LK TAILLEUR DE PIERRES
Il disait seulement à ceux dont il avait fait l'ouvrage : « Si je viens à devenir infirme ou malade , « vous me nourrirez , n'est-ce pas ? » Et en effet , monsieur, il eut la jambe cassée et l'épaule démise en relevant le toit de la cabane de la veuve Baptistine, qui s'était éboulée la nuit sur elle et sur ses enfants ; et en leur sauvant la vie , il perdit la sienne.
— Mais tout le monde eut bien soin de lui, n'est-ce pas , dans sa dernière maladie ? car on est bien charitable dans le pays, surtout quand il ne faut pas débourser un pauvre liard.
— Oh ! oui , monsieur, on le reporta sur un brancard dans sa cabane , et un jour l'un , un jour l'autre , on y montait pour lui porter son pain et pour le retourner sur sa paille. Il n'aurait manqué de rien s'il avait voulu ; mais il avait si peur de faire tort au monde et de prendre quelque chose qui ne lui était pas dû , qu'il ne recevait absolument que son morceau de pain juste pour lui et pour son chien. Et quand on voulait lui faire accepter autre chose , comme un peu de viande ou un peu de bouillon pour le soutenir, ou une goutte de vin pour l'égayer, il disait : « Non, je n'ai pas « gagné cela de vous, je n'en veux pas ; je ferais tort « à vos enfants. » Enfin , il n'y avait ni raisons ni prières qui fissent ; il fallait tout remporter.
« Un jour qu'il paraissait plus faible que de cou-
lume , nous y allâmes , ma femme et moi , eî nous lui portâmes une écuelle de bouillon de poulet que nous avions tué pour lui , et je lui dis : « Prends , " Claude ; nous avons tué notre nourrin , et nous '< en avons fait la soupe. — Oh! que non, » nous dit-il en regardant l'écuelle; « ce n'est pas là du " bouillon de nourrin. Vous avez tué une poule '< pour me régaler ; mais je ne prendrai pas votre « bien, parce que je ne pourrais jamais vous le « rendre. »
« Nous eiimes beau dire, monsieur, rien n'y fit ; il ne voulut pas boire le bouillon qui l'aurait fortifié ; il n'accepta que du pain. Ma femme laissa l'écuelle pleine sur la planche de son lit , et nous nous en allâmes. Le lendemain , quand je revins pour lui tenir compagnie le dimanche , l'écuelle pleine était encore où nous l'avions laissée, et lui, monsieur , il était mort de faiblesse avec son chien noir sur ses pieds. Ah ! celui-là était bien un saint du bon Dieu , allez 1 »
Maintenant , quand l'automne me ramène à Saint-Point , je remonte une fois aux Huttes, au moment où les feuilles des châtaigniers tombent. La tombe du pauvre Claude m'inspire la prière , la résignation et la paix. J'aime à m'y asseoir au
coucher du soleil , à penser à Denise et à lui réunis sous les rayons du soleil qui ne se couche plus.
Et cet homme me manque dans la vallée. La petite lampe que je voyais de ma fenêtre luire la nuit à travers les brumes de la monta<2^ne est comme une étoile qui se serait éteinte dans ce pan du ciel, ou comme un ver luisant qu'on a l'haLitude de voir éclahrer l'herbe sous le buisson, et qui, tout à coup , s'obscurcit sous les pieds. Ce n'était qu'un ver de terre, mais ce ver de terre contenait une parcelle du feu des soleils. Ainsi était le pauvre Claude.
Quelquefois , au milieu des champs , quand tout fait silence dans la vallée sous la brûlante atmosphère du midi , un jour d'été , j'écoute involontairement , l'oreille inclinée du côté de la montagne , et je crois entendre son marteau régulier et lointain tomber et retomber sur la pierre sonore, comme un balancier rustique du cadran de l'éternité.
Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassatioa (ancienne maison Crapeiel), rue de Vaugirard, 9.
La Bibliothèque nivedsité d'Ottawa Échéonc*
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