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L ASTRONOMIE DKS SÉCULIERS

tiens. Il n en fut pas toujours de même des traductions ou des ou\ rages originaux dus au rabbin qui va nous occuper ; souvent, ces œuvres ont été immédiatement transcrites en Latin, en sorte qu elles n ont pas contribué seulement à instruire les communautés juives de Marseille et de Montpellier, mais qu’elles se sont encore répandues parmi les savants chrétiens de ces villes.

« Jacob ben Makir ', de la famille des Tibbonides, est célèbre comme astronome et comme traducteur d’ouvrages mathématiques. Son nom provençal était Don Prophet Tibbon. Il est connu, chez les écrivains latins du Moyen x\.ge, sous le nom de Profatius ou Profacius Judæus.

» La date de la naissance de notre Jacob n’est pas déterminée. Il est probable qu il naquit vers 123G ou un peu avant cette année, car sa traduction du Traité de la sphère armillaire fut faite, comme son petit-fils 1 atteste,... en 1256. Or il est à présumer que Jacob traduisit les Éléments d’Euclide avant cet ouvrage ; dans le petit avant-propos des Éléments d’Euclide, il fait allusion à sa jeunesse... Nous savons d’ailleurs qu’en 1304, Abba Mari s'adresse à notre Jacob en 1 appelant « vieillard », expression qui ne peut s’appliquer qu’à un homme qui a au moins soixante ans...

» Quant a la date de la mort de Jacob, elle doit être placée entre 1303 et 1306. Son dernier travail connu fut terminé.... en 1303 et, dans la réponse qu’En Douran de Lunel adresse à Don Vidal Salomon, réponse qui n est pas postérieure au commencement de 1306, Jacob est déjà mentionné comme décédé.

» Jacob, selon toutes les apparences, était né à Marseille ; mais il fit sa principale résidence à Montpellier ; c’est d’après le nom rabbinique de cette ville qui se nomme lui-même ha-Harri (de la montagne). Par « la Montagne » ou « la Montagne de l’ébranlement » (nom d’une montagne d’Ephraïm), les Juifs du Moyen Age désignaient Montpellier. Les manuscrits latins qui contiennent, soit la traduction de son ouvrage sur le quart de cercle, soit celle de son calendrier perpétuel, le nomment Prophatins M as silie nsis. Un manuscrit hébreu, contenant la traduction hébraïque de son ouvrage sur le quart de cercle, faite d’après une traduction latine, qui, elle-même, était considérablement remaniée, ainsi <pie nous le verrons dans la suite, porte l’cpigraphe suivant : « Ici » finit l’ouvrage sur le quart (le cercle, composé par H. S. le savant,

» surnommé dans la langue des Chrétiens Profasio le juif, de Mar-

i. Ernest Renan, Op.laud., Jacob beo Makir ou Profatius Judæus, astronome, pp. 599-623.

l'astronomie latine au MOYEN AGE

» scille, demeurant à Montpellier, ville située au pied delà montagne Pessulano. »

» ... Avant de se fixer à Montpellier, Jacob passa quelques années à Lunel. Nous ne savons pas quelle fut sa relation exacte de parenté avec la famille Tibbon ; mais ce qu on peut affirmer, c’est que ce fut au sein de cette famille instruite qu’il apprit ce qu’il sut d’Arabe. La tradition de l’Arabe, vers le milieu du xiiL siècle, devait être bien affaiblie dans ces familles venues d’Espagne ; nous verrons bientôt notre Jacob avouer qu il savait médiocrement cette langue... »

Il n’en fit pas moins de très nombreuses traductions, bornonsnous à signaler très rapidement quelques-unes de celles qui n intéressent pas 1 Astronomie.

11 en est plusieurs qui portent sur des livres de Géométrie ; ce sont celle des Éléments d’Euclide, faite vers 1253 celle des Données du même auteur, accomplie en 1272 ; celle du traité De la sphère en mouvement d'Autolycus, terminée en 1273 ; enfin celle des Sphériques composés par Ménélas d’Alexandrie.

Une autre, qui intéresse la Zoologie, et qui fut terminée en 1302 ou en 1303, mit en Hébreu les commentaires d’Averroès sur les livres XI à XIX de Y Histoire des Animaux d’Auistote.

