L ÉC0LE DE MONTPELLIER. ROBERT LANGLAIS
Cette influence fut, peut-être, aidée par cette circonstance que Guillaume l'Anglais semble avoir compté, dans les villes méditerranéennes, une nombreuse famille, ou, tout au moins, un groupe nombreux de compatriotes, dont plusieurs membres se seraient illustrés en cultivant la Médecine et l’Astronomie.
Nous avons vu que Guillaume dédiait son traité De urina non visa à un frère ou à un cousin (gennanus) qui avait, autrefois, étudié avec lui à Marseille. Or, vers 1250, un médecin du nom de Gilbert l’Anglais * ( Gilbertm Anglicus ), auteur probable d’un commentaire sur le poème De urinis de Gilles de Gorbeil, compose un remarquable Compendium Medicinæ. Des extraits de ce Compendium ont été rédigés sous ce titre : Expérimenta magistri Gilberti, cancellarii Montispessulani. Ce Gilbert l’Anglais, médecin, et chancelier de l’Université de Montpellier, pourrait bien être le gennanus qui avait étudié à Marseille avec l'astronome et médecin Guillaume l’Anglais.
D’autre part, Maître Gilbert l’Anglais, chancelier de Montpellier, avait peut-être quelque lien de parenté avec Maître Robert l’Anglais (Rober lus Anglicus) qui enseignaità Montpellier en 1271 *.
Maître Robert l’Anglais partageait le goût de Maître Guillaume l’Anglais pour les théories et pour les instruments astronomiques.
1. Emile Littré, Notice sur Gilbert l’Anglais (Histoire littéraire de la France, t. XXI, i8/,7) pp. 393-4o3).
2. En 1240, un Johannes Anglicus et un Robert us Anglicus figurent parmi les témoins de l’acte statutaire de l’Université de Montpellier. [Paul Tannery, Le traité du quadrant de maître Robert Anglès ( Montpellier , XIIIe siècle). Texte latin et traduction grecque (Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, t. XXXV, seconde partie, 1897, p. 58o)].
l’astronomie laïinè al moyen âge
Il nous est connu par deux ouvrages dont le premier est un commentaire à la Sphæra de Joannes de Sacro-Bosco.
Ce commentaire est ainsi intitulé1 * 3 4 : « Tractatus de spera Jo. de Sacro Roscho cum glosis Ro. Anglici ». Il est daté de la manière suivante * :
« Finita est isla compilatio super matériaux de spera celesti ad maiorem introduclionem scolarium in monte pessulano sludentium quant composait Magister Ro. ang liens et finicit a. d. 1271, sole existent e in primo gradu lauri et scorpione exislente in ascendante. Explicit tractatus de spera. »
La Sp huera de Robert Grosse-Teste, celle de Campanus de Novare, dont nous parlerons bientôt, étaient des ouvrages originaux ; celuici et le commentaire de Michel Scot ouvrent la série des innombrables commentaires auxquels a donné lieu le traité de Joannes de Sacro-Bosco.
Paul Tannery s’est demandé si l’épithète à’ Ang liens, attribuée à Maître Robert, désignait la nationalité de cet astronome ou bien traduisait un nom de famille qui, selon la langue provençale, devait être Anglès. La lecture des gloses à la Sphère de Joannes de Sacro- Bosco l’eût aisément tiré de cet embarras. Il y eût trouvé un passage 9 où l’auteur explique comment certaines éclipses de Lune sont funestes aux semences. « Je l’ai expérimenté, dit-il, en certaines régions de l’Angleterre ( sicut scivi per experimentum qaibusdam partibus Anglie); pendant une éclipse, quelqu'un avait semé de l’orge en une terre très fertile ; la semence, cependant, fut tuée et anéantie comme si l’on n’avait rien semé du tout dans ce champ ; les gens croyaient y voir l’elfet patent d'un sortilège, jusqu’à ce que je leur aie démontré que cela devait naturellement arriver. »
Chez Robert l’Anglais, l’amour-propre national est fort chatouilleux ; aussi est-ce avec une véritable indignation qu’il voit les géographes mettre l’Angleterre en un climat qualifié d’inhabitable ; il ne veut point que les étudiants de Montpellier gardent une pareille opinion de son pays : « S’il en est ainsi, dit-il1, ce n’est pas, comme quelqu’un l’a prétendu, parce qu’il est pénible d y habiter, mais seulement parce qu’elle était encore inhabitée lorsqu’on a marqué les divisions des climats. C’est une terre, en
i. bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 7392, fol. 1, v°.
