qui le constituent. « 11 suffit que, dans le cas où ce mouvement existe, la grandeur en puisse être connue par une connaissance distincte du temps, .ce temps étant, d’ailleurs, soit actuel, soit potentiel. — Sed tantum sujjicit quod motus iste, quando est, possit distincte cognosci secundum quantitatem suam ex cognitione distincta temporis, et hoc vel actualis vel potentialis. — Lors donc, dis-je, que le premier mouvement du Ciel ne serait pas, tout autre mouvement pourrait, néanmoins, être mesuré à l aide du temps marqué par ce mouvement du premier Ciel ; c’està-dire que l’on pourrait connaître quelle est la partie de ce mouvement céleste, s’il existait, durant laquelle le mouvement considéré pourrait s’accomplir ; présentement, il s’accomplit durant une partie du repos céleste égale à celle à laquelle pourrait coexister telle partie du mouvement céleste. — Et ita dico quod, quando iste motus cæli non erit, poterit tamen alius motus mensurari per tempus hujus motus primi cæli, une quantum scilicet motus ille posset jieri cum tanta parte illius motus, si essel ; et nunc et cum tanta parte quietis cum quanta pars motus posset esse. »

Duns Scot se montre très assuré de l’existence d’un temps potentiel qui nous est distinctement connu en l’absence de tout mouvement de quelque corps que ce soit, et par lequel nous pouvons mesurer la durée de tout mouvement et de tout repos. Nous l’entendons de nouveau, en l’un de ses Quolibets l, s exprimer, au sujet de ce temps, de la manière la plus formelle :

« Lors même qu’aucun mouvement n’existerait, il pourrait exister un repos proprement dit ; en effet, bien qu aucun corps ne fût en mouvement, un corps pourrait se comporter toujours de même façon, tout en étant naturellement apte à se comporter tantôt d une manière et tantôt d’une autre... A cette disposition invariable correspondra une mesure propre qui est un temps. Si,

i. Joannis Duns Scon Quodelibeta ; quæst. XI; Utrum Deus possit façere quod manente corpore et loco, corpus non habeat ubi, sive esse in loco. De Secundo.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

dans ce temps, on imagine deux instants quelconques, entre ces deux instants pourrait être compris un écoulement de telle grandeur ou un mouvement de telle grandeur ; puis donc qu’on appelle temps la mesure d’un écoulement ou d’un mouvement, cette existence invariable aura un temps ; ce ne sera pas, il est vrai, un temps actuel et positif, mais un temps potentiel et privatif. Ainsi l’intelligence, qui a la notion du temps potentiel et privatif 1 2 , peut appliquer cettye notion à cette durée immuable, peut en connaître la grandeur ; en d’autres termes, l intelligence peut savoir que cette durée aurait, d’une manière positive, telle grandeur s’il existait un temps positif. — Nullo motu existente, potest esse quies aliqua et proprie accepta ; quia, nullo corpore moto, posset aliquod corpus uniformiter se habere et, cum hoc, esse aptum natum aliter et aliter se habere... Unie etiam uniformi dispositioni correspondet propria mensura quæ est tempus, inter cujus quæcunque dua instantia imaginata posset tantus fluxus sive motus intercipi ; et ita, si tempus dicitur mensura motus sive fluxus, ilia unijormis existentia habebit tempus, licet non uniformiter actuale positivum, sed potentiale et privativum ; unde intellectus, habens notitiam temporis potentialis et privativi, applicando eam ad istam durationem uniformem, potest cognoscere quantitatem ipsius, scilicet quod tantam haberet positive, si esset tempus positivum. »

Cette hypothèse d’un temps potentiel, qui existe et est connu distinctement par l’esprit indépendamment du mouvement de tout corps, qui permet à l’esprit de mesurer la durée de tout mouvement comme de tout repos, et avec lequel s’accorde le temps marqué par le mouvement diurne lorsque le mouvement diurne a lieu, cette hypothèse, quel motif pousse Duns Scot à la concevoir et à la formuler P L’exemple même du miracle de Josué, choisi par le Docteur Subtil nous le laisse aisément deviner.

Pour la Physique péripatéticienne, le temps était inhérent au mouvement diurne ; si le mouvement diurne n’existait pas, il n’y aurait pas de temps. De là, les Averroïstes tiraient cette conclusion : Si le mouvement diurne venait à s’arrêter, il faudrait que tous les autres mouvements, que tous les autres changements s’arrêtassent également, car il n’y aurait plus de temps pour en mesurer la durée. Nous avons entendu1 Robert l’Anglais, dans son commentaire à la Sphère de Joannes de Sacro-Bosco déclarer que

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