FIN DE LA PREMIERE PARTIR
X^EXJXIÏ^XE PARTIE
LES e ;hos de paris
SI en Italie l'année française s'était crue sacrifiée «lors qu'on avait nommé pour la commander un général jeune et inconnu, cette croyance avait été bien autrement répandue à Paris même. On ne s'occupait que des armées du Rhin, et nullement de ces pauvres soldats abandonnés par leur gouvernement. Les nouvelles des succès si prodigieusement rapides du général Bonaparte tombèrent donc à Paris comme un coup de foudre. La surprise fut telle que, dans le premier moment, il y eut doute. Puis quand arrivèrent encore ces nouvelles autheutiquemeut confirmées, ces drapeaux pris, ces proclamations publiées, la joie et l'enthousiasme furent à leur comble.
Les Conseils réunis décidèrent par trois fois que l'armée d'Italie avait bien mérité de la patrie, et ils avaient décrété une fête à la Victoire pour célébrer l'heureux début de la campagne, fête à propos de laquelle l'aide de camp envoyé par le jeune général victorieux devait présenter les drapeaux conquis aux directeurs. Le Directoire était l'époque des fêtes populaires : on avait déjà décrété et célébré la fête de la Jeune se ("21 mars 1796), la fête des Époux(29 avril), la fête de l'Agriculture, la fête de la Liberté, la fête de la Vieillesse, sans compter les fêtes des anniversaires glorieux. La fête de la Victoire fut donc volée à l'unanimité, et il fut décidé qu'elle aurait lieu au champ de Mars, avec toute la pompe désirable.
Deux lions, symboles de la force, du courage et de la générosité (disait le programme de la fête), avaient été placés à l'entrée de la plate-forme disposée pour la cérémonie et entourée de canons. Plus loin, quatorze arbres auxquels étaient appeudus les trophées et les drapeaux des quatorze armées de la république, dont les noms étaient inscrits sur les boucliers. Les distances entre les arbres étaient remplies par des enseignes militaires liées ensemble par des guirlandes de fleurs. Sur un piédestal se voyait la statue de la Liberté. Elle était assise sur des trophées d'armes. D'une main elle s'appuyait sur la table des lois, de l'autre elle soutenait une baguette surmontée du bonnetdeGuillaume Tell. Quatre trépieds antiques étaient autour et servaient à brûler des parfums. Derrière elle s'élevait un arbre immense auquel étaient appendus les drapeaux pris à l'ennemi. Des deux côtés étaient des Victoires, chacune d'elles tenant à la main une palme ornée de couronnes, chacune d'elles embouchant la trompette guerrière. Au-devant s'élevait un autel couvert de couronnes de chêne et de laurier. Puis des tentes sur les talus du champ de Mars et une multitude d'arbres décorés de flammes tricolores. Tout avait été préparé le 28 juillet. La fête devait avoir lieu le 29, à onze heures.
Dès dix heures une salve d'artillerie avait donné le signal, et la fouleeutière s'était portée vers le champ de Mars. Il faisait un temps magnifique, leciel était pur, le soleil radieux, et bourgois et bourgeoises, ouvriers et financiers se heurtaient, se pressaient, qui sur les
quais, qui par les rues, riant, chantant, causant, gesticulant, et se promettant force plaisir et tous n'ayant qu'un même nom à la bouche, nom chéri déjà, nom du héros du jour, ce nom de Bonaparte qui doit rester dans l'avenir des siècles comme le symbole de la gloire et du génie militaire.
A celte époque, le palais du Corps législatif n'était pas encore terminé. L'ancien palais Bourdon se dressait sur le quai, et les travaux que nécessitait sa métamorphose rétrécissaient singulièrement cette partie de la voie publique. La foule se pressait là, plus serrée et plus impatiente, car l'heure approchait et la canonnade continuait.