?.. Ms. cit., fol. 43, col. b.
3. Magistri Ro. Anglici Glosœ super sphwrum, cap. IYr, glosa 11 ; ms. cit., fol. f\2, col. a.
4. Ro. Anglici Op. laud., cap. III, glosa 111 ; ms. cil. fol. 37, coll. a et b.
l’astronomie des sÉr.ri.iERS
effet, qui fournit avec une inépuisable abondance tout ce qui est à l'usage des mortels; elle est féconde en tous genres de métaux; ses vastes plaines et ses collines se prêtent à une riche culture ; une terre fertile y produit, chacune en sa saison, des récoltes variées ; elle a des forêts remplies de bêtes sauvages de toute espèce ; il s’en trouve aussi dans ses bois ; ses herbages permettent d’alterner comme il convient le pâturage des troupeaux ; au pied de ses montagnes, des prés verdoyants offrent d'agréables sites ; de claires fontaines s’y écoulent en ruisseaux limpides ; de ceuxci, le léger murmure semble luthier ceux qui reposent étendus sur leurs rives délicieuses ». Cette fraîche et ombreuse Angleterre ne devait-elle pas apparaître comme un paradis terrestre aux étudiants de Montpellier ?
Ce n'est assurément pas un ouvrage de premier ordre que Kober l’Anglais a produit en glosant la sphère de Joannes de Sacro-Bosco ; l'auteur ne mérite nullement d’être mis au nombre des grands esprits qui ont illustré le xmp siècle ; mais, par sa médiocrité même, il attire notre attention ; il nous donne un exemple de ce qu’était sans doute, en son temps, la foule des astronomes.
Ces pensées qui ont agité son siècle trouvent chacune un écho dans son opuscule, mais un écho affaibli, qui parfois les altère an point de les rendre méconnaissables, qui toujours les mêle ensemble sans souci de les accorder.
L’un des livres que Maître Robert cite le plus volontiers, c est le De substantiel orbis où Averroès conduit jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences les principes péripatéticiens relatifs a la cinquième essence et aux intelligences -motrices des cieux. Il lui arrive, sous l’influence de ce livre, d embrasser les thèses les plus caractéristiques de l’Averroïsme. 11 soutient, par exemple , que le ciel ne saurait cesser de sc mouvoir et que, s’il cessait de se mouvoir, tout mouvement cesserait, par le fait même, en notre monde sublunaire. Ce sont là propositions qu’htienne Tempier et les théologiens de Paris devaient condamner en 127/.
Or, tandis qu’en cette question, il suit sans hésiter 1 opinion d Averroès, nous le voyons, ailleurs, modifier dans un sens acceptable pour un chrétien ce raisonnement péripatéticien : Le ciel est sphérique, car le mouvement du ciel doit être éternel, et la
i. Ro. Anglici Op. laud., cap. I, çlosa III, (juœstio : Utrum cessante motu cæli posset esse motus in istis inferioribus. Ms. cit., fol. io, colt, c et e fol. ii, col. a.