Ni la Géométrie ni la Zoologie n’eurent la part de prédilection dans la pensée de Jacob ben Makir ; cette part, assurément, était réservée à l’Astronomie.

Parmi ses œuvres astronomiques se trouvent, d’abord, des traductions d’ouvrages théoriques. Ce sont celle de V Abrégé de l Almageste composé par Abou Mohammed Djaber Ibn Aflah (Géber), et surtout celle du Résumé d'Astronotnie d’Ibn al Haitam, nommé Alhazen par les Scolastiques. Terminée en 1271 ou en 1275, cette version fut mise en Latin, au temps de la Renaissance, par Abraham de Balmès, comme nous l’avons dit autrefois L

De la préface que Jacob ben Makir a mise à sa traduction, nous avons alors produit un extrait où il nous conte comment il fut amené à entreprendre cette version. Un jour, il rencontra un étranger venu d’une terre éloignée ; cet étranger trouvait que les démonstrations du livre d’Al Fergani ne s’accordaient pas avec la nature des choses; il pressa Profatius de traduire en Hébreu le Résumé d’Ibn al Haithain.

Cette anecdote est, pour nous, fort intéressante ; elle nous montre les astronomes juifs en proie, vers l'an 1270, au souci qui, peu

i . Voir : Chapitre IX, § II ; t. II, p. 121.

LASTHo.NOMlK DES SECULIERS

d années auparavant, préoccupait si fort les astronomes chétiens ; les uns comme les autres tentaient d’accorder le système des excentriques et des épicycles avec la Physique d’Aristote.

Nous ne devons pas nous étonner, d’ailleurs, de retrouver ce souci dans l’esprit des rabbins adonnés à la science des astres ; Maimonide 1 avait connu ; et de même que Michel Scot, l’avait fait naître chez les Chrétiens en traduisant les Commentaires d’Àver-, roès et la Théorie des planètes d’Alpétragius, de même, les versions hébraïques de ces ouvrages, données par Moïse ben Samuel ben Tibbon, l’avaient ravivé chez les Juifs.

Aux astronomes juifs comme aux astronomes chrétiens, les agencements d'orbes solides d’Ibn al Haitham devaient paraître propres à fournir la conciliation désirée.

Remarquons, d’ailleurs, que les Chrétiens latins connurent avant les Juifs de Marseille et de Montpellier cette tentative pour résoudre le conflit entre l’Astronomie dePtolémée et la Physique d’Aristote ; nous verrons plus loin que, dès l’an 1267, Roger Racon en discutait le principe en son O pus tertium.

C'est un juif venu de loin qui a conseillé à Profatius de traduire le résumé d’ Astronomie ; Profatius paraît personnellement peu soucieux des disputes qui se sont élevées entre les disciples d’Aristote et les partisans de Ptolémée ; ce qui 1 intéresse, c’est ce qui est utile à l’astronome de profession, ce sont les tables, les canons, les instruments ; par là, il se montre fidèle à la tradition qu’avait inaugurée, dès 1110, l’auteur des Tables de Marseille , qu’ont prolongée, à Marseille et à Montpellier, les Guillaume l’Anglais et les Robert l’Anglais ; il suit si exactement cette tradition qu’il en réunit et compose en lui-même toutes les tendances.

Et d’abord, Jacob ben Makir ne cesse de s’occuper d’instruments astronomiques. Une de ses premières versions d’Arabe en Hébreu est celle du traité composé par l’Arabe chrétien Costa ben Louka Sur T usage de la sphère armillaire ; il donne cette version dès 1256. Plus tard, il traduit, également en Hébreu, le traité Sur T usage de T Astrolabe d’Aboul Casim Ahmed Ibn el-Safar.

Ces deux traductions ne peuvent être utiles qu’aux rabbins astronomes ; Profatius va en donner une autre qui sera utile aux Chrétiens.