A dix heures et demie, un nouvel embarras vint augmenter la difficulté du passage : lagarde natiouale arrivait en armes, se rendant au champ de Mars, et il fallait lui faire place. La foule repoussée se rejeta dans les petites ruesavoisinantes, et l'une d'elles, entre autres, communiquant avec la rue de Lille et la pelite place du Palais-Bourdon, la rue de Gomly, fut envahie par un flot montant rapidement. II y eut même alors un mouvement de terreur panique dans les rangs de cette foule : hommes, femmes, enfants, vieillards, se sentant pressés, étouffés, cherchant de l'air et de l'espace, se ruèrent les uns sur les autres en poussant de grauds cris. Les escaliers des maisons, dont les portes étaient demeurées ouvertes lurent promptement envahis, et un flot débouchant sur la petite place vint heurter ses vagues à une seconde colonne de troupes, celles de l'armée de l'intérieur, se dirigeaut également vers le lieu de la fête.
Cette barrière vivante augmenta le tumulte et les cris redoublèrent : cris étouffés à demi par le son du tambour et de la musique militaire. Mais les curieux les plus mal à l'aise étaient ceux adossés aux murailles des maisons. Pris entre les rangs de la foule et les murs de pierre, ils étaient là comme dans un étau; aussi criaient-ils plus fort que les autres ; et parmi eux il eu était deux surtout qui hurlaient plus haut que tous leurs voisins réunis. C'étaieul deux hommes âgés d'une cinquantaine d'années au moins: l'un, grand, sec, maigre, auguleux, l'autre petit, gros, ramassé, taillé en boule. Adossés tous deux à la muraille, dans l'impossibilité de bouger ni de tenter un mouvement, ils ouvraient de grandes bouches en poussant des cris déchirants.
Enfin la garde nationale et l'armée défilèrent, l'espace redevint plus libre et la foule put reprendre son cours, mais elle le fil avec une telle brusquerie, une telle impatience, qu'elle renversa ses premiers rangs. Les deux hommes, pris, poussés, enlevés, allèrent rouler l'un à droite, l'autre à gauche. Criant plus fort que jamais, ils se relevèrent Cependant tant bien que mal. Le grand maigre avait son habit noir gris de poussière et il avait l'apparence d'un merlan roulé dans la farine. Le gros court suait sang et eau, et il tenait à la main son chapeau écrasé, défoncé, dans un état des plus tristes. Les plus pressés étaieut passés et la foule continuait sa route plus pais.bleuieut. Les deux bourgeois se regardaient tous deux avec une mine dolente :
LE TAMBOUR DE LA 32" DEMI-li RIG ADE
— Ah! Gervais I dit l'un.
— Ah! Gorain ! fil l'autre.
— J'ai cru que j'étais mort !
— Et moi aussi.
— Et dire que c'est ta faute, compère, si j'ai manqué d'être écrasé.
— Comment ?ma faute ! c'est bieu la tienne
— Mais c'est toi qui as refusé de prendre pai îesquaisi
— J'ai mon chapeau défoncé!
— Et mou habit déchiré!
— Un chapeau superbe qui m'avait coûté six cents livres!
— Six cents livres ! s'écria Gervais.
— Tout autant!
— Après cela ce n'est pas l'embarras, la citoyenne Gervais a bieu payé ce matin uu paquet de chandelles six cent vingt-cinq livres, et uue voie de bois sept mille cent livres.
— Et moi, dit vivement Gervais, j'ai acheté hier une livre de café deux cent dix livres, et un jambon sept cents livres! Il est vrai de dire que c'était en assignats.
— Moi aussi. Mou garçon de magasin louche mille livres par jour ! Qui est-ce qui aurait jamais dit cela ? Ah! mon compère, où allons-nous?
— Les directeurs le savent.
Les deux amis poussèreut un profond soupir. Les quelques paroles qu'ils venaient d'échanger peignaient parfaitement l'époque où la crise financière était à son apogée. Les assignats n'avaient plus de cours. Cent millions, émis chaque jour, suffisaient à peine à la moitié des besoins, et Dubois Grancé avouait que le gouvernement avait été sur le point de faire banqueroute par manque de matière première, c'est-à-dire faute de papier.
