‹ Le tailleur de pierres de Saint-Point (volume 2)Chapitre 13 sur 16 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Le feu s'éteignit bientôt dans la chambre, le silence du sommeil s'établit dans la maison. Moi seul je rôdais dehors à tâtons et à la faible clarté du croissant de la lune , qui venait de se lever derrière les châtaigniers. Je ne savais pas ce que je voulais faire, mais il m'était impossible de m'écarter. C'étaient comme des cordes qui me tiraient le cœur. Je fis quelques pas d'ici et de là, je reconnus tous les en-

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droits où j'avais été enfant avec ma mère et mon frère, jeune berger avec Denise : le puits, la source, les pruniers, le verger, le pré, le5 meules de paille. Il me semblait que tout me disait : Bonjour, Claude, il y a longtemps que nous ne t'avons pas vu ! mais nous te reconnaissons toujours, comme la coque reconnaît la châtaigne où elle a été formée quand on la remet dedans pour l'hiver, La clarté si douce de la lune en pleuvant sur les feuilles était comme une illumination secrète que les esprits de la montagne auraient allumée pour fêter en silence le retour de l'enfant de la montagne. J'étais calme, et je ne pouvais pourtant pas m' endormir.

Il,

Après avoir tout parcouru et tout reconnu, et même il faut que je vous avoue toute ma bêtise, après avoir embrassé bien des pruniers, des cerisiers et des sureaux, comme s'ils avaient eu un cœur sous l'écorce pour me rendre mon embrassement , je me rapprochai de nouveau de la hutte, et j'en fis le tour. Puis, lassé d'errer ainsi de droite et de gauche, je

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m'assis sur un tas de paille qu'on avait laissé le soir, pour litière , entre la porte de l'étable des chèvres et Tescalier de la maison , à peu près à l'endroit où vous voyez mon chien couché, quand vous venez à présent dans ma cave. Étendu là, monsieur, je ne saurais pas vous dire combien de pensées et de pensées me roulèrent dans la tête pendant que le croissant de la lune passait d'une colline à l'autre sur mes yeux. Le lit de V abîme que j'entendais murmurer en bas sous la nuit des feuilles, ne roula pas plus de gouttes d'eau cette nuit-là. C'était si triste et c'était si doux tout à la fois!

Quand je pensais que mon pauvre frère aveugle n'était plus là , que ma mère était peut-être sur son lit de mort , tout inconsolée de ne pas voir au moins un de ses deux enfants à son chevet, le cœur me fendait. Puis, quand je pensais que Denise était làhaut toujours si charmante et si tendre , veillant auprès de ma mère ou dormant à côté des berceaux de ses deux petits, et qu'elle m'aimait encore d'assez d'amitié pour avoir appris mon nom de Claude à ses enfants , et pour leur faire prier le bon Dieu pour moi sur son crucifix et sur quelque chose qui venait de moi, je me trouvais néanmoins le plus heureux

des hommes qui étaient sur la terre. Dans ce combat si long et si indécis de la peine et du contentement, mes idées se brouillèrent, mes yeux se fermèrent ; je rabattis le manteau de mendiant de l'idiot sur ma tête, comme nous faisons de nos vestes, nous autres, quand nous voulons dormir; je me tournai le visage du côté du mur, et je m'endormis en me disant en moi-même : Tu te réveilleras avant le jour, et tu t'en iras là-haut te cacher sous les châtaigniers pour n'entrer à la maison qu'après que le soleil sera bien haut, et que ta mère sera bîen réveillée, la pauvre femme !

Je croyais me reposer seulement quelques heures, et ne pas m'endormir assez pour ne pas entendre le coq chanter.

Mais , monsieur, la lassitude du corps et encore plus la lassitude de l'esprit et du cœur par toutes les idées qui m'avaient battu le front depuis deux longues journées , trompèrent mon espérance , et je m'endormis si fort et si bien que ni le chant de l'alouette, ni le quiqui-riqui du coq, ni le mugissement

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de cent bœufs appelant le bouvier dans l'étable , ne m'auraient pas tant seulement réveillé. Le bon Dieu le voulait, quoi! J'étais aussi mort et aussi sourd que les pierres de l'escalier que j'avais taillées.

Hélas ! ce fut peut-être un grand malheur. Il aurait mieux valu pour tous que j'eusse été sous les châtaigniers et que j'eusse reculé dans mon envie de rentrer à la hutte même pour recevoir la dernière bénédiction de ma mère.

Je ne sais combien de temps je dormis, monsieur, mais voilà que tout à coup j'entends de légers sabots descendre les marches de l'escalier de la maison , droit au-dessus de ma tête , puis des sabots plus légers et plus petits qui descendent après, puis qu'en ouvrant les yeux, je vois le grand jour à travers les fentes de mon manteau, puis que j'entends deux petites voix d'enfants effrayés qui disent : — Mère, regarde donc, voilà l'innocent couché contre le mur; nous n'osons pas passer. — Passez, passez, mes petits, répond une voix douce de femme : c'é-

tait celle de Denise; venez, venez, l'innocent ne fait de mal à personne. Il dort là, le pauvre honame, parce qu'il n'aura pas trouvé de grange ouverte cette nuit; ne le dérangez pas de son sommeil, vous lui porterez uneécuelle de lait et du pain quand j'aurai trait les chèvres.

Et elle entra à l'écurie à côté pour traire le troupeau, en passant si près de moi que je sentis le vent de son tablier sur mon visage.

Je vous laisse à penser, monsieur, ce que j'étais dans ce moment. J'aurais voulu être à cent pieds sous la terre et m'en sauver bien loin, bien loin, de peur d'être vu par Denise dans ces habits de mendiant. Qu'allait-elle penser de moi? Mais les deux petits étaient restés là , dehors , à côté de moi , ne faisant quasi pas de bruit par respect pour la mère et se mettant leurs petits doigts sur la bouche en me regardant dormir, de peur de moi et de peur de désobéir à Denise. Je n'osais donc pas remuer. Je me disais : Quand elle aura repassé avec le seau de

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sapin à la main pour remonter à la maison chercher lecuelle et le pain, et que ses petits l'auront suivie en haut, je me sauverai, et on ne saura pas ce que je suis devenu quand ils redescendront pour me réveiller.

Mais malheureusement il y avait une écuelle à récurie et un morceau de pain du petit berger sur la planche au-dessus de ma tête, à côté de la porte. Donc, en sortant de traire les chèvres, Denise, toujours aussi compatissante qu'autrefois au pauvre monde , tenant à la main une écuelle pleine de lait, et prenant sur la planche un morceau de mie de pain qu'elle trempa dedans, s'approcha de moi tout près, se pencha avec bonté, et me parlant de sa voix la plus douce : — Réveillez-vous, pauvre Benoît, qu'elle me dit; il fait grand soleil, il y a bien longtemps que vous dormez; vous devez avoir besoin de déjeuner. Voilà une écuelle de lait et du pain ; prenez, et vous prierez le bon Dieu pour toute la maison... et pour Claude!... ajouta-t-elle encore d'une voix plus tendre.

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Ah ! monsieur, mon nom dans ses lèvres et ne pas oser embrasser le bout de ses sabots! Vous ligurezvous?

Mais je me sentis comme foudroyé de je ne sais quoi au front, au cœur et dans tous les membres. Le bon Dieu m'aurait, je crois, dit de bouger que je n'aurais pas fait un mouvement. Je n'en fis aucun , monsieur; j'espérais qu'elle s'en irait sans m'avoir réveillé.

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