Guillaume l’Anglais avait, en un traité, décrit la construction de l’astrolabe universel ou saphea imaginé par Al Zarkali ; en 1263, Profatius entreprend de traduire l’ouvrage même qu’Al Zarkali avait écrit sur cet instrument ; mais, désireux que sa traduction, mise en Latin, se répande parmi les astronomes chrétiens, il duhem — t. m. 20

L’ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

la dicte en Provençal, selon F usage du temps, à un certain Jean de Brescia qui la transcrit. Ainsi fut faite la version qu’un manuscrit de la Bibliothèque nationale 1 conserve sous ce titre : Liber operationis tabulée quæ nominatur saphea patris Isaac Arzac he lis. A la fin de cette version se lisent ces indications : « Expli ait liber tabula ? quæ nominatur Saphea patris Isaac Arzachelis cum lande Dei et adjutorio ; translatum est hoc opus , apud Montent Pessulanum, de arabico in latinum , in anno domini nostri J. A. 1263, Profatio gentis Hebræorum vulgarizante, et Johanne Brixiensi in latinum reducente. Amen ». Le manuscrit qui nous a conservé cette version l’a placée aussitôt après le traité de Guillaume l’Anglais ; cette association si naturelle était, sans doute, coutumière ; elle met en évidence le lien qui unit ces deux Marseillais, l’astronome chrétien et le rabbin.

Nous venons cle voir Profatius suivre les traces de Guillaume l’Anglais ; en lui, nous allons rencontrer un continuateur de Robert l’Anglais.

Au moment où Maître Robert l’Anglais écrivait son Traité du quadrant, l’instrument dont il enseignait l’usage était, en son genre, le plus parfait que l’on connut ; il avait fait reléguer d’autres formes de quadrants ; les plus anciens manuscrits du livre de Robert portent en titre : Tractalus quadrantis secundum modernes1. Mais, bientôt, l’instrument décrit par Maître Robert subit le sort commun des appareils imaginés par l’industrie humaine ; les améliorations qu’il avait reçues appellent et font créer de nouveaux perfectionnements ; le quadrant qui était en vogue cède la première place, dans l’ordre de préférence des astronomes, à un nouveau quadrant, et l’ouvrage de Robert l'Anglais s’intitule maintenant : Tractalus quadrantis veleris.

L’appareil qui lui a ravi le titre de quadrans secundum modernes est celui dont Profatius s’occupe avec une sorte de prédilection 3.

Quels étaient les avantages de ce nouveau quadrant, Jacob ben Makir va nous le dire au préambule de son ôuvrage :

« Comme la connaissance de l’art astronomique ne peut être pleinement acquise sans l’aide des instruments, il a fallu que les

1. Fonds latin, ms. m> 7195. — Cette version a été publiée par L. Am. Séd illot (Supplément au traité lies instruments astronomiques des Arabes, Paris, 1 8/* 1 , pp. 188-190).

2. Paui. Tannery, Le Traité du quadrant de Maître Robert Anales (.Votives

e.l extraits des manuscrits de ta Bibliothèque Nationale, t. XXXV, seconde par tie, 1897, p. 58 1). , ,

3. Paul Tannery, Op . laud., p. 58?. . — Ernest Kenan, Op. laud., pp. G07-

l’astronomie des séculiers

savants en composassent. Ils en ont donc imaginés de nombreux et de variés dont le meilleur, assure-t-on, est l’astrolable de Ptolémée ; par celui-là, on connaît fort aisément plusieurs des mouvements célestes. Toutefois, la composition de cet instrument est difficile et fastidieuse, par suite de la multitude des arcs, des cercles et des lignes droites qui s’y trouvent et qu’il y faut tracer. D ailleurs, les constructeurs ou compositeurs de cet instrument sont peu nombreux, on n’en trouve pas partout ; en outre, on ne peut en tirer en tous lieux tous les usages, à moins de posséder une multitude de tablettes que nécessite la diversité des latitudes, des lieux et des climats.

» Les Anciens avaient imaginé le quart de cercle [quadrant] ; ils s’en servaient pour prendre les hauteurs du Soleil, déterminer les heures et mesurer les ombres, et n’en faisaient rien d’autre ; toutefois, la composition et l'usage de ce quadrant étaient encore quelque peu fastidieux, et ce qu’il permettait de connaître, on ne le connaissait pas très exactement.