Maugréant, se brossant, se secouant, Gorain et Gervais s'étaient remis en marche, ayant soin d'éviter les flots tumultueux de la foule, quand, à la hauteur des Invalides, ils se trouvèrent, en dépit de leurs précautions, entraînés par un nouveau courant. Comment arrivèrent-ils jusqu'au champ de Mars? Voilà ce qu'il serait difficile de dire. Toujours est-il que, portés, entraînés, dans l'impossibilité de résister à l'élan reçu, ils atteignirent les limites du lieu de fête au moment où onze heures sonnaient et où les autorités constituées, faisant leur eulrée dans les tribunes, s'apprêtaient à commencer le cérémonial prescrit. Au.-silôt tambours, musique militaire, chœurs, salves d'artillerie éclatèrent à la fois et de toutes parts.
Gorain et Gervais étaient sur le ûjbc de l'un des talus adossés au faubourg Saint-Germain. Le hasard lesayait merveilleusement placés pour bieu voir. Autour d'eux se pressait une foule avide. Derrière eux, à une courte dislance, se dressait uue petite boutique en toile semblable à celles qui fourmillent dans les foires et qui pullulaient ce jour-la autour du champ de Mars. Dans cette boutique, formant teute, on débitait pour rafraîchissements vins, oaux-do-vie. et liqueurs, ainsi que le disait une pancarte placée eu tète de l'établissement. Un homme en culotle et en bras île chemise (suivant l'expression consacrée) allait, vena;i, gesticulait dans l'intérieur de la boutique, qu'il para i l idministrer en propriétaire intelligent. Cet homme avait le teint 1res brun, presque celui d'un nègre, îles SOU '-h, 'veux
crépus, ivoris énormes qui dissimulaient en
grande p es l rails de son visage, dont une cra
d'incroyable cachait L'extrémité infér nue.
LA i 'HIC.
mi i i en q| toul 3 eux el lou
et l.i \ m' du i peclacle qui i b déri u lail devaul eu leur faisait oublier le mim rou implii
Les curieux se pressaient de plus eu plus sur les lalus, et les interpellations s'échangeaient de groupe en groupe, les lazzi se croisaient, les bous mois du jour se répétaient de bouche eu bouche avec cet entrain, ce! le verve, cette insouciance du qu'en dira-t-on qui caractérisent le peuple de Psriset qui lui ont valu, à bon droit, le titre de peuple le plus spirituel de la terre.
— Ah! cria une voix en voyant les cinq directeurs apparaître à leur Iribuue, suivis par une dépulation des Cinq-Cents, ah ! voici les Ciuq-Ceuts et les cinq singes !
— Des singes ! murmura Gervais sans comprendre l'allusion épigramrnalique. Où doue? Les vois-tu, compère?
— Non, dit Gorain, pas plus de singes que sur la main. Au reste, je n'en suis pas fâché, je n'aime pas ces bêtes-là, moi.
Dans un groupe voisin, on parlait de l'emprunt forcé, qui faisait alors le sujet de la conversation générale.
— Hier, disait l'un des causeurs, un citoyen s'est promené au palais Égalité avec les d?ux goussets de sa culotle renversés. Sur l'un, il y avait écrit : Emprunt forcé, et sur l'autre : Fin de non-avoir.
Tous se mirent à rire.
— Vous ne savez pas, dit une autre voix, le Directoire a vendu l'assenai pour faire de l'argent.
— Alors, riposta l'un des railleur-, la paix sera bientôt faite, car si l'on a vendu l'arsenal il ue nous restera plus que cinq cartouches !
— Ah! par exemple, dit Gorain, qui avait entendu, cela est vrai, nous n'avons plus a Pans que cinq cartouches?
— Oui, citoyen, répondit le plaisant en affectant le plus grand sérieux.
— Alors, si on nous attaquait?
— Il n'y a plus moyeu de se défendre, citoyen.
— Citoyen, tu m'effrayes!
— Pardon, citoyen, fit Gervais en s'avançanl, n puisque tu me parais si bien au courant de la situation, aie donc l'obligence de me dire ce que c'est que cette grande machine en toile, là, devant nous?
— Cela,, citoyen, c'est la salle du banquet qui va avpir lieu
— Ah! liés bien. Et lous ceux qui voudront pourront aller manger?
