CHAPITRE XL
Je remontai le dimanche suivant , je le trouvai au fond du ravin , à peu près à l'endroit où son frère l'aveugle était tombé ou s'était jeté dans la nuit de son désespoir. Il était assis non loin de ses chèvres qui broutaient l'extrémité des jeunes tiges sur les escarpements des deux bords du ravin. Le bruit qu'elles faisaient en secouant les jeunes branches , en détachant le gravier sous leurs sabots de corne ,
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et le petit gazouillement du ruisseau sur les cailloux de son lit empêchaient Claude de m'entendre. Il était au pied d'un sorbier dont les feuilles légères et découpées laissaient pleu\^ir sur lui et sur l'herbe autour de lui de légers rayons du soleil dans Tombre, comme des lucioles vivantes se poursuivant la nuit sur le bord d'un large fossé. Des multitudes d'oiseaux chantaient, sifflaient, gazouillaient, volaient parmi les branches de chêne, de frêne, de hêtre, de cerisier sauvage au-dessus de sa tête. Des fleurs de ténèbres et d'humidité nuançaient çà et là le tapis déchiré de gazon, et pendaient en touffes et en bouquets jusque sur le lit du ravin comme pour respirer l'eau qu'elles parfumaient à leur tour. L'air du midi tombant d'un ciel calme et embrasé s'insinuait à travers ce dôme d'arbustes et attiédissait la fraîcheur ordinaire du ravin. On ne voyait à travers les branches que de petits pans de ciel bleu qui faisaient paraître la verdure des feuilles plus crue et plus foncée en contraste avec le firmament. Les moucherons s'échappaient par nuages de l'eau chaque fois qu'un oiseau s'y abattait pour boire. Ils flottaient comme de petites nuées vivantes au-dessus de l'écume du ravin.
et le rayon du soleil , en les traversant , les faisait reluire de toutes les couleurs de leurs ailes comme des arcs-en-ciel ailés sur des cascades de vie débordante.
Au milieu de ce site, bien plus enchanté pour Claude que pour moi , puisqu'il était la scène de son enfance, de toute sa vie, et qu'il le revêtait, pour ainsi dire de toutes ses impressions, de tous ses souvenirs , Claude semblait absorbé dans la contemplation de ce qui l'entourait. On eût dit qu'il faisait partie vivante, végétante ou pétrifiée de la terre, et qu'il y était aussi enraciné que le tronc du sorbier contre lequel il s'appuyait. Je me gardai bien de le déranger par aucun bruit importun et prématuré; j'étais curieux de voir vivre et d'entendre respirer cet homme devant Dieu seul.
Il y était, en effet, comme toujours, par la pensée et par l'adoration ; mais il ne se doutait pas qu'il y avait un regard et une oreille entre son âme et Dieu.
Il traçait avec distraction des lignes sur le sable avec la branche de noisetier encore feuillue au bout qu'il tenait à la main. Il faisait rouler du pied des grains de sable ou de petits graviers dans l'eau. en paraissant écouter avec un certain charme le petit bruit de cloche plaintive que ces chutes faisaient rendre au bassin. Il appelait par son nom tantôt une chèvre, tantôt l'autre; il sifflait son chien; il suivait de l'œil le papillotement des rayons sur Teau ; il s'accoudait tantôt sur un bras , tantôt sur l'autre; il fermait et il rouvrait, tour à tour, sa lourde paupière comme pour contenir ou pour laisser évaporer ses pensées. Il avait de longs intervalles pendant lesquels on ne l'entendait pas plus aspirer son souffle que s'il eût été mort, puis de longues et inépuisables respirations comme s'il eut voulu épancher toute sa vie dans une haleine. On voyait qu'il y avait à la fois du calme et du mouvement dans cette âme, et qu'elle ressemblait à la mer qui coupe ses majestueux silences par de majes-
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tueuses ondulations. L'enthousiasme intérieur pesait évidemment sur lui comme Dieu, père invisible, sur son Océan. Il priait.