» Dieu, dont le nom soit béni, nous a conduit à la connaissance d’un quadrant dont la composition est assez facile ; à l’aide de cet instrument, on manifeste parfaitement et sans aucune erreur tout ce qui se peut voir par l’astrolabe, bien que par un procédé différent, et quelques autres choses encore ; on y peut tracer autant d’horizons que l’on veut... »

C’est en Hébreu que Profatius rédigea son Traité du quadrant. La date de cette première rédaction ne figure pas dans les textes hébraïques ; les traductions latines ultérieures la donnent d’une manière peu concordante ; les divers manuscrits portent tantôt 1288, tantôt 1290 et tantôt 1293.

De cette première rédaction hébraïque du traité de Jacob ben Makir, une traduction latine fut bientôt donnée ; au sujet de la composition de cette traduction, nous sommes exactement renseignés ; nous savons -qu’elle fut faite en 1299, à Montpellier, par Armengaud de Biaise, à qui l’auteur dictait, selon l’usage, la version en langue vulgaire. Voici, en effet, la formule qui, dans un manuscrit d’Oxford, se lit au commencement et à la fin de ccttc traduction :

« Incipit (ou explicit) trac talus Profacarj de Marsilia super quadranlem , quem compostai ad inveniendum quicquid per astrolabium inveniri polest, translatifs ah hebreo in latinum a maqistro Ilcrmeqaudo B las in (ou Blasim , lisez : Blasii), secitndum vocem ejusdem, apud Montem Pessulanum, anno incarnationis Doniini

im. »

ao8

l'astronomie Latine aü Moyen agE

Eii 1301, Jacob ben Makir reprit son traité du quadrant, le corrigea et en donna une seconde édition. Le texte hébreu de cette seconde édition nous est connu ; de plus, l’existence de ce texte et la date où il fut composé nous sont indiqués par la traduction latine qui en fut faite, et qui porte ce titre :

« Incipit trac talus quadrantis novi, compositus a magistro Profacio Hobreo, anno dominice incarnationis 1288, et correctifs ab codent , anno Donnai 1301 ■ Laits üeo. ».

Pendant ce temps, grâce à la traduction d Armengaud de Biaise, la connaissance du traité de Profatius se répandait en la Chrétienté latine ; elle parvenait à Paris où l’on était alors, nous le verrons, particulièrement attentif aux progrès de l’Astronomie pratique. Un certain Pierre de Saint-Omer, qui était chancelier de Notre-Dame et qui, en 1296, remplissait, près de l’Église et de l’Université de Paris, des fonctions analogues à celles de bibliothécaire, s’intéressa au livre du rabbin marseillais ; il en donna une édition revue et corrigée dont voici le titre :

« Ars et operatio quadranlis editi a magistro Profacio Marsilicnsi , operis ulilitate et factionis facili/ate astronomie instrumenta, ut dicit in prologo, ercedentis, et postea a Petro de Sancto Audomaro Parisius diligiter correcti et per f edi. »

L’édition latine remaniée par Pierre de Saint-Omer eut la singulière fortune d’être retraduite en Hébreu au cours du mv° siècle.

Le Traité du quadrant dont nous venons, d’après Ernest Renan, de retracer la curieuse histoire, nous a montré, en Profatius, un continuateur de Maître Robert l’Anglais de Montpellier ; nous allons voir en lui, maintenant, un imitateur de cet astronome qui, en 1 1 40, dressait les Tables de Marseille.

On possède, en effet, de Profatius, un ouvrage astronomique, rédigé en Hébreu et traduit en Latin, qui se compose de tables, et de canons propres à régler l’usage de ces tables. Ces tables et ces canons, destinés au calcul des lieux des planètes et des éclipses de Soleil et de Lune, ont pour origine ou racine le 1er mars de l’année 1300 ( 1301 , nouveau style). Les tables sont dressées pour le méridien de Montpellier.

Ces tables portent généralement, dans les manuscrits, le titre à' Almanach Profatii ou à' Almanach perpetimm Profatii. Les Canones in almanach Profatii Jiidtvi de Monte Pcs.su/ano sont précédés d'un Pro/ogus ou Proæmium '.

i. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n» fo1- OH, col. a., à fol. Oy, col. b.