— Oui, citoyen, à condition qu'ils feront partie ou du Directoire, ondes Conseils, ou des députations.
— El ceux qui n'en foui pas partie?
— Us regarderont manger les autres.
— Ah! dit uue voix, voila les inv .l'des qu lent les drapeaux au Directoire.
— Je les vois! je les vois! cria Goi
— Les directeurs se lèvent, dit G
— Ah! qu'il y eu a un b eu mis!
— Oui, il est doré sur toutes le- coupures, et il n tant de panaches sur la tète que je ne puis voir son visage. Qu'esl-ce que celui-là?
— C'est Barras! répondit l'un des ws.
— Quand doneserons-uoiis débat rassi si cria une votas
— Quand l'Angleterre sera dépité un plaisant.
alves d'artillerie éclatant au moment du ruiiiieiiicnt de- drapeaux interrompirent l< tiens. Puis les chœurs entonnèrent des odes in b et les directeurs se disposèrent à aller prés der inquel après lequel devaient a.voir heu le déûlé des troupes et celui de la gai de nationale.
— Dis u , compère, fit Gervais en prenant i
i. eu pensant que lousi > ron!
c , ça me produ il un drôle d'ed'el.
— Quoi etTel .' demanda G< ca u.
i i aie lire
— Tiens! ol a moi au
— J'ai comme qui dirait faim.
— Il est vrai de dire que je casserais bien une croûte.
— Eh bien ! cassons! Toutes les fois que je sors, mon épouse me met dans mes pocbes un petit pain et un bout de r-aueissou : ça le va-t-il?
— Ça me va! Nous irons nous rafraîchir à ce petit bouchon qui est là, derrière nous.
— Bonne idée! et de cette façon, nous pourrons ne pas bouger d'ici jusqu'à ce soir, voir la fêle tout en-
i être aux premières loges pour le feu d'artifice.
— Compère, nous sommes nés coiffés!
— C'est ce que mou épouse m'a toujours dit. Gervais lira de sa poche le petit pain, qui pouvait
certes peser deux livres, et le bout de saucisson, qui se trouvait être d'une longueur des plus respectables.
— Pendant que le banquet a lieu, il n'y a rien à voir, fit observer Gorain, allons dîner sous la tente.
Gervais fit un signe affirmalif, et tous deux se dirigèrent vers le cabaret en plein vent, tout encombré de consommateurs. Cependant, à force de persévérance, ils finirent par trouver un coin de table libre et ils s'installèrent face à face, sur deux extrémités de banc. Gorain appela le garçon : ce fut le maître de l'établissement qui accourut.
— L"ne bouteille de vin, et du meilleur! cria Gorain.
Le cabaretier disparut et revint presque aussitôt, tenant à la main une bouteille. Quand il était accouru à l'appel de ses nouveaux clients, le cabaretier, tout préoccupé par l'affluence qui se pressait dans sa boutique, n'avait pas accordé un seul regard à ceux qui l'interpellaient, mais en revenant, en posant sur la table la bouteille qu'il tenait encore à la main, ses yeux tombèrent sur Gorain d'abord, sur Gervais ensuite. Le cabaretier tressaillit avec un mouvement tellement violent qu'il faillit renverser la bouteille.
— Prends donc garde! dit Gorain en regardant à son tour le cabaretier.
Mais l'effet produit sur celui-ci ne se manifesta pas .-ur le bourgeois, car le digne propriétaire ne sourcilla I as. Le cabaretier s'éloigna eu se retournant brusquement cependant, comme s'il eût eu hâte de se soustraire à la vue des deux amis; mais soit qu'il fut réellement occupé aux tables voisines, soit qu'il eût un motif secret pour examiner attentivement ses nouvelles pratiques, il continua son service dans un rayon rapproché.
Gervais avait placé sur la table le saucisson et le paiu. G irain s'empara du saucisson et s'apprêta à le couper.
— C'est toujours du même? dit-il.
— Toujours! fit Gervais, mais il n'y en a bientôt plus: il serait temps que notre excellent ami-songeàl à nous eu renvoyer. Quel homme que ce cher marq...