Que n'aurais-je pas donné pour traduire en paroles cette prière sourde, cette invocation muette qui se passait toute ainsi entre ses lèvres et son cœur! On n'a jamais noté les palpitations d'une àme simple, plus belles sans doute mille fois que les hymnes des poêles et les prières savantes et étudiées de ceux qui font profession d'enthousiasme et de contemplation. Il ne me fut pas donné d'en saisir autre chose que la contre-empreinte sur sa physionomie, dans son attitude, dans ses gestes, et quelquefois le nom de Dieu qu'il prononçait en inclinant le front ou en élevant ses regards vers la cime des arbres. Mais dans l'accent avec lequel il prononçait ce nom, il y avait toute une révélation de la présence et de la sainteté de son créateur. J'entendis distinctement aussi le nom de Denise , et ces mots huit ou dix fois répétés : Es-tu là? — ■
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^îe vois-tu? — Est-ce toi , Denise, qui me réponds dans l'âme? Dis-moi donc quand il plaira au bon Dieu de nous réunir? — Je suis bien impatient peut-être, n'est-ce pas? C'est bien mal à moi de ne pas savoir attendre la volonté de là-haut que tu sois, toi! Mais la montagne est si seule sans toi! Obtiens donc du bon Dieu qu'il ait pitié de Claude?
Denise ! Denise ! que la vie me dure ! Et
quelques autres paroles confuses et entrecoupées comme celles-là. Puis, comme s'il eût eu honte de son impatience, et comme s'il eût rougi de s'attendrir ainsi sur lui-même, il se leva, s'essuya les yeux, sourit tristement au soleil qu'il apercevait en haut sur l'extrémité du ravin, et remonta lentement la pente de mon côté. Je fis alors du bruit dans les feuilles et quelques pas, comme si je venais d'arriver seulement aux Huttes , et comme si je cherchais Claude vers l'enclos de roches. A ce bruit, il me reconnut, remonta tout à fait, me salua son bonnet à la main et ses cheveux au vent. Je lui serrai la main avec un sentiment d'amitié véritable que je reconnus dans l'impression forte et confiante de sa propre main. Nous allâmes, en causant de la beauté de la saison et de la sérénité du jour, nous asseoir sous le
grand châtaignier, dont ses feux de berger dans son enfance avaient creusé le tronc et calciné les racines.
Après avoir ramené insensiblement et par de longs et flexibles détours la conversation sur luimême et sur sa vie passée : Eh bien! Claude, lui dis-je, étiez-vous suffisamment heureux dans celte vie de dévouement à vos frères pendant votre tour de France, et ne pensiez-vous jamais qu'à soulager vos camarades, à Dieu et aux livres que le vieillard vous lisait sur ses perfections et sur votre destinée après cette existence?
— Oh ! monsieur, me répondit-il, je pensais bien aussi et trop souvent à autre chose, au pays, à la montagne , à ma mère , à mon frère , à ma petite sœur et à Denise. Plus j'essayais de chasser ces idées qui me rendaient le marteau si lourd dans la main et le goût du pain si amer, plus elles me revenaient toujours malgré moi. Mes camarades se moquaient de moi en badinant et m'appelaient le songeur. — Dis donc, Claude! me disaient-ils, est-ce
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que tu as oublié quelqu'un dans les étoiles, ou estce que tu as perdu quelque chose dans les montagnes que tu regardes ainsi, en soupirant, toujours en haut? Je devenais tout rouge, monsieur, et je ne savais quoi répondre. Hélas ! ce n'était que trop vrai que j'avais tout laissé et tout perdu sur les hauteurs; et toutes les fois qu'en sortant des villes pour me promener les dimanches, ou en traversant les plaines d'un pays, je voyais des cimes de montagnes comme celles-ci et une fumée de hutte ou de bûcheron montant de derrière des sapins,, je ne pouvais en détacher mes yeux. Quand je portais la main pour mieux voir, je ramenais mes doigts tout mouillés. Je me disais ; C'est comme chez nous ! Il y a peut-être là des ravins, des roches, des chevreaux qui broutent , des eaux qui coulent en chantant par les rigoles, un foyer où Ton jette les fagots fleuris pour faire la soupe de la famille ; une vieille
mère, une belle fiancée, une Denise! Et puis,
je me sentais les jambes si lasses que je ne pouvais plus marcher, et que j'étais forcé de m' asseoir sur le revers du fossé en face de ces chaînes hautes d'où me descendaient ces pensées au cœur. En un mot, monsieur, j'avais ce que nous appelons, nous
autres, le mal du pays, la maladie presque la seule que nous ayons , la maladie du pauvre monde qui , n'ayant pas grand' chose à aimer autour d'eux, se met à aimer le coin de terre qui les a portés. Je pense que c'est comme ce châtaignier : si on le transplantait, qui regretterait et qui aimerait la motte de terre qui a nourri ses racines !
