ACTE I, SCÈNE
DANIEL
Pourquoi n’avez-vous pas fait votre déclaration? i! parle de cela comme d’une doublure à un gilet... Je ne l’ai pas faite... parbleu ! (Changeant «le ton.) Au bout du compte, je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas faite ! Écoute donc, nous avons été élevés ensemble , est-ce que je savais qu’elle aurait jamais quinze ans... quand nous étions enfans , nous nous donnions des taloches : ah ! je dis nous... j’y prenais part... je les recevais... ça allait bien... nous étions comme frère et sœur... Mais quand je vis se développer une foule de choses en elle, alors, ça me prit au cœur, et ça me venait, ça me venait! Je me dis : c’est du sérieux . c’est du solide , c’est à double couture ; pourtant, elle était encore bien jeune : je fdai mon point arrière jusqu'à ce qu’elle eût ses dix-sept ans.
GEORGES
Mais elle les a depuis un mois.
DANIEL
Aussi, depuis un mois, je veux... j'essaie... et je ne peux pas !
GEORGES
Comment , vous, maître Daniel ? un des bons tailleurs de la Cité ! connu pour la coupe de vos habits!..
DANIEL, montrant l'habit bleu barbeau.
Oui , témoin celui-là !
GEORGES
Vous qui êtes en train de faire fortune !
DANIEL
Ça ne va pas mal ! mais tu sais bien, il y a cette anicroche de ma naissance...
GEORGES
Allez donc ! est-ce que ça a le droit d’être difficile, une lille qui n'a rien?..
DANIEL
Qai n’a rien ?.. et ses économies qu’elle met là dans sa petite cassette ? et ses appointemcns comme teneur de livres ?
Ara : Il me faudra quittât l'empire.
Du magasin , die est le chef et l’âme ;
Eli’ veille à tout , dans la maison l En attendant qu’eirsoit ma femme.
J’en ai fait mon premier garçon.
Hein! qu’ c’est gentil pour un premier garçon ! Avec tout <;a , le temps se passe.
Et je me dis en la quittant cbaqu’ soir :
Si tout va bien, comme j'en ai l’espoir,
Je lui destine une autre place ,
Mais ça n’ s’ra pas dans mon comptoir.
Non , ça n' s’ra pas dans mon comptoir.
Mais tu ne mets donc pas le couvert? elle va rentrer, et le couvert ne sera pas mis ; c’est elle encore qui en aura la peine I Elle ne peut cependant pas tout faire !
georges, mettant deux assiettes sur la table.
Vous y teuei donc encore, maître Daniel?..
Il y a quatre manières de faire une déclaration.
DANIEL
C’est beaucoup ! je n’en ai jamais pu attraper une , moi ! (jualrc!
GEORGES, allant à Daniel.
Oui, la première, la seconde, la troisième...
Et la quatrième? il pourrait y en avoir six, à ce compte-là... Mais voyous la première.
(Il met une troisième assiette sur la table.)
GEORGES
La première manière de faire sa déclaration d’amour, c’est de s’adresser aux paréos : c’est d’aller vous-méme trouver la mère Blooraûeld dans sa chambre ; elle n’aura qu'un non ou un oui à vous dire, mais elle dira oui. Est-ce qu’elle ne vous doit pas tout, c’te femme? est-ce que ce n’est pas vous qui la logez , qui la nourrissez à rien faire ?
DANIEL
Ah ! v’ià une idée ! mais elle est mauvaise... La mère Bloomfield n’aurait qu’à vouloir contraindre Ennly !.. Je veux éire aimé pour moi* même , moi !
GEORGES
Et puis, c'est commun.'
DANIEL
Passons à la seconde.
georges, qui a été vers la table, s’apercevant qu’il y a une troisième assiette.
C’est donc trois couverts?
DANIEL
Oui... mais non , deux couverts. Passons à la seconde.
GEORGES , ôtant la troisième assiette.
La seconde manière , c’est la déclaration à l’œil... des petits regards en dessous, puis des soupirs, des serremensde mains...
DANIEL , lui prenant l’assiette des mains.
Oui , ça doit être bon dans les pays étran* gers, dont on ne sait pas la langue. C'est bête! si tu savais l'air que tu as ! La troisième ?
(Il remet l’assiette sur la table.)
GEORGES
La troisième , c'est la déclaration verbale.
DANIEL , d’un ton dépité.
Bon ! nous y revoilà !
GEORGES
Mais joignez la seconde à la troisième! soupirez, lancez l’œillade, serrez la main et pariez! chaud ! chaud !
DANIEL
Chaud ! chaud ! ce gaillard-là a-t-il des moyens, et ça n’est que simple ouvrier ! tandis que* moi qui paie patente... (Voyant que Georges va retirer la troisième assiette.) Ah ça! vas-tu laisser cette assiette ?
GEORGES, disposant la table.
Ne vous fâchez pas , bourgeois... Moi, je vous écoutais... Deux couverts, n'est-ce pas?
DANIEL
Deux? non !.. si, deux couverts, (a part , en désignant la porte a droite.) Au fait, il ne doit pas savoir que nous tenons là un convive sous dé. Haut.) Eh bien ! v’ià le conseil que tu me donnes?
GEORGES
Pourquoi donc trois couverts? (a part) Je devine ! il va m’inviter ! c’est trop juste, à cause de la consultation,
DANIEL
J’entends Ennly... va-t’en!
GEORGES
Est-ce que vous allez lui faire votre déda« ration?