‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 49 sur 99 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

que cehii d*aii paurre lévrier : plus fidèle que son maître , il avait gardé* le poste que eelui-cî avait abandonné.

— De par saint George ! > s'écria encore une fois Richard en soulevant son arme ; mais de Vaux se jeta entre le roi et l'objet de sa vengeance , et lui parla avec la brusque franchise de son caractère, c Mon roi , ce n'est pas dans un tel lieu , ni de votre propre main... C'est assez de folie en un jour et une nuit que d'avoir confié votre bannière à un Écossais... Ne vous avais-je pas dit que sous de beaux semblants ils portaient des cœurs de traîtres?

— Il n'est que trop vrai , de Vaux , tu avais raison , je dois Favouer, dit Richard... J'aurais dû me rappeler de. quelle manière William , ce rusé renard , me trompa au sujet de cette croisade.

— Sire, reprit Kenneth, William d'Ecosse n'a jamais trompé , mais les circonstances l'ont empêché d'amener ses forces.

— Paix, l&che! s'écria le roi... tu sotilles le nom d'un prince rien qu'en le prononçant... £t cependant, il est étrange, ajouta-t-il, de voir conserver un tel maintien à cet homme. Il ne peut être qu'un poltron ou un traître , et néanmoins il attend le coup de Richard Plantagenet comme si notre main était prête à lui conférer l'ordre de la chevalerie. S'il eût laissé échapper Je moindre signe de crainte... si un de ses nerfe eût tremblé , qu'il eût sourcillé seulement, je lui aurais brisé la tête de même qu'un gobelet de cristal. Maisjenesauraisfrapperlàoùje ne trouve ni résistance ni crainte. >

Il se fit un silence.

« Sire , reprit le chevalier écossais.

— Ah ! > reprit Richard en l'interrompant , < as-tu retrouvé la parole? Demande grâce au ciel, mais non à moi, car l'Angleterre est déshonorée par ta faute ; et fiisses-tu mon propre frère , mon frère unique, il n'y aurait point de pardon pour ton crime.

— Le but de mes paroles n'est pas de demander grâce à un homme, continua sir Kenneth : il dépend du bon plaisir de Votre Majesté de m'accorder ou de me refuser le temps nécessaire pour me confesser. Si cette faveur ne m'est pas permise , Dieu m'accordera peut-être l'absolution que j'aurais voulu demander à son Église... Mais, soit que je meure à l'instant, soit qu'il me reste encore une demi-heure à vivre , je supplie également Votre Grâce de me permettre de lui communiquer des choses qui sont du plus grand intérêt pour sa gloire en sa qualité de roi chrétien.

— Parle, > dit le roi, ne doutant pas qu'il ne fût sur le point d'entendre quelque ^aveuau sujet de la bannière.

IM LE TAUfiMAll.

€ Ce que j'ai k fous apprendre» observa lir Kometli i tet4re«ae le trône royal d'Angleterre, et ne peut être eMfié à d*atttre9 OreiUeft qu'aux vôtres.

•— Sortez , messieun , > dit le roi à Neville et à de Vaux.

Le premier obéit « mais le second ne Toulut pas s'éloigna de la personne du roi.

« Puisque tous avez dit que j'avais raison » » répliqua le baroii de Gilsland à s<m seuverain , € je veux être traité eomme doit F^tre un homme dont le Jugement est juste... c'est-à-dire que j'en veux ISsire ftma volonté, et je ne vous laisserai pas téte-à-tftte avec ce traître Écossais.

— Comment, Thomas! » dit Richard contrarié et frappant du jHed avec un léger mouvement de colère. .. < ôses-tu craindre pour notre personne le bras d'un seul traître ?

— C'est en vain que vous froncez le sourcil et frappez du pied , mon prinee , reprit de Vaux... Je n'abandonnerai point un bommu encore malade et à moitié nu en présence d'un guerrier qui se porte bien , et qui est revêtu d'une armure à l'épreuve.

— Peu m'importe , dit le chevalier écossais. Ceci n'est pas un prétexte pour chercher à gagner du temps... Je parlerai eot présence du baron de Gilsland : c'est un brave et fidèle chevalier.

— Il n'y a qu'une demi-heure , » répondit de Vaux avee un soupir qui exprimait un mélange de ebagrm et de reproche , c j'eii aurais dit autant de toi.

-— Roi d'Angleterre , continua Kenneth , la trahison vous environne...

— Cela peut bien être , Interrompit Riehard ; je viens d'en avoir un exemple convaincant.

— Une trahison qui vous Ifera plus de mal que la perte de cent bannières... La... la... > Sir Kenneth hésita et pronon^ enfin , en baissant la voix , < lady Edith...

— Ah ! > dît le roi en se redressant tout-à-coup et lui prèta&t une attention hautaine , tandis qu'il fixait d'un œil ferme le pré* tendu criminel. « Eh bien! que peux-tu m'apprendre sur Édithï Qu'a-l-elle à i5aîre dans tout ceci ?