Et alors, monsieur, et à chaque moment , le jour et la nuit, je me donnais tout seul un moment do peine et de plaisir en me disant : Pensons librement à eux. Qu'est-ce qu'ils disent? Qu'est-ce qu'ils font là-haut, juste au moment où je pense? Voilà la nuit, ils rentrent à la hutte, ils rallument le feu pour le souper; voilà le matin, ils sortent avec leurs râteaux et leurs sarcloirs sur l'épaule pour aller nettoyer le pré ou l'auge ; voilà midi , ils mangent ensemble à l'ombre du foyard au coin du cham*p; voilà le soir, ils se reposent sur la porte et ils font peut-être leurs prières en pensant à moi ! Voilà le printemps, ils lavent les agneaux à la fontaine;
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voilà Télé, ils rapportent sur l'aire devant la maison les gerbes d'où pendent des pavots coupés et qui sonnent comme des fils de laiton quand elles sont sèches et que le fléau tombe dessus. Denise , ma mère et ma sœur les foulent les pieds nus, pendant que mon pauvre frère écosse les pois tout seul dans un coin de la cour, de peur qu'ils ne blesse quelqu'un avec son fléau. Voilà l'automne, ils battent les châtaigniers. Voilà l'hiver, ils se chauffent à la^ lueur du creusieu, à la chaleur des moutons dans l'écurie, en tillant le chanvre ou en cassant les noisettes pour faire l'huile. Mais combien sont-ils? Ma mère y est-elle encore? Est-elle bien voûtée? Ses mains, qui commençaient à maigrir, tremblentelles ^ Y a-t-il de nouveaux enfants autour des tabhers des femmes ou dans des berceaux au pied du lit ? Ah ! monsieur, je ne pouvais plus jamais m'arrêter une fois que je me dessinais en idée toutes ces choses devant les yeux et que je me faisais en moimême toutes ces questions auxquelles je me répondais, sans savoir, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. C'étaient comme des rêves réveillés , quoi !
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Et plus le temps s'écoulait, et plus ces pensées se cramponnaient à mon esprit comme ces lierres qui se cramponnent d'autant plus à ces murs qu'ils vieillissent plus. Enfin je n'y pouvais quelquefois plus tenir. Je me disais : Allons, retournons-y demain; n'y a-t-il pas sept ans? N' est-il pas tombé assez de neiges et de feuilles mortes sur le sentier où nous nous sommes dit adieu, Denise et moi? Pense-t-elle à moi seulement, maintenant, autrement que comme une sœur pense à un frère absent? N'est-elle pas mariée et heureuse depuis si longtemps? N'a-t-elle pas plusieurs petits qui pendent à sa robe ou qu'elle porte sur son sein en allant aux roches? Cette idée, que nous avions eue autrefois l'un pour l'autre, n'est-elle pas passée des milliers de fois de son cœur comme l'eau de la neige fondue au printemps a passé des milliers de fois dans le lit du ravin , sans qu'on puisse jamais repuiser la même? Peut-être qu'ils seront bien aises de me revoir, au contraire? Peut-être que ma mère me de-
mande à son lit de mort? Peut-être qu'ils ont plus de bouches à nourrir à la maison qu'ils n'ont de bras pour piocher, pour semer et pour moissonner? Peut-être qu'ils ont besoin d'un ouvrier, qu'ils n'ont point de gages à donner à un valet ou à une servante , et qu'ils disent entre eux : — Ah ! si Claude était là ! — Il me semblait les entendre, monsieur, tout comme s'ils avaient parlé à côté de moi, à mon oreille.