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Le système du monde

Le désir de savoir était intense chez les peuples jeunes qui avaient envahi l’Empire romain ; le premier qui s’efforça d’y satisfaire fut Saint Isidore de Séville.

Par son père, Sévérianus, gouverneur de Carthagène, Isidore1 descendait peut-être de l’antique race gréco-latine ; mais sa famille avait mêlé son sang au sang visigoth; le roi des Yisigoths, Léovigilde, avait épousé la sœur ainée d'Isidore.

Isidore avait été instruit par son frère aîné Léandre ; moine, évêque de Séville, apôtre de la conversion des Visigoths ariens, Léandre était allé à Byzance, afin de demander à l’empereur des secours pour les Chrétiens contre la persécution des Ariens ; à Byzance, Léandre prit contact avec la culture antique, et il voulut que son jeune frère n’ignorât ni le Grec ni l’Hébreu.

En 601, Isidore succéda à son frère Léandre sur le trône épiscopal de Séville qu’il devait occuper jusqu’à sa mort, survenue en 636. Le souci de maintenir la foi contre les hérésies, de fixer la liturgie en constituant le rite mozarabe, ne nuisit pas, en lui, au désir de transmettre aux Yisigoths ce qu’avaient conquis la Philo-

i. Sur la vie de Saint Isidore et de Léandre, consulter : Montalembert, Les moines d'occident depuis Suint Benoit jusqu’à Saint Bernard, Livre VI, chnpitre unique; t. II, pp. 2i3-23/|.

l’astronomie LATÎNE AU MOYEN AGE

sophie et la Science antiques ; ce désir se marque par le décret que rendit, à son instance, le quatrième concile de Tolède; l’étude du Grec et de l’Hébreu, déjà florissante à Séville, fut étendue à toutes les églises épiscopales de l’Espagne.

L’ambition qu’avait Isidore de sauver, en faveur des Barbares, les épaves de la pensée hellénique et latine, d’instruire les Goths de ce que le passé avait connu,, inspire bon nombre des écrits de l’Evêque de Séville et, en particulier, le grand traité qu’il a intitulé Les Étymologies ou Les Origines.

Nul livre n’était mieux fait pour plaire à des intelligences encore enfantines et avides de tout connaître que cette encyclopédie, où tout est enseigné en vingt livres que subdivisent des chapitres nombreux et concis.

La Grammaire est le sujet du premier livre des Étymologies ; la Rhétorique et la Logique occupent le second ; le troisième est consacré aux Sciences mathématiques et astronomiques ; la Médecine. le Droit auquel l’auteur adjoint l’étude du calendrier, précèdent, suivant un ordre dont la règle ne se laisse guère percevoir, les livres consacrés à Dieu et à l’Eglise ; puis les sciences naturelles se développent; Anthropologie, Zoologie, Cosmographie, Géographie, Minéralogie, Géologie, Agronomie et Botanique se succèdent, et cèdent la place à des livres qui traitent vraiment de omni re scibili, qui enseignent jusqu’à la cuisine, jusqu’aux outils de jardinage et d'équitation, dont l’étude met fin aux Étymologies.

Les Origines d’Isidore de Séville sont comme le type sur lequel se modèleront plusieurs traités du Moyen Age, et de ceux qui auront le plus de vogue ; en lisant les écrits que nous devrons analyser au cours du présent chapitre, nous serons souvent amenés à reconnaître, dans leur composition, l’influence des Étymologies. Lorsqu’au xme siècle, l’encyclopédie du grand Évêque espagnol aura vieilli à l’excès, de nouvelles compilations analogues verront le jour ; Barthélemy l’Anglais, le premier, composera son De proprietatibus rerum , puis Vincent de Beauvais écrira son Spéculum triplex , naturelle, historiale, morale ; ces deux livres, dont la vogue sera extrême, ne se borneront pas à reproduire maint chapitre des Étymologies ; ils procéderont du même esprit que le traité d’Isidore ; ils rivaliseront de succès avec ce traité, parce que, comme lui, ils s’efforceront de satisfaire à un désir, toujours ardent chez un grand nombre d’hommes, celui de posséder un livre où toute la Science soit condensée et emmagasinée, où l’on trouve sans peine réponse à tout.

l’initiation des barbares

Isidore aime à indiquer les étymologies des termes qu’il emploie ; et quelles étymologies ! Voici 1 celle du mot cælum.