L ASTRONOMIE DES SÉCULIERS

« Tous les hommes, dit Jacob au début de ce prologue, désirent naturellement de savoir, et surtout de connaître ce qui est très élevé et très caché ; aussi beaucoup do gens veulent-ils connaître la science de l’Astronomie, qui traite des corps les plus haut placés ; mais, en même temps, des causes multiples les retardent et les empêchent en l’acquisition de cette connaissance.

» C'est, d’abord, que beaucoup de personnes, bien que- douées d’une intelligence très subtile, ne peuvent qu'à grand peine imaginer des figures tracées sur un plan ; à plus forte raison leur estil difficile de se représenter les figures dans l’espace, et plus difficile encore d'en imaginer les projections coniques.

«> En second lieu, les autres sciences sont peu sujettes au changement, en sorte que l'habitude qu'on en a acquise 11e se perd point aisément, si ce 11’est par cette altération et destruction générale qui entrave l’âme en l’usage de ses facultés. Mais de cette science-là, il ne suffit pas d’avoir acquis une fois pour toutes une connaissance habituelle ; il faut s’y exercer continuellement, en calculant des conjonctions et des oppositions d’astres, des mouvements de planètes, afin de savoir si elles sont en marche rétrograde, en marche directe ou en station; la fatigue qu’entraîne la continuelle observation de ces mouvements vient attiédir l’ardeur de connaître ; en beaucoup, le désir de la science s’alanguit.

» En troisième lieu, beaucoup poursuivent, en l’étude des sciences, un autre objet que le savoir même... »

Profatius nous parle, tout d'abord, de la Table des planètes ou de Y Almanach « qu’a fait Arménius, disciple de Ptolémée, à l’usage à sa fille Cléopâtre. » Il n’est pas malaisé de deviner qu'il s’agit des Tables manuelles composées par Théon d’Alexandrie pour sa fille Ilypatia ; que Théon soit devenu Arménius ou Armonius et Hypatia, Cléopâtre, il n’y a rien là qui puisse étonner beaucoup ceux qui connaissent les étranges déformations éprouvées par les noms propres au cours de leur passage du Grec au Syriaque, du Syriaque à l’Arabe, de l’Arabe à l’Hébreu et, enfin, de l’Hébreu au Latin.

« Toutefois, poursuit Profatius, au bout d'un temps très long, cet ouvrage fut trouvé rempli d’une multitude de défauts et d’erreurs ; aussi Isaac, fils d’Arzachel, de Séville l, qui vivait six cents ans après le dit Arménius, c’est-à-dire en 1 an 400 des Arabes, voulut « réparer » cet ouvrage. Il rétablit uniformément les équa-

1. Profatius écrit: Ysnac Arsachetis de Sibilia, cl non Hispalensis ; il reproduit textuellement le mot arabe : Al Schibili,

tions des planètes, ajoutant ici quelque chose, retranchant là quelque autre chose ; mais cela n’était pas suffisant, car, je l’ai dit, il s’était écoulé un long espace de temps entre les deux astronomes ; il en résultait une grande différence entre les lieux véritables des planètes » et les lieux donnés par les tables.

Profatius critique donc avec vivacité le procédé qui a servi à construire les Tables de Tolède; ces tables, selon lui, ne sont qu’un remaniement, qu’une retouche empirique des Tables manuelles de Théon d'Alexandrie. Cette critique n'est pas exempte d’aigreur à l’égard d’Al Zarkali :

« Au lieu de tant insister sur la décrépitude de l’autre, il eût été plus convenable qu’il produisit sur nouveaux frais une œuvre entièrement neuve ; il ne l’a pas fait, soit parce que le travail était trop grand, soit pour je ne sais quelle autre raison. Il eût été convenable, aussi, qu’il mit en son écrit une autre chose : C’est qu’il ignorait si les tables dudit Arménius, qu’il s’efforçait de corriger, étaient construites au moyen des années chaldéennes, uniformément composées de 365 jours, ou au moyen des années alcxandrines ; dans toutes les tables, en effet, cette question [du choix de l’année] est comme la racine et le fondement de l’œuvre tout entière.