l'astronomie LATINE AU MOYEN AGE
figure sphérique est seule compatible avec une rotation éternelle. Voici comment Maître Robert présente ce raisonnement 1 :
« L’avis qu’on doit tenir devient évident si l’on considère ce que c’est que l’archétype du Monde, existant dans l’Intelligence divine avant la création du Monde ; c’est à la ressemblance de cet archétype que le Monde fut créé ; ce monde [idéal] est donc en l'Intelligence divine ; or, de l’avis de Saint Augustin, ce qui est en Dieu est identique à Dieu ; de même, donc, que Dieu n’a ni commencement ni fin, ainsi en est-il de ce Monde-là. Or la figure qui n’a ni commencement ni fin est la figure circulaire. Donc etc. »
C’est le Néo-platonisme chrétien de Saint Augustin qui inspirait ce passage. Parfois, Maître Robert se rattache au Platonisme pris sous sa forme première. Pour justifier l’existence des quatre éléments, il rappelle une doctrine du Timée - : « Platon dit qu entre deux nombres cubiques, on doit insérer deux nombres intermédiaires qui aient même rapport [entre eux etj aux nombres extrêmes ; de même, entre les deux éléments extrêmes, faut-il placer deux éléments intermédiaires qui aient même rapport entre eux et aux éléments extrêmes ». L'auteur explique ce qu’il faut entendre par là, et termine par cette réflexion : « En effet, comme le dit Boèce, dès la première origine du Monde, toutes choses ont été formées en raison du nombre ».
Robert l’Anglais va jusqu’à modifier dans le sens platonicien la théorie des Intelligences motrices des cieux qu’exposait Averroès au De substantiel orbis. En cette théorie, qui est celle même d’Aristote, Dieu, premier moteur est cause du mouvement diurne de la sphère suprême ; les autres sphères participent par entrainement à ce mouvement ; en outre, chacune d’elles doit son mouvement propre à une intelligence particulière ; en chaque sphère, est un moteur conjoint qui meut son orbe afin de s’assimiler à l’intelligence correspondante.
Ce n’est pas exactement ainsi que Maître Robert conçoit le mouvement des sphères ;
« Les sphères célestes, dit-il3, ont deux mouvements. Le premier, d’Orient en Occident, fait, en une nuit et un jour, une révolution complète, de point en point, autour de la Terre et sur les pèles du monde ; de ce mouvement-là sont mues les neuf sphères, d’un mouvement uniforme et continuel, sous l’action de la pre-
1. Ro. Anglici Op. laud., caput I, glosa III, senlentia secundæ partis; ms. cil., fol . 9, coll. a et b.
2. Ro. Anglici Op. laud , cap. I, glosa II ; ms. cit., fol. 5, col d.
3. Ro. Anglici Op. laud., cap. I, glosa III. sentcotia primæ partis ; ms. cit., fol. 8, col. d, et fol. 9, coi. a.
l’astronomie des séceliers
inière sphère, et par un certain moteur qui est une intelligence déléguée à cet effet ; cette intelligence se nomme l’Ame du Monde .
» Le second mouvement meut d’üccident en Orient, sur les pôles du Zodiaque, les huit [dernières] sphères célestes ; il les meut de rotations diverses. Ce mouvement est certainement double, bien que le texte le suppose seulement simple. L'un est le mouvement qu’ont les huit sphères d’Occidcnt en Orient ; l’autre est le mouvement des astres eux-mêmes à l'intérieur de leurs sphères respectives.
» Le premier de ces mouvements d’Occident en Orient est un mouvement uniforme d’un degré en cent ans ; toutes les sphères, en effet, par une intelligence unique,, sont mues de la sorte, du moins selon l’opinion de Ptolémée ; il en est autrement selon l’hypothèse de Thébit, comme on le verra plus loin.