« Cælum vocatum eo quod , tanquam cælatum vas , impressa habeal stellarum veluti signa ; nam cælatum dicitur vas quod signis eminentioribus refulget. »

N’allons pas, d’ailleurs, attribuer à la fantaisie de l’Évêque de Séville cette singulière étymologie ; il n’a fait que copier Saint Ambroise ; voici les propres paroles2 de l’Évêque de Milan :

« Nam cælum, quod oùpavôç Græce dicitur , Latine, quia impressa stellarum lumina velut signa habeat, tamquam cælatum appellatur ; sicut argentum quod signis eminentibus refulget, cælatum dicimus. »

Saint Ambroise aggravait d’ailleurs son cas en donnant, en outre, l’étymologie d’oopavô; : « Oùpavoç autem amo “tou ôp^ôai. dicitur ».

Nous reconnaissons ici une marque bien visible de l’influence exercée par Saint Ambroise sur Saint Isidore ; nous aurons occasion, dans un instant, de revenir à cette influence.

L’objet des Étymologies est, bien plus, de donner, à la façon d’un vocabulaire, la définition des termes techniques employés dans les diverses sciences, que d’exposer les doctrines qui constituent ces sciences ; aussi n’y trouve-t-on jamais la discussion de ces doctrines.

D’ailleurs, la pensée personnelle d’Isidore n’apparaît aucunement en ces vingt livres; tout ce qu’il y donne, il l’emprunte à autrui, soit qu’il nomme son auteur, comme il le fait volontiers en citant un vers, soit qu’il n’indique point ses sources, ce qui a lieu le plus souvent lorsqu’il rapporte une théorie philosophique ou scientifique.

Pour réunir les renseignements cosmographiques ou astrono miques épars dans les Étymologies, il faut recourir à deux livres : Au troisième, qui traite de l’Arithmétique, de la Géométrie et de l’Astronomie ; au treizième qui traite du Monde, du Ciel et des éléments.

Ces connaissances cosmographiques, astronomiques et météorologiques, répandues en divers lieux de ses Etymologies , Isidore les réunit en un traité unique qu’il dédia à Sisebut, roi des Visigoths (612-621). Ce traité, que les manuscrits intitulent d’une

1. Isidori Hispalensis bpiscopi Etumologiarum libri XX; Hb. XIII, cap. IV.

2. Sancti Ambrosii Hexaemeron lib. //, cap. IV, i5 [Sancti Ambrosii Opéra accurante Misons, tomi primi pars prior {Patroloyiœ latinœ tomus AlV), col. I ï>2*j.

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

manière très variable : De natura rerum, De as tris cæli, De Astro- 7io mia seu natura rerum , Liber astronomie us, Rotarum liber, a été très soigneusement publié, au xixe siècle, par Gustav Becker'.

Par le plan suivi, par les matières traitées, le De natura rerum liber entre dans une catégorie d’ouvrages qui eurent grande vogue chez les Grecs et les Latins, comme iis en allaient avoir chez les Arabes et chez les Occidentaux.

Les quatre livres sur les Météores qu’Aristote avait composés, mis à la suite des quatre livres Du Ciel, formaient une sorte de traité où se trouvaient exposées la Cosmographie, la Mécanique céleste, la Physique du globe et la Météorologie telles qu’on les connaissait à l’époque du Stagirite. Dans l’Antiquité comme au Moyen Age, les auteurs ne manquèrent pas, qui prirent ce traité pour modèle, soit qu’ils se proposassent de donner quelque écrit plus bref et plus sommaire, soit, au contraire qu’ils eussent le dessein d’en développer davantage certaines parties, telles que la Géographie physique.

Parfois, les exposés succincts qui avaient été écrits, de la sorte, à l’image des immortels traités du Stagirite, étaient donnés sous le nom même d’Aristote.

Tel fut, dans l’Antiquité hellénique, ce petit écrit, à la fois cosmologique et métaphysique, qui avait pour titre IIspl Kéapou, Du Monde , et qui se donnait pour une lettre adressée par le Philosophe à son illustre élève Alexandre le Grand. Le traité De mundo ad Alexandrum — c’est le titre sous lequel ce petit livre s’est répandu chez les Occidentaux — ne consacre que peu de lignes à la nature des corps célestes et à leurs mouvements ; ce qu’il en dit est parfaitement conforme à l’Astronomie péripatéticienne.