— Monseigneur , il est question d'im complot pour déshonorer votre royal lignage en donnant la main de lady Edith au soudaa sarrasin , afin d'acheter une paix honteuse pour la chrétienté ai| prix d'une alliance humiliante pour l'Angleterre. »

Celte communication eut précisément l'efiet [coptr^ire à edluî

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que dr Kenneth en attendait. Riehard jHaiitligaiét étiM m de oai hommes qui , sui?ant les expressions de Jago , « ne veulent pas serfi^ Dieu quand e'est le diable qui le leur ordonne. » Les aris ou rm* seignements qu'on lui donnait ne Faihctaient done pas en raiscm de leur importance réelle , mais de la couleur que leur donnaient son esprit y le caractère et les Tues de la personne qui les lui communiquait. Malheureusement , le nom de sa parente rappela au mo* narque anglais le souvenir de ce qu'il regardait comme une extrême présomption dans le chevalier du Léopard , même lorsque cet infortuné avait un rang âevé dans les flûtes de la chevalerie. Dans l'état de dégradation où sir Kenneth se trouvait , c'était dene mi outrage M pour jeter Tirritable monarque dans la plus violente ftireur,

« Silence! s'écria-t-il , silence! homme audacieux et inllme traître ! Par le ciel , je te ferai arracher la langue avec des pinces ardentes pour te punir d'oser prononcer le nom d'une noble damolselle chrétienne... Apprends que je savais déjà jusqu^où tu avais osé élever les yeux ; et Je le supportais , quoique ce fht une insolence , même ft l'époque où tu nous trompais ( car tu n'es que mensonge), en nous feisant croire que tu méritais quelque renom..: Mais maintenant que tes lèvres ont été souillées par l'aveu de ton propre déshonneur , oses-tu bien nommer notre noble parente , et avouer l'intérêt que tu prends à son sort? Et que t'importe si elle épouse un Sarrasin ou un chrétien? que t'importe, si dans un camp où les princes se montrent des lâches le jour et des brigands pendant la nuit , où des chevaliers braves deviennent de misérables déserteurs et des traîtres, que t'importe, dis-je, s'il me platt de m'allier à la loyauté et à l'honneur en la personne de Saladhi ?

— Cela doit en eiHet peu m'importer à moi... pour qui le monde ne sera bientôt plus rien , > répondit le chevalier avec assurance ; « mais je serais en ce moment livré à la torture que je répéterais encore qu'une telle communication intéresse sérieusement ta conscience et ta gloire. Je te répète, Richard d'Angleterre , que si tu as jamais formé , seulement en pensée , le projet d'unir ta parente lady Edith...

— Ne la nomme pas , ne pense pas à elle un seul instant , » s'écria le roi en saisissant de nouveau sa hache d'armes avec tant de violence , que les muscles de son bras nerveux ressemblaient aux cordes qu'étend le lierre sur la branche d'un chêne.

— Ne pas la nommer , ne pas penser à elle ! » reprit sir Kenneth

qui oommençait à sortir de son abattement , et à reprendre, par cette espèce de dispute , son indépendance et sa fermeté d'esprit ordinaires. « De piar la croix sur laquelle repose ma dernière espérance !. son nom sera le dernier que prononcera ma bouche ; son iQsage , la dernière pensée dont s'occupera mon esprit. Essaie ta force si vantée sur cette tète sans défense , et vois si tu peux m'en empêcher.

; — Il me rendra fou , » dit Richard , qui , malgré lui , sentit sa résolution chanceler devant l'intrépide fermeté du coupable.

Avant que Thomas de Gilsland pût répliquer , on entendit quelque mouvement au dehors , et de l'intérieur du pavillon on annonça l'arrivée de la reine.

« Retiens-la ,. retiens-la , Neville , cria le roi , ceci n'est pas un spectade fait pour une femme.:. Honte à moi de m'ètre animé ainsi pour un misérable traître ! emmenez-le , de Vaux , > ajoutatrH à voix basse : < emmenez-le par la porte de derrière de notre tente , feites-le enfermer et garder à vue , vous me répondez de lui sur votre vie. . . Et , écoutez-moi , il n'a plus que quelques moments à vivre, procurez-lui un saint confesseur... Nous ne voudrions pas condamner son àme ainsi que son corps à une mort éternelle. Arrêtez un peu. .\ écoutez-moi. .. nous ne voulons pas qu'il soit dégradé : il mourra en chevalier, avec son baudrier et ses éperons, car sa trahison fût-elle aussi noû*e que Tenfer , son intrépidité est comparable à celle du diable. »

De Vaux , charmé , comme on peut le croire , que cette scène se terminât sans que Richard se fût souillé par Faction très peu royale de frapper un prisonnier qui ne lui opposait aucune résistance , se hâta d'emmener sir Kenneth par une porte secrète , et de le conduire dans une tente particulière, pour le Mre désarmer et mettre aux fers. Le baron contemplait son prisonnier avec une attention mélancolique , pendant que les ofBciers du prévôt auxquels sir Kenneth venait d'être commis s'acquittaient de ces rigoureuses mesures de sûreté.

