‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 96 sur 176 · Pierre Auriol, loc. cil., p. 38, col. b et p. 39, col. a · texte numérisé non relu

Pierre Auriol, loc. cil., p. 38, col. b et p. 39, col. a

2. Averrois Cordubensis In Aristolelis physicorum libros commcnlarii, lib. IV, comm. 88.

3. Pétri Aureoli Quæst. cil., art. IY : Ulrum tempus sit passio primi motus, p. 4i, col. b.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS 37 I

L'instant présent ( nunc ) est chose absolument unique, en tous les lieux et pour tous les mouvements.

« A 1 instant présent où je parle 1, en ce même instant présent, le roi des Tartares s’assied ; il n’y a donc pas un instant présent chez nous et un autre chez les Tartares... Lors même qu’il existerait plusieurs Cieux, il serait encore vrai de dire qu’à l’instant où je parle dans ce Monde-ci qu’entoure ce Ciel-ci, un autre homme parle en cet autre Monde, sous cet autre Ciel. »

Dès là que linstant présent est unique, le temps, lui aussi, est forcément unique. « Voici comment je prouve cette conclusion 2 : Le temps est constitué par l’écoulement des instants présents qui viennent les uns après les autres (Tempus constituitur per fluxum ipsorum nunc secundum prius et posterius). Mais il n’est pas possible qu il y ait plus d’un instant présent. Il est donc impossible qu’il y ait plus d’un écoulement, partant plus d’un temps.

» J explique ce raisonnement à l’aide d’une analogie.

» Selon ce qu’imaginent les mathématiciens, c’est un point qui, en s'écoulant, engendre la ligne, comme l’instant présent, en s'écoulant, engendre le temps. Mais s’il ne pouvait exister qu’un seul point, il ne pourrait y avoir, de ce point, qu’un écoulement unique et, par conséquent, qu’une ligne unique. )) Ainsi donc, puisque l’instant présent est unique, il ne peut, en coulant, engendrer qu’un seul et même temps.

Cette comparaison était familière à Aristote. Il a parfois parlé de l instant présent comme de quelque chose qui, au cours de la durée, demeure toujours le même ; parfois, aussi, il a considéré, dans le temps, des instants présents qui diffèrent les uns des autres et se succèdent les uns aux autres. Ainsi le mathématicien tantôt considère, sur une ligne, un point unique et mobile qui, en glissant, décrit la ligne ; tantôt, sur cette ligne, il marque des points fixes et distincts les uns des autres. Pierre Auriol qui, nous venons de le voir, se place plus volontiers au premier point de vue, explique en ces termes 3 quelle est sa pensée :

« Pour rendre tout cela évident, il faut savoir que l’existence du temps hors de l’esprit n’est pas, comme je l’ai dit plus haut, ce qu’est, hors de l’esprit, l’existence des êtres positifs ; le mot temps, en effet, ne désigne rien de positif ; la seule existence que

1. Pétri Aureoli Quæsl. cit., art. III : Utrum repugnet formali rationi temporis plurificari; p. 4o, col. a.

2. Pierre Auriol, loc. cit., p. 3g, col. b, et p. 4o, col. a.

3. Pétri Aureoli Quæsl. cit., art. V : Utrum sit idem nunc in tolo lempore; p. 44, col. a et b.

372 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

puisse avoir le temps hors de l’âme, c’est celle qui établit la continuité entre le passé et le futur ; mais ce qui n’est pas encore ne peut être mis en continuité avec ce qui n’est plus ; partant, toute continuité entre les parties du temps provient de l’âme qui, seule, les continue l’une par l’autre.

» Or Aristote imagine que l’âme met la continuité dans le temps de la même façon que le mathématicien imagine la génération d’une ligne mathématique purement conçue, par l’écoulement d’un point... Voulant donc donner le moyen par lequel nous devons concevoir le temps, Aristote prend exemple du moyen par lequel le mathématicien, à l’aide du glissement d’un point, imagine la génération d’une ligne. Veux-je, par exemple, rendre actuel un temps passé P J’imagine qu’un instant présent (nunc) coule jusqu’à tel présent marqué (præsens signaturn) ; par là, j’imagine simplement qu’un certain indivisible s’écoule le long des parties changeantes et successives d’un mouvement (fluens secundum aliud et aliud prias et posterius in motu), jusqu’au dernier état (esse) que l’âme veuille, en ce mouvement, rendre actuel, jusqu’à l’état où elle entend que ce mouvement prenne fin... L’écoulement de cet indivisible ; c’est le temps.

» Aristote ne dit pas, comme certains comprennent ses propos, que l’instant présent mesure le mobile, mais bien qu’il suit le mobile. Et voici ce qu’il faut entendre par là : De même que le mobile, par son écoulement, engendre le mouvement, de même un certain indivisible, savoir un certain instant présent conçu par l'esprit, par son écoulement engendre le temps. Cet instant suit le mobile en ce sens que l’esprit, en concevant le mobile, conçoit la continuité jdu mouvement de ce corps] ; dans l’écoulement de ce mobile, il trouve le fondement d’un certain indivisible qui suit constamment ce mobile ; alors, tandis que le mobile glisse d’une partie à l’autre de son écoulement, de même l’âme imagine que cet indivisible glisse d'une partie précédente à une partie suivante de son propre écoulement ; lorsque l’âme conçoit que le mobile se trouve en telle partie [qui est placée avant telle autre], cet indi visible qu’elle conçoit et qui est l’instant présent se trouve en une région de son écoulement qui correspond à cette partie-là et qui précède celle qui correspond à cette partie-ci. Tout cela se passe toujours objectivement 1 dans l’esprit (Et hoc semper in anima objective).

» Ainsi, alors, que le mobile reste toujours, en soi, le même

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