» Les gens studieux ne tiraient donc plus aucune indication utile ni des tables d’Arménius ni même de celles d’Isaac, par suite des défauts que j’ai signalés; parfois, à l’aide de ces tables, on trouvait une planète au lieu voulu ; parfois, on l’en trouvait assez proche ; mais, parfois aussi, tout à fait éloignée et différente. »

Il semblerait qu’une telle critique des tables de Tolède fût la préface naturelle d'une œuvre entièrement nouvelle, de l’œuvre que Profatius reproche à Al Zarkali de n’avoir pas accomplie. Point du tout. Par une singulière inconséquence, c’est de ces Tables de Tolède , tant décriées, qu’use notre rabbin pour construire son Almanach. Aux reproches, en effet, que nous venons de citer, voici la conclusion qu’il donne, d’une manière fort inattendue :

« Moi donc, Profatius le Juif, de Montpellier, d'abord à l’honneur et à la gloire de Dieu, puis en vue d’ètre utile à mes amis et, plus généralement, à tous, j’ai publié ces nouvelles tables ; elles suivent les racines communément reçues des Tables de Tolède , mais l’origine de leurs évaluations est le 1er mars de l’an 1300 des Chrétiens. En outre, par des canons, j’ai enseigné la voie et la méthode qu’il faut suivre en l’usage de ces tables, afin qu’au bout d’un nombre quelconque de révolutions d’une planète, on puisse

l’astronomie des séculiers

trouver le lieu exact de cette planète, comme on le trouve par les Tables de Tolède. »

Les Tables de Montpellier paraissent être une simple transposition des Tables de Tolède , analogue à celle qu’en 1140, avaient donnée les Tables de Marseille. Il ne semble pas que Profatius ait, par aucune observation nouvelle, corrigé l’oeuvre d’Al Zarkali et de ses disciples. Sans doute, il ne donne plus à l’obliquité de l’écliptique que la valeur 23°32', mais il ne parait pas que cette évaluation soit le résultat d’une détermination directe, comme Copernic semble l'avoir cru 1 ; bien plutôt a-t-elle été calculée à l’aide des tables fondées par Al Zarkali sur la théorie de l’accès et du recès.

Jacob ben Makir semble avoir senti lui-même ce qu’il y avait de peu logique dans l’usage qu’il faisait des Tables de Tolède , après les avoir soumises à une acerbe critique ; c’est peut-être pour atténuer l’éclat de cette contradiction qu’il ajoute cette phrase :

« Les livres des hommes que j’ai cités ci-dessus se trouvent être, aujourd'hui, tout à fait inutiles ; cela est évident à quiconque se donne la peine de regarder ; nous devons, toutefois, rendre grâce à leur bonne volonté et à leur labeur ; ce sont eux, en effet, qui nous ont ouvert la voie et qui nous ont indiqué la méthode suivie dans ce travail. »

L'inconséquence de Profatius lui allait être bientôt reprochée par les astronomes ; un commentateur et admirateur de notre rabbin, Andalô di Negro, nous l’apprendra *.

Les critiques adressées par Jacob ben Makir à l’oeuvre d’Al Zarkali et aux Tables de Tolède nous doivent suggérer une remarque : Il est clair que Jacob ignore que cette œuvre ait été reprise et que des tables nouvelles aient été dressées ; il ne connaît pas encore, lui, le rabbin le plus savant du Languedoc et de la Provence, l’existence des Tables Alphonsines.

Lorsqu’en 1140, un astronome de Marseille transposait les Tables de Tolède et dressait ses propres tables pour le méridien de sa ville natale et pour la chronologie chrétienne, il se montrait singulièrement en avance sur la science latine de son temps ; lorsque après cent-soixante ans écoulés, Jacob ben Makir reprenait um tâche toute semblable, on eût pu l’accuser de retarder quelqœ peu sur l’Astronomie de son époque; en l’année 1300, les Tables Alphonsines étaient déjà connues à Paris ; c’est de ces tables nou-

i. Nicolai Copernici Thohunensis De révolution' bus orbium ccelestiiun libri se.x. Liber III, cap. VI : De æqunlibus motibus præcessionis œquinoctiuni et iuclinationis Zoüiaci.

