LE TAILLEUR DE IMEKUES
de CCS lézards que le bruit de la pierre sonnante sous le mailcaii connue une cloche attire au soleil, tout le jour, autour de moi, et que je n'écrase jamais sous mes pieds; enfin de tous les plus petits insectes habitants des feuilles, des pierres ou des herbes, à qui je ne fais jamais de mal, parce (pie je vois en eux l'œuvre du bon Dieu , qu'il n'est pas permis de briser en vain.
Ça vous fait rire , monsieur ; mais si vous voyiez, quand nous sommes seuls, comme nous nous parlons, et comme nous nous comprenons de la voix et du regard! Comme ces chèvres couchées à mes pieds plongent leurs regards profonds et pensifs dans les miens ! Comme ce chien est à la fois doux et sévère pour elles en les surveillant pendant mon absence et en les jappant sans leur faire de mal pour les empêcher de franchir le mur de l'enclos! Comme ces abeilles me caressent le visage et les mains de leurs pattes de velours sans jamais me piquer, quand je manie leurs essaims ou que je me couche le dimanche sur l'herbe de leur table , ainsi que nous voilà! Comme ces lapins suivent le soir le chien qui les ramène à la hutte! Comme ces lézards frétillent gentiment jusque sur mes bras et mon cou, et lèvent leurs petites tètes vers mes yeux pour regarder si je me fâche quand ils mangent mon pain! Si vous entendiez nos conversations le soir dans la hutte , quand le chien , les
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chevreaux el les brebis jouent amicalement entre eux et avec moi comme pour nous désennuyer ensemble ! Si vous voyiez ces tètes confiantes appuyées à côté les unes des autres sur mes genoux, et ces yeux qui échangent tant de choses non dites mais comprises avec les miens! Ah! je vous réponds, monsieur, que vous ne pourriez pas m'en vouloir d'aimer aussi ces pauvres bêtes ; car l'amour vaut l'amour, monsieur, de si haut et de si bas ([u'il vienne. Est-ce que Dieu ne permet pas que nous l'aimions, monsieur? Est-ce qu'il y a plus loin de mes chèvres à moi que de moi au bon Dieu?
Et puis, quand même on me dirait que c'est niais d'aimer les bêtes du bon Dieu et de les rendre heureuses dans leur pauvre condition, c'est plus fort que moi. je n'y pourrais rien. Le cœur osl comme l'eau, il coule où il veut.
Mais ne croyez pas que ce soit encore là toute ma siinplicilé, monsieur; j'en ai bien d'autres. Croiriez- M)iis que, non content de me sentir cette tendresse et cette compassion pour les bêtes qui reliaient, qui sentent et qui ont une àme de leur condition, je m'en sens aussi pour ces arbres, pour ces plantes, pour ces mousses qui ne remuent pas, qui ne paraissent pas penser, mais qui vivent el qui meurent là, autour de moi sur la terre, et principalement pour celles que j'ai connues, comme ces fougères , comme ces bruyères, au ])ord 213 ;
(lo cos roclios, (l;m^^ i:el enclos (|u;iii(l j'rlnis pnlil, cl surtout encore, ajouta-t-il i)lus lendreiuenl, |»our ces Irèdes à Heur bleue et à feuilles pleines d'une goutte de rosée le matin, comme si elles avaieid pleuré avec nous pendant la nuit, cl qui poussent sur la terre de ceux d'autrefois!
(II y eut un léger serrement de gorge sensible dans son accent à ces derniers mots. Je ne fis pas semblant de m'en apercevoir. Il continua avec un ton de rustique mais véritable inspiration.)
Oui, monsieur, il n'y a pas une de ces étoiles lù-baut, au ciel, qui commencent à se lever dans la demi-ombre, par-dessus les rocbes ; pas une de ces cimes de montagnes, pas un de ces mamelons reluisants au soleil couchant, pas un de ces lits de ravines cachés dans les enfoncements de ces gorges avec leur eau qui dort ou qui bouillonne au fond, sous leur nuit, pas une de ces mottes de terre tournées et retournées par ma pioche au soleU, depuis mon enfance, pour lesquelles je ne me sente un fond d'attachement au cœur qui va souvent jusqu'à me faire pleurer quand je les regarde en remontant aux Huttes. «Est-ce donc étonnant? que je me dis quelquefois à moi-même. Est-ce que nous n'avons pas une véritable parenté de corps avec cette terre d'où nous sortons, où nous rentrons, qui nous porte, qui nous abreuve, qui nous nourrit coimne une nourrice de ses ma-
iiK^lles? Esl-cc que notre chair n'est pas de sa cliair? Est-ce que notre sang n'est pas de l'eau de ses veines? Est-ce qu'il n'y a pas entre elle et nous une véritable parenté de corps qui fait que , quand nous prenons dans la main une poignée de sable ou une motte de terre des collines qui nous ont portés, nous pouvons dire à ce grain de sable : « Tu « es mon frère ; » et à cette motte de terre : « Tu « es ma mère ou ma sœur? » Et cette terre ne semble-t-elle pas aussi nous répondre et nous aimer, nous, et nous dire : « Oui, je vous recontf nais, vous êtes de moi; chacun de vos mem- « bres et de vos os, c'est moi qui vous les ai « donnés ! Je suis glorieuse de vous comme une « mère de ses enfants , comme je suis glorieuse « de ce hêtre , de ce sapin ou de ce châtaignier « qu'on vient admirer sur mes pentes ! Vous seriez M des ingrats si vous ne m'aimiez pas, si mon « souvenir et mon image ne vous poursuivaient « pas , quand vous êtes loin de moi , sur d'autres « terres, et ne vous rappelaient pas la imit, dans « vos songes, à la colline qui vous a enfantés! » N'est-il pas vrai, monsieur? N'est-ce pas un peu de cela qu'on nomme dans la langue des villes le patriotisme? N'est'Ce pas aussi pour cela que les hommes vont en pèlerinage dans des lieux bien éloignés pour visiter la terre où ont vécu autrefois des hommes plus grands qu'eux, des noms
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|)lus laineux ou plus saints que les autres, ei pour baiser la poussière de leurs pas sur le sol des montagnes qui les ont portés? Excusez-moi, monsieur, je parle coinine un ignorant ; mais vous me demandez ce que je pense , il faut bien vous le dire.