» Le second est le mouvement d’Occident en Orient des astres eux-mêmes à l’intérieur de leurs propres sphères ; ce mouvementlà ne convient pas aux étoiles fixes, car elles n’ont pas d’autre mouvement que le mouvement de leur sphère ; il convient seulement aux sept planètes ; par un tel mouvement, chaque planète se meut à l’encontre du mouvement de sa sphère, comme une mouche sur une roue se peut mouvoir en sens contraire du mouvement de la roue. De la sorte, chaque planète a son moteur particulier qui est une certaine intelligence. C’est de cette manière que Saturne accomplit sa révolution en trente ans, Jupiter en douze ans, et ainsi des autres. »
« Remarquez donc, poursuit Robert ’, que le ciel a deux sortes de moteurs, des moteurs conjoints et un moteur séparé. Le moteur séparé, c’est la Cause première ; un moteur conjoint, c’est une certaine intelligence déléguée au mouvement du ciel. Ces intelligences sont de deux sortes. Il yen aune qui meut toutes les sphères d’Orient en Occident; c’est l’Ame du Monde. Il y a aussi des moteurs qui meuvent du mouvement en sens contraire ; ces moteurslà sont multiples, et leur nombre est le même que celui des mouvements d’Occident en Orient. Ainsi chaque planète a son propre moteur.
»... Le ciel se meut continuellement afin de se rendre semblable au Créateur ; il se meut continuellement afin de pouvoir acquérir ce vers quoi il tend ; et comme il ne pourra jamais l’acquérir pleinement, il ne cessera jamais de se mouvoir. »
i. Ro. Anglicus, loc. cit. : Ad evidentiam lectionis ; ms. cit., fol. 9, coll. b et c.
l’aSTHONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
Cetto sorte de synthèse entre la théorie platonicienne de l’Ame du Monde et la théorie péripatéticienne des Intelligences célestes mérite encore de retenir notre attention par un autre caractère ; Robert l’Anglais pense, comme Ptoléméedans YAlmageste, comme les Néo-platoniciens hellènes, que chaque planète se meut librement entre les deux surfaces sphériques qui bornent son domaine. Au temps où il écrivait, l’iniluence des idées d’Aristote avait fait délaisser cette pensée par la plupart des grands philosophes, même par ceux qui ne se livraient pas sans résistance au courant péripatéticien ; Saint Bonaventure et Roger Bacon, aussi bien qu’ Albert le Grand et Saint Thomas d’Aquin, pensaient que tout astre, fixement serti dans un orbe solide, ne pouvait qu’être entraîné par cet orbe.
L’hypothèse, si contraire à la Physique d’Aristote, que les astres solides plongent au sein d'un éther fluide, semble naturelle à Robert.
Il admet volontiers 1 que les diverses sphères célestes soient simplement contiguës, et non point continues , c’est-à-dire soudées les unes aux autres ; mais il ne lui semble pas nécessaire, comme il eût semblé à un péripatécien, de rejeter cette continuité. « Nous pourrions supposer, en effet, que les parties extrêmes de l’orbe demeurent seules immobiles, tandis que ce qui est au milieu de l’orbe serait en mouvement. Ainsi voyons-nous qu’[en un vasel, le milieu de l'eau se meut tandis que, sur les bords, l'eau demeure en repos. A plus forte raison cela semble-t-il possible au sein des orbes, qui sont beaucoup plus simples que l’eau. Dès lors, il n'est évidemment pas nécessaire que tous les orbes se meuvent parce que l’un d’eux se meut, et cela lors même qu’ils seraient continus; de même, bien que l’eau soit continue, toute l’eau ne se meut pas nécessairement parce qu’une partie de l’eau se meut. »
Après avoir exposé ses raisons en faveur de la continuité des sphères célestes, Robert continue en ces termes 2 :
« 11 est cependant une opinion selon laquelle les orbes sont seulement contigus. Et comme ces orbes, sauf le huitième, sont excentriques, il faut que l’intervalle entre deux orbes soit plus large d’un côté que de l’autre... La matière qui se trouve entre les orbes est susceptible de raréfaction et de condensation, en sorte que du mouvement de ces corps, il ne résulte aucun espace vide. »
1. Ko. Anglici ()/>. lund,, en p. I, glosai, ad primant <[ua:stionem ; ms. cil., fol. 4, coll. c et cl.