Ce qu’un stoïcien anonyme avait donné aux Grecs en écrivant le traité Ilepl Ktapoo, le platonicien Apulée le donna aux Latins en composant son De mundo.

La Science arabe imita la Science grecque dans son penchant à imaginer des écrits apocryphes d’Aristote ; elle attribua au Stagirite le petit traité que les Occidentaux ont intitulé De elementis ou De proprietatibus elementorum; et, jusqu’à la Renaissance, tous les docteurs, musulmans ou chrétiens, furent dupes de la supercherie. Elle était cependant bien grossière, cette supercherie ; un écrit où la mer Méditerranée est nommée mare Assem, où l’Arabie s’appelle terra Lamen , porte en évidence sa marque de fabrique islamique ; l’époque, relativement récente, de sa composition n’est

l. Isidori Hispalensis De natura rerum liber. Recensuit Gustavus Becker; Berolini, 1857.

L INITIATION DKS HARItAllRS

pas moins clairement en évidence, puisque l’auteur connaît la précession des équinoxes, admet l’évaluation que Ptolémée a proposée pour la durée de ce phénomène, expose et rejette la supposition d’un mouvement d’accès et de recès à peu près dans les termes où Théon d’Alexandrie l’avait exposée et rejetée.

Le livre De naturel rerum composé par Isidore de Séville, embrasse à très peu près les mêmes matières que les huit livres d’Aristote Sur le Ciel et Sur les météores , ou bien encore que le livre Des éléments que les Arabes composeront et attribueront au Stagirite. Il expose sommairement l'Astronomie, la Météorologie et la Géographie. Mais l’esprit qui inspire la rédaction de l’Évêque de Séville est tout différent de celui préside à la composition des traités grecs, latins ou arabes. A propos de chacun des objets que le Ciel et la Terre offrent à notre contemplation, le principal souci d’Isidore paraît être de citer toutes les allusions qu’y ont pu faire l’Écriture ou les Pères, de rapporter aussi des passages empruntés aux poètes et aux littérateurs du Paganisme, v quitte à restreindre extrêmement la place qu’il laisse aux considérations proprement scientifiques.

Nous aurons une idée de la méthode suivie par Isidore en traduisant ici le chapitre 1 qu’il intitule : Des sept planètes du ciel et de leurs révolutions.

« Saint Ambroise, dans son livre intitulé : Hexaemeron, s’exprime en ces termes : « Nous lisons dans David : Laudate eurri cæli » cælorurn. » On peut discuter, en effet, la question de savoir s’il existe un seul ciel ou plusieurs deux ; les uns affirment qu’il en existe un grand nombre, les autres nient qu’il y en ait plus d’un. Les philosophes ont introduit la considération de sept cieux du monde ; je veux parler des cieux planétaires ; ces cieux se meuvent du mouvement harmonieux qui convient à des globes ; ces philosophes regardent toutes choses comme connexes aux orbes de ces cieux ; les planètes sont supposées liées à ces cieux et comme insérées en eux ; elles marchent d un mouvement rétrograde et sont emportées par un mouvement contraire à celui des autres étoiles. D’ailleurs, dans les livres de l’Église, nous lisons : Cæli cælorurn , et l’Apôtre Paul eut conscience d’avoir été ravi jusqu’au troisième ciel. Mais que l’homme n’aille rien présumer, en sa témérité, du nombre des cieux! Dieu ne les a pas créés informes et confus ; il les a distingués selon une certaine raison et un certain ordre. Il a marqué un ciel qu’une surface particu-

i. Isidore de Séville, Op. /aud., cap. XIII : De VII planetis caeli et eorum conversion i hus .

l/ ASTRONOMIE LATINE AIJ MOYEN AGE

lière sépare du dernier des orbes circulants ; il l’a formé d’un espace partout équidistant de la terre, et il y a placé les vertus des créatures spirituelles. L’Artisan du Monde s’est servi des eaux pour tempérer la nature de ce ciel, afin que l’ardeur du feu supérieur n’incendiât pas les éléments. Quant au ciel inférieur, il l’a fait solide et ne lui a pas donné un mouvement unique, mais plusieurs mouvements différents ; à ce ciel inférieur, il a assigné le nom de firmament, car c’est lui qui soutient les eaux supérieures. »

Au delà donc de l’ensemble des cieux solides et mobiles que considéraient les astronomes païens, ensemble qui reçoit ici le nom biblique de firmament, Isidore imagine deux autres cieux ; d’abord un ciel aqueux ; puis un ciel suprême, séjour des esprits. Cette hypothèse sera désormais adoptée par la plupart des cosmographes chrétiens ; elle jouera, dans le développement de l’Astronomie médiévale, un rôle considérable.

