CHAPITRE IX
MOI. Et vous, Claude, que devînles-vous après ce déchirement de vos deux cœurs?
LUI. Moi, monsieur, je commençai ce jour-là mon tour de France.
MOI. Racontez-le-moi, si cela ne vous fait pas de peine , et si le soleil qui baisse nous en laisse le temps.
LUI. Oh ! ça sera bientôt dit. Je n'étais plus avec moi-même, je n'étais plus là où j'étais; j'étais tout entier où je n'étais plus. Mon corps allait et venait dans ces pays, mais mon cœur et mon esprit étaient restés sur la montagne. Denise , ma mère , Gratien et Annette y étaient. Le reste du monde m'était tout un. Mais, par exemple, c'est alors que je commençai à penser davantage et quasi toujours au bon Dieu. Ce sacrifice que j'avais été contraint de faire de tout mon bonheur en ce bas monde m'avait attendri l'âme et comme retourné le cœur en haut. Le Seigneur me récompensait en me fai-
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saut coiiipivndn', à moi , ignorant, que son amour pouvait cncoie remplir un cœur vide. Et puis je me dis : « Puisque la mère t'a commandé de faire le plus grand des sacrifices à ton frère l'aveugle, tous les autres sacrifices que tu pouri'as faire aux autres seront bien faciles et bien légers. Eh bien , fais-les tous autant que tu en trouveras à faire sur ta route. Dieu le récompensera aussi, pas dans ce monde , parce (ju'il n'a plus rien à l'y donner à présent qu'il t'a repris Denise, mais dans l'autre vie. »
Et ça dit , monsieur, je m'en allai pendant sept ans de ville en ville , de chantier en chantier, avec ma boucharde et ma tèlue , demandant de l'ouvrage là où il y en avait, et me perfectionnant dans mon état autant que ça se peut à un pauvre garçon trop âgé déjà pour apprendre à lire , à écrire et à tracer des profils au crayon sur le papier. Mais la pierre, par exemple, je la pliais et la dépliais ainsi qu'un papier. Les maîtres m'aimaient et les camarades aussi, parce que j'étais fidèle avec les uns, et, tant que je pouvais, serviable avec les autres.
Ce fut de ce moment, monsieur, <iue je [)ris la résolution de ne gagner que juste ce qui m'était
nécessaire pour mon pain, pour mes habits, pour l'usure tic mes outils et pour ma place sous une tuile dans les villages , dans les chantiers ou dans les maisons pour lesquelles je travaillais. Seulement, je ne le disais pas, de peur qu'on me prit pour un homme qui voulait se rendre singulier. Je prenais des maîtres le prix de ma journée comme un autre. Mais ensuite, quand je voyais un camarade vieilli , cassé , chargé de famille ; ou bien quand un des jeunes ouvriers avait père , mère et sœurs à nourrir de son marteau ; ou bien , enfin , quand un d'entre eux avait un accident, une maladie , une absence forcée , alors je travaillais pour eux au chantier, je faisais leur ouvrage et ils touchaient leur solde comme à l'ordinaire. On m'avait donné le sobriquet du Remplaçant dans tous les chantiers, et, si quelqu'un avait un jour à se reposer, il venait naturellement à moi et il me disait : « Allons 5 Claude , il faut un bon garçon à ma place. » Et j'y allais, monsieur.
Vous me direz : « Pourquoi aviez-vous ainsi renoncé à vous-même, et usiez-vous vos outils, votre temps et votre jeunesse sans songer un peu à l'avenir? » Voici, monsieur : c'est que, perdant l'espérance d'épouser Denise , je m'étais bien résolu de