Ms. cit., fol. 50, coll. a et b. — Krebs, Ibid
L ASTRONOMIÈ LATINE AU MOYEN AGE
des sermons, et non point me poser des questions, surtout de celles qui ont trait à la recherche philosophique ; voilà bien longtemps que j’ai cessé d’en faire profession; vous me forcez à tourner mes regards en arrière et à remettre la main à la charrue que j’avais abandonnée. Toutefois, je ne puis rien vous refuser, car je prête attention à l’ardeur de vos études et j’en désire la perfection ; j’ai donc, en conformité avec les principes de la recherche philosophique, satisfait à vos désirs (sauf meilleur et plus exact jugement, et sauf aussi ce qui doit être tenu pour certain, selon la Sainte Écriture et la vérité de la foi) sur tous les sujets, et dans toutes les questions que vous m’avez adressées; ces sujets, cependant, sont difficiles, et c’est à peine si l’industrie humaine et le pouvoir de la Science y peuvent atteindre ».
Que faut-il penser touchant la nature des intelligences qui meuvent les corps célestes? Telle est la question principale àlaquellc se rattachent toutes celles que Thierry va examiner au cours des dix-neuf chapitres de son traité.
De cette question principale, nous ne dirons rien pour le moment ; ce que Thierry met en sa réponse, nous le retrouverons dans un prochain chapitre, où nous étudierons ce que le xme siècle et le xive siècle ont enseigné des célestes moteurs. Ce que le Dominicain saxon, afin de résoudre cette question, a dit des corps célestes et de leurs mouvements nous doit seul retenir ici.
Pour déterminer le nombre des intelligences diverses qui meuvent les cieux, il faut, tout d’abord, fixer le nombre des sphères célestes ; c’est à quoi Thierry consacre son troisième chapitre qu’il intitule : De numéro intelligentiarum secundum philosophos etcirca hoc considerando diversas causas motivas ex numéro spe~ rarum celestium. Ce chapitre prête à diverses remarques que nous développerons plus à l’aise lorsque nous en aurons donné la traduction 1 :
« Touchant le nombre des intelligences, nous trouvons des suppositions diverses chez les différents philosophes ; les uns, en effet, ont considéré ces causes motrices autrement que les autres.
» Avicenne, en sa Métaphysique, a compté neuf ou, plutôt, dix intelligences, selon les dix parties principales dont est composé ce monde matériel, savoir les neuf sphères célestes et la sphère que forme la région des éléments ; à chacune de ces sphères, il a préposé une intelligence.
i . Ms. cit. , fol. 56, coll. c et d ; fol . 67, col. a.
l'astronomie des dominicains
» Selon cette méthode, suivant ce que chacun pense du nombre des sphères célestes, soit qu'il en admette dix ou neuf ou seulement huit, il lui est nécessaire d’admettre autant d’ifttelligences, puisque à chaque sphère, une intelligence a été préposée, comme on le montrera ci-dessous.
» Selon ce que dit Albert, cet homme fameux, dans son livre Du Ciel et du Monde , on doit admettre dix sphères célestes. Si donc à la région élémentaire, considérée en particulier, il a préposé une intelligence, et s’il en a préposé une à chacune des sphères célestes, qui sont au nombre de dix, il est manifeste qu’il lui était nécessaire d’admettre onze intelligences, une en chacune de ces onze sphères.
» Au contraire, aux philosophes qui supposaient seulement huit sphères célestes, il était nécessaire d’admettre neuf intelligences selon ce qui a été dit ci-dessus, c’est-à-dire au cas où ils préposaient également une intelligence à la sphère des éléments prise en son ensemble
» Or, jusqu’aux philosophes de l’époque moderne et, surtout, jusqu'aux astronomes de ce temps, à qui il appartient spécialement de s’enquérir de cette question, on n’a découvert que neuf sphères célestes ; et voici par quelle raison on les a découvertes :
» A chaque corps simple appartient un mouvement local simple et unique. Admettons donc qu’il existe sept sphères, mises en évidence par les sept corps qu’elles contiennent et que nous voyons se mouvoir au-dessous de l’orbe des étoiles fixes; la raison qui justifie cette conséquence sera touchée ci-dessous. On a découvert que la huitième sphère, celle qui est la sphère des étoiles fixes, se meut de deux mouvements ; l'un est le mouvement d’Orient en Occident que nous nommons mouvement diurne ; l’autre est un mouvement d’accès et de recès selon deux petits cercles ' sur lesquels se meuvent, selon Thébit, les têtes du Bélier et de la Balance; ils se meuvent tantôt vers l’Orient et tantôt vers l’Occident ; le diamètre de chacun de ces petits cercles comprend huit degrés du cercle céleste ; ce mouvement est tantôt d un degré en 100 ans, tantôt d’un degré en 90 ans et, tantôt, en 80 ans, selon les diverses positions qu’occupent lesdites têtes du Bélier et de la Balance. On a donc uniformément reconnu que la huitième sphère, avec toutes les étoiles fixes, se meut de ces deux mouvements ; or, à chaque corps simple appartient un mouvement local simple et unique ; on admet, d’ailleurs, que cette huitième sphère est for-
i Le ms. dit : un petit cercle.
L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
mée d’une substance simple, plus simple même que ne l’est chacun des éléments en sa propre substance ; il est donc raisonnable de placer, au-dessus de la huitième sphère, c’est-à-dire de la sphère des étoiles fixes, une autre sphère qui est la neuvième. Dès lors, si à chaque sphère céleste, nous préposons, comme la raison nous y conduit, une intelligence ; si nous en préposons également une à l’orbe sjthérique des éléments, il est nécessaire d’admettre l’existence de dix 1 intelligences.
» C'est cette môme raison qui a poussé ledit seigneur Albert à admettre dix 2 sphères célestes, de telle sorte que deux sphères se trouvassent au-dessus de l’orbe sphérique des étoiles fixes. Il disait, en effet, que la sphère des étoiles fixes est mue de trois mouvements ; le premier de ces mouvements est le mouvement diurne d’Orient en Occident ; le second est un mouvement d’Occident en Orient 3 sur l’axe et les pôles du cercle des Signes ; ce mouvement est, à peu près, d’un degré en cent ans ; il procède dans le sens direct selon la ligne du cercle des Signes, et est accompli en 36.000 ans ; enfin, il disait que cette sphère était mue d’un troisième mouvement, de celui qu’on nomme mouvement d’accès et de recès et qui est d’un degré en 80 ans. 11 regardait ces deux derniers mouvements comme différents l’un de l’autre ; il lui fut donc nécessaire de placer deux sphères au delà de la huitième ; il lui fallut admettre dix sphères célestes.
» Ce mouvement qu’il supposait procéder constamment dans le sens direct, selon la ligne des Signes, et d’un degré en cent ans, il l’a emprunté à Ptolémée qui l’admet en Y A Imag este, au chapitre VIII du livre premier et au chapitre II du livre VII. Comme, en elfet, au temps de Ptolémée, ce mouvement [d’accès et de recès] avait lieu d’Occident en Orient, Ptolémée pensa qu’il procédait toujours daus le sens direct et qu’il s’achevait en 36.000 ans, décrivant, en ce temps, toute la longueur du cercle des Signes. Mais, dans la suite des temps, on s’aperçut que ce mouvement rétrogradait vers l’Occident de la manière qui a été dite ci-dessus, c’est-à-dire sur le cercle d’accès et de recès. L’auteur de cette observation fut Thébit, dont quelqu’un a dit 4 : Jamais les Chrétiens n’ont eu un philosophe aussi subtil et aussi profond que ne l’a été, assure-t-on, ce Thébit.