Du ciel aqueux, et du ciel suprême, séjour des bienheureux, qui le recouvre, Isidore n’avait rien dit dans ses Étymologies ; en revanche, il y parlait du cours des planètes un peu plus explicitement qru'au De natura rerum liber.

« Les astres, y disait-il1, sont soit entraînés, soit mûs. Sont entraînés, les astres qui sont fixés au ciel et tournent avec le ciel ; sont nuis les astres, nommés planètes ou astres errants, qui accomplissent leur cours aberrant mais soumis, cependant, à une certaine loi.

» ... Les étoiles ont des cours différents parce qu elles sont portées par des cercles célestes différents qu’on nomme cercles des planètes. Certaines d’entre elles, après s’être levées plus tôt [que les étoiles fixes], se couchent plus tard ; d’autres, qui se sont levées plus tôt, atteignent plus vite l’horizon ; d’autres, levées en même temps, se couchent à des instants différents ; chacune d elles, cependant, accomplit son cours propre au bout d’un temps déterminé.

» ... Le nombre circulaire d’une étoile est celui par lequel on connaît le temps qu’elle emploie à décrire son cercle, tant en longitude qu’en latitude. On dit, en effet, que la Lune accomplit sa révolution en huit ans, Mercure en vingt ans, Lucifer en neuf ans, le Soleil en dix-neuf ans, Vesper en quinze ans, Phaëton en douze ans, Saturne en trente ans. Ces années écoulées, la planète,

i. Isidori IhspALENsts Episcopi Eiymologiarum libri XX; lib. III, capp. LXII, UXJII, . . ., LXV, LXVI, LXV1I, LXVIII, LXIX.

L INITIATION DES BARBARES

ayant parcouru son cercle, revient au même signe et à la même partie de ce signe.

» Certains astres, retenus par les rayons du Soleil, présentent des anomalies ; ils sont rétrogrades ou stationnaires ; selon ce qu'enseigne le poète lorsqu’il dit :

Sol tempora divirlit ævi,

Mutât nocte diem, radiisque potentibus astra Ire vetat, cursusque vagos statione moratur '.

» ... Ainsi donc certaines planètes sont dites errantes parce qu elles parcourent le Monde d'un mouvement qui diffère de l’une à l’autre. Par le fait qu’elles sont errantes, elles sont dites rétrogrades ou anomales, et cela selon que leur marche ajoute ou retranche des divisions. On les dit rétrogrades lorsqu’elles retranchent des divisions. Elles sont stationnaires lorsqu’elles s’arrêtent.

» ... On dit qu’il y a progrès ou marche en avant de l’étoile lorsqu’elle parait non seulement faire son chemin accoutumé, mais encore procéder plus que d’habitude.

» ... Le retard ou rétrogradation de l'étoile a lieu lorsque, tout en suivant son mouvement habituel, elle parait en même temps se mouvoir en arrière.

» ... Il y a station pour une étoile lorsqu’elle semble s’arrêter en quelque endroit, tout en continuant son mouvement. »

Ces quelques lignes, obscures ou erronnées, représentent tout ce que les lecteurs d’Isidore pouvaient apprendre de la théorie des planètes. Un seul point mérite d’y être signalé : Isidore mentionne l’hypothèse qui attribuait à une attraction exercée par les rayons solaires la marche rétrograde de Vénus et de Mercure; cette théorie, qui avait trouvé faveur auprès de plusieurs physiciens grecs et latins, et notamment de Pline et de Chalcidius, était, nous l’avons vu, connue de Saint Augustin * ; il est, partant, malaisé de dire de qui l’Evêque de Séville la tenait; cependant, comme rien, par ailleurs, ne révèle qu’il ait connu Pline et Chalcidius, il est probable qu’il l’emprunte à Saint Augustin.

La théorie péripatéticienne de la cinquième essence, distincte des quatre éléments, et substance des corps célestes, a été exposée, non sans scepticisme, par Saint Basile; en général, les Peres de l’Église ne l’ont pas adoptée; ils supposent que la substance des

1. Ce dernier alinéa se retrouve textuellement au De reru/n nafura lit>er, cap XXII : De cursu stellarurn.

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