Eh bien, il y a des moments, les dimanches, dans la saison, où, couché au soleil, sur cette terre qui sent et semble me rendre les battements de mon cœur, embrassant de mes deux mains des poignées d'herbe , le visage tout enseveU dans les mauves et dans les trèfles de ce petit enclos, au bourdonnement de ces milliers d'insectes dans mes oreilles, au souffle de cette foule de petites fleurs invisibles du printemps dans les mousses, je sens des frissons de vie et de mort sur tout mon corps, comme si le bon Dieu m'avait réellement touché du bout d'un de ces rayons de son soleil ; connne si mon père, ma mère, mes sœurs, et tous ceux et toutes celles que j'ai aimés, se ranimaient et palpitaient sous l'herbe, dans cette terre, pour me reconnaître et pour m'attirer dans leur sein. Oh ! qui est-ce qui n'aimerait pas, monsieur, une terre oi^i l'on a déposé son trésor et qui vous le garde pour la résurrection?
(Une grosse larme roula sans qu'il la sentit sur sa joue. Je vis qu'il y avait un amour dans cet amour; quelque culte particulier et de l'espérance dans ce culte universel et pieux de la création. )
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MOI. Mais aimant comme vous l'êtes, Claude, rclte solitude sans femme, sans enfants, sans voisins sur ces hauteurs, où le vent seul monte avec vous, ne vous attriste-t-elle pas?
LUI. Non , monsieur, bien au contraire : je suis triste quand je suis en bas; je redeviens gai et coulent dès que je remonte. Les hommes font trop de bruit pour mon faible esprit, qui ne s'entend luimême que dans le silence; ce bruit chasse le bon Dieu d'auprès de moi ; il me semble que je ne suis pas tant dans sa compagnie, quand je suis au milieu des villages. Je crois vraiment que le bon Dieu aime mieux les montagnes.
MOI. Pourtant il a fait les vallées et les plaines aussi.
LUI. C'est vrai; mais les montagnes sont plus près du ciel.
MOI. Mais n'y a-t-il pas, Claude, une autre raison que vous ne me dites pas, et qui fait que vous vivez seul ici avec vos chevreaux et vos brebis , et que vous faites tous les jours deux lieues pour descendre et deux lieues pour remonter à votre ancienne maison?
LUI. (En se levant et en regardantles tombes vertes.) C'est vrai, monsieur ; mais de ça, n'en parlons pas ; ça vous ferait peine , et à moi aussi. Voilà le soleil qui est tout à fait couché derrière la montagne où vos bois noircissent. Vous n'aurez que
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le temps de rcdcsceiiflrc avant la luiil noire dan: la vallée.
MOI. Je l'avais onidié en cansant avec \ous Claude, quand on a découvert une bonne source i l'ombre, en marchant dans ces solitudes, on s'; oublie quelquefois plus que l'heuie ne le voudrai! J'ai fait comme cela aujourd'hui. Je vous pardonni d'avoir laissé mon ouvrage ; pardonnez-moi à votri tour d'avoir dérangé votre repos du dimanche. J( reviendrai encore , si cela ne vous fait pas d'ennui parler avec vous , de temps en temps , de Dieu , e môme le prier avec vous, dans votre langue, Claude Car je suis bien loin de vivre en entretien perpétue avec lui comme vous; bien plus loin encore de lu garder dans mon àme un sanctuaire aussi pur c aussi vide des vanités humaines que celui qu'il s'es préparé dans votre solitude et dans votre repos Mon âme court avec le flot d'une Aie agitée e bruyante : tout ce qui court écume; mais, sous cetli écume de la surface de ma vie, j'ai gardé cepen dant, comme ces coupes de rocher au fond d( votre ravin, quelques gouttes claires des eaux di mon àme, où j'aime à réfléchir un coin de ciel, i contempler comme vous ces ondjres flottantes d( Dieu. Je ne le sers pas comme vous de toutes me forces; cependant je l'aime et je le prie de ton mon cœur et de toute mon intelligence. Quclquefoii même je lui chante des hymnes. Mais mon cantlqu(
lie vaut pus le vôtre, Claude; mes canti(iues sont (les mots qui remplissent l'oreille; les vôtres sont lies actes qui servent les hommes. Je ne suis digne (le votre entretien que par le goût que j'ai toujours eu pour les àmcs où Dieu habite dans la simplicité et dans la vertu. A revoir donc, quand le hasard (lu la chasse me ramèneront aux Huttes.
Je sortis de l'enclos ; il m'accompagna jusqu'au seuil des Huttes. Son chien, ses moutons, ses chevreaux, les lapins eux-mêmes le suivirent comme >'il les avait rappelés. Ces animaux apprivoisés a\aient l'air de lui faire cortège et de comprendre son amitié pour eux. Je n'aurais pas été étonné de le ^oir suivre par les abeilles et par les insectes de l'enclos. Cet homme aurait apprivoisé les rochers cl les arbres. Toute la nature animée ou inanimée cl lui, ils semblaient s'entendre, vivre et s'aimer dans une mystérieuse et pieuse intelligence aux I lieds de leur Dieu.