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN ACE

voiles, non des Tables de Tolède , que les astronomes commençaient à disputer.

Echo de l’enseignement marseillais, l’œuvre de Profatius est légèrement en retard sur cet enseignement et, d’une manière plus générale, sur la science astronomique des Chrétiens. Il nous donne, en cela, une image fidèle de l’état où se trouvait l’esprit des Juifs du Midi ; les pensées qui agitaient les universités chrétiennes venaient aussi remuer les synagogues, mais elles y pénétraient alors qu’elles quittaient les universités ; les rabbins commençaient à disputer d’une question au moment que les maîtres venaient de clore les débats sur une question semblable. C'est ce que nous aurons occasion d’observer de nouveau lorsque nous conterons, en un prochain chapitre, le grave débat théologique auquel Profatius fut mêlé sur la fin de ses jours.

Le désir de suivre, à Marseille et à Montpellier, la tradition inaugurée par Guillaume l’Anglais, de montrer comment les études astronomiques des rabbins du midi de la France et, particulièrement, de Profatius, se rattachaient à cette tradition, nous a entraîné jusqu'aux premières années du xiv° siècle. Il est temps de revenir en arrière, de retrouver les astronomes chrétiens qui furent contemporains de Joannes de Sacro-Bosco, de Robert Grosse- Teste et de Guillaume F Anglais. Parmi ces astronomes, Léopold, fils du duché d’Autriche, est le premier qui se présente à nous.

la Compilation de léopold fils du duché d’autriche. une Théorie des planètes anonyme

Qu'était ce que Léopold fils du duché d’Autriche ? Sur la foi de Riccioli1, les biographes le font vivre vers 1200 ; mais d’où Riccioli tenait-il ce renseignement ? Si nous voulons deviner, avec quelque chance de rencontrer la vérité, l’époque où cet astronome a écrit, il nous faut examiner de près sa Compilation de la Science des astres '1.

i. Ahnar/esfirn) nnnn/n... nuclore. Joanne Haptikta Ktccioi.o Tonuis priions, pars I. (Ùirunici eslronomoruin pars II, p. XI., a. (let ouvrage a eu fieux éditions imprimées :

iu Compitatio Leupolui ihjgatus Austiue fii.ij de astrorum scie/dia Decem conliriens trac/ctns. — (’.olophon : Compilalio l.eupoldi ducatus Austric tilij de

L ASTRONOMIE DES SÉCULIERS

« Je suis, dit l’auteur eu sou préambule, Léopold, fils du duché d’Autriche ; j’ai fait de l’Astronomie une étude longue et continue ; et maintenant, en l’honneur de Dieu, j’ai la ferme intention de réduire en un volume unique tout ce que j’ai embrassé de la Science des astres. Toutefois, un grand nombre d’auteurs avant moi ont copieusement parlé et écrit des mouvements célestes ; je passerai donc sommairement sur ce sujet afin de pouvoir plus complètement et plus utilement m’arrêter à leurs ellets; beaucoup de philosophes, il est vrai, en ont écrit déjà d’une manière suffisante ; toutefois, je n’en ai trouvé aucun qui eût réuni dans un unique ouvrage la science répandue en des livres divers et qui eut ainsi produit un résumé destiné aux étudiants. »

C’est donc, avant tout, un traité complet d’Astrologie que Léopold s’est proposé d’écrire ; et, de plus, ce traité est, en très grande partie, une compilation : Y Introduclorium magnum in Astronomiam d’Albumasar y est presque en entier reproduit.

Certains chapitres, cependant, ont subi une plus personnelle élaboration ; tel est le chapitre consacré aux changements de l'air , c’est-à-dire à l’influence des astres sur les vents etles pluies1. Pour rédiger ce chapitre, Léopold nous apprend qu’il a étudié avec soin un grand nombre de volumes écrits par des philosophes. C’est, d’ailleurs, par ce chapitre météorologique que la compilation du fils du duché d’Autriche parait avoir été surtout connue des scolastiques.