Lorsqu'ils eurent fini , de Vaux dit d'un ton solennel au malheureux sir Kenneth : « Le bon plaisir du roi Richard est que vous mouriez sans être dégradé, sans mutilation, sans flétrissure.... et que votre tête soit séparée de votre corps par Tépée du bourreau.

— Il est généreux ! » dit le chevalier à voix basse et d'un ton presque soumis], comme un homme qui vient de recevoir une fa-

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veur inattendue. « Ma femOle n'apprendra dmic pas la plus hont^tse partie de mon histoire... Oh ! mon père ! mon père ! »

Cette invocation , que sa bouche murmura presque ioyolOBtaire* ment , n'échappa point à l'Anglais , dont la brusquerie cachait un naturel affectueux... Force lui fut de passer le revers de sa large main sur son austère visage avant de pouvoir continuer...

« C'est encore le bon plaisir de Richard d'Angleterre , ajouta-tjl enfin , que vous puissiez communiquer avec un saint homme , et j'ai rencontré en venant ici un moine carmélite qui peut vous préparer à ce passage. Il attend en dehors que vous soyez dans une disposition d'esprit convenable pour le recevoir.

— Que ce soit à l'instant, répondit le chevalier. En ceci encore, Richard s'est montré généreux... je ne puis être dans une meilleure disposition que celle où je me trouve maintenant , pour recevoir le bon père , car la vie et moi nous avons pris congé , comme le font deux voyageurs arrivés à un point où leurs routes se séparent.

— C'est bien, ^ reprit de Vaux d'un ton lent et solennel, « car c'est avec douleur que je dois ajouter ce qui va terminer mon message. La volonté du roi Richard est que vous vous prépariez immé" diatement à la mort.

— Que la volonté de Dieu et celle du roi soient foites ! » répondit le chevalier avec résignation.... « Je suis loin de contester la justice de cet arrêt, et de désirer le moindre délai dans son exécution. »

De Vaux se prépara à quitter la tente , mais d'un pas très lent. Arrivé à la porte, il s'y arrêta , et retourna la tète pour regarder l'Ecossais. Celui-ci se livrait à des actes intérieurs de dévotion, et semblait n'être plus occupé d'aucune pensée de ce monde. La sensibilité du vaillant baron anglais n'était pas en général des plus vives ; néanmoins , dans cette occasion , il ne put maîtriser une émotion extraordinaire. Il se rapprocha précipitamment de la botte de joncs sur laquelle le prisonnier était couché , prit une de ses mains enchaînées , et lui dit avec autant de douceur que son organe brusque et rude était capable d'en exprimer.... c Sir Kennetb, tu es encore jeune... tu as un père... Mon Ralph, que j'ai laissé dressant son petit bidet sur les bords de l'Irlhing, peut un jour arriver à ton âge, et, sans la nuit dernière, j'aurais demandé au ciel que sa jeunesse donnât d'aussi belles espérances que la tienne. . . Ne peut-on rien dire ou rien fiaire pour toi ?. . .

— Rien , > répondit tristement le chevalier. « J'ai abandonné

^t» 11 TALISIUir.

ttmi i^tov.. La Nmifère <pA mê Ait confiée éA perdue^. QiiMid le bourreau et réchafliuâ «eront prête , la tète et le eorpi M le seront -pas moifis.

^ S'il ta est ainsi, que le ciel te prenne m pitié! dit de Vaux;

et cependant , je donnerais mon plus beau dicTal pour avoir pris

moinnèmc la garde de ce poste... Il y a un mystère là--dedaiis,

jeune homme ^ tout homme peut s'en apercevoir, quoiqu'on ne

puisse Texpliquer.... De la lâcheté , fi donc ! jamais un iAche ne se

battit comme jeté Tai vu ftiirc.;.. Une trahison! mais je ne pais

croire qu*ttn trattre se prépare à la mort avec tant de calme... tu

auras été détourné de ton poste par quelque stratagème bien eon*-

MM..é Le cri d'une damoisclle en détresse aura frappé ton oreille,

en le marb% enjoué de quelque belle aura fiisciné tes yeux. M'en

rougis pas, qui de nous ne s'est laissé égarer par de semblables

eédoctions? Allons, je t'en conjure, décharge ta conscience avec

moi au lieu de le l^aire avec le prêtre.... Lorsque 1^ premier mo-

iMnt est passé, Richard est dément.... n'as-tu rien à me confier? >

Le malheureux chevalier détourna son visage du compatissant guerrier, et répondit : « Rien! •

Alors de Vaux , qui avait épuisé tous ses moyens de persuasion^ se leva et quitta la tente, les bras croisés, et dans une mélancolie plus profonde, selon lui , que l'occasion ne l'exigeait. Il était ^ché eoDtre luinnème de voir qu'un événement aussi indtfKrent que la mort d'un Ecossais pouvait i'aflecter à ce point. . « Et cependant, se disait^tl, quoique ces coqttins4à soient nos «■aemis dans le Cumberiand , en Palestine on les regarde bientôt eomme des frères. •

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