Vers 1320, un astronome de Paris, Firmin de Belleval, écrit un traité De mutatione aeris *, dit aussi Colliget astrologue ; dans ce traité, le nom de Lcupaldus se trouve fréquemment à côté des

astrorum scientia ; explicit féliciter. Krhardi ratdolt Augustensis. viri solertis : eximia industria : mira iinprimendi arte : qua nuper venecijs nunc auguste vindelicorum excellit noiniDatissimus. Quinto ydus Ianuarij. Mcccclxxxix.

2° Compilatio Leupoldi ducàtus austrie filu de astrorum scientia Decem continenlis (sic) tractatus. Colophon : Compilatio Leupoldi ducatus Austrie filii de astrorum scientia : explicit féliciter. Venetiis per Melchiorem Sessam : et Petrum de Ravauis socios. Anno iDcarnationis domini. MCCCCCXX. die XV Julii.

1 . Compilatio Leupoldi ; tractatus sextus. De mutatione aeris.

2. Incipit tractatus Firmini de mutacione aeris dictus Colliget astrologie continens sex partes aut capitula (Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 7482, fol. 34 r° à fol. 1 55 vn. — Ce manuscrit contient également le Liber Alkindi de imbribus sire de mutacionibus te/nporis. D’une inscription mise au fol. r, r°, il résulte qu’il a été donné par Charles VIII à Messire Jean Michel, maître en médecine de Paris, « physicien » ordinaire du roi et du dauphin, qui le légua le 17 juillet i4q8 à uncollège dont il était boursier. — Au fol. 70 r°, des tables sont suivies de cette phrase : Tempus inter Alphonsium et radicem istarum tabularum G8 anni solares completi. Les tables alphonsines ayant été dressées de 1248 à 1252, on voit que l’ouvrage de Firnnn de Belleval dut être écrit vers l’an t320.

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

noms de Jacob Alkindi, de Jean de Luna ( Johannes Hispanensis) et d’Albert le Grand. Ce traité de Firmin de Belleval devint classique à son tour. On l’associait souvent à la Compilation de Léopold. Dans la bibliothèque du roi Charles VI se trouvait un volume que l’inventaire de cette bibliothèque 1 décrivait en ces termes : « Summa Lupoldi de Austria. Compilacio Firmini de Bellevalle de mutatione aeris, et alla plnra. Escript en papier de très menue lettre courant, couvert de parchemin, à deux coulombes. Connu1. au 11° fo. « las coulz » et ou derrenier « architenens ». Il sols parisis ».

Léopold nous a prévenus qu’il serait très bref au sujet des mouvements célestes ; ce qu’il en dit dans les premiers chapitres de sa Compilation constitue, cependant, une théorie des planètes analogue à celle de Gérard de Crémone; les contradictions que, parfois, l’on peut relever en passant d’un chapitre à l’autre montrent assez qu’elle est faite de morceaux empruntés à des théories déjà existantes ; on doit donc la placer, dans le temps, après les écrits plus originaux où se rencontrent les mêmes connaissances; aussi n’hésitons-nous pas à regarder la Compilatio de Léopold, tils du duché d’Autriche, comme postérieure à la Théorie des planètes de Guillaume l’Anglais.

Comme Guillaume l’Anglais, Léopold enseigne le principe grâce auquel les astronomes grecs et arabes croyaient pouvoir déterminer la distance des divers astres à la Terre. « Toutes les sphères, dit-il2 3, sont concentriques* au Monde et assez épaisses pour contenir l’excentricité, plus le demi diamètre de l’épicycle, plus le demidiamètre de la planète ».

Léopold donne4, d’ailleurs, les distances des divers corps célestes à la Terre et les rapports entre les diamètres de ces corps et le diamètre terrestre; les nombres qu’il inscrit semblent empruntés à Ibn Rosteh plutôt qu’à Al Fergani ou à Al Battani ; mais de nombreuses fautes d’impression les rendent parfois méconnaissables.

Léopold compte 8 dix sphères célestes ; la huitième est l’orbe des étoiles fixes, la neuvième l’orbe des signes. A la dixième, il donne le nom de firmament ; c’est sans doute une allusion à l’Eui-

i. Inventaire de la Bibliothèque du roi Charles VI fuit au Louvre en 14'J3 par ordre du Régent duc de Bedford. A Paris, pour la Société des Bibliophiles, 1867 ; p. i38.

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