— Chull interrompit brusquement Gorain.
— Bah! lit Gervais. Il a émigré, il ne risque rien.
— on, mais nous risquerions, nous, en connaissant un ci- devant, si les choses revenaient à ce qu'elles étaient, dit Gorain baissant la voix.
— Eh bien! comment veux-tu que je l'appelle?
— Parbleu! dis tout simplement le citoyen Camparini.
Le cabaretier se trouvait alors précisément derrière Gorain, et quoique celui-ci eût parlé à voix basse, il put parfaitement entendre ce qui avait été dit. Un nouveau tressaillement agita tout son être, et de ses yeux parlireut de rapides éclairs.
Quittant brusquement la place, il disparut dans le fond de sa boutique, mais il revint presque aussitôt, tenant à la main une bouteille de l'aspect le plus vénérable.
— Pardon, citoyens, fit-il en s'approchaul des deux bourgeois, j'ai aes excuses à vous adresser...
— Pourquoi? demanda Gorain avec étonnement.
— "Vous m'avez dit de vous servir du vin, et du meil leur?
— Sans doute.
— Eh bien! dans la précipitation que j'ai mise à vous contenter, je me suis trompé et je vous ai servi du vin d'une qualité médiocre.
— Ah bah! fit Gervais. Pour une fois....
— D'ailleurs, ajouta Gorain, il est trop tard maintenant, la bouteille est entamée.
— Cela ne fait rien, dit le cabaretier, puisque c'est de ma faute.
— Nous nous contenterons de ce vin, mon ami.
— Citoyens, je ne souffrirai pas. Ce serait vous tromper...
— Nous ne nous plaignons pas.
— N'importe! vous avez payé, et ma conscience... Pierre! deux verres aux citoyens!
El le cabaretier, ramassant brusquement verres et bouteille, fit table nette et posa devant Gorain la nouvelle bouteille qu'il venait d'apporter, taudis que le garçon s'empressait d'obéir.
— Goûtez-moi cela! dit le cabaretier. Car c'est ce que je puis vous donner de mieux.
Et débouchant lestement la bouteille, il remplit les deux verres que Pierre posait sur la table. Gorain et Gervais échangèrent un regard qui signifiait clairement la stupéfaction que leur causait l'excessive probité du modeste débitant. Cependant tous deux prirent les verres et goûtèrent à petites gorgées le vin, tandis que le cabaretier ne les quittait pas de l'œil.
— Pas mauvais! meilleur que l'autre! dit Gorain avec un ton de connaisseur.
— Ou dirait qu'il est sucré! fit observer Gervais.
— C'est sa qualité ! répondit le marchand en souriant et en quittant les deux bourgeois.
En ce moment un nouveau buveur vint prendre une place demeurée libre à côté de Gervais. Le cabaretier retourna à son comptoir. Une femme, la sienne probablement, tenait la place d'honneur. Le cabaretier lui fît un signe.
— Marmouset est à son poste, dit-il rapidement et à voix basse. Maintenant, qu'ils causent : nous saurons tout; mais il faut prévenir l'ami.
— Où est-il? demanda la femme.
— Là-b'S, de l'autre côté du champ de Mars, derrière l'autel des lauriers, le quatrième arbre à gauche.
— Faut-il aller le prévenir?
— Sans perdre uu instant.
— Que lui dirai-je?
— Qu'il vienne sur l'heure, que la souricière est garnie !
La femme secoua la tète et quitta vivement la tente, se frayant un Chemin au milieu des rangs serrés de la foule.
La fête continuait, le banquet, national s'achevait; l'aide de camp du général Bonaparte était le héros du jour, et le défilé des troupes allait commencer aux accords de la musique du citoyen Charles-Simon Catet, auquel la patrie était déjà redevable de plusieurs morceaux à l'usage des fêtes nationales, disent les journaux du temps. Gorain et Gervais continuaient leur repas, fêlant gaiement le vin du cabaretier, qu'ils paraissaient trouver excellent, et qui semblait les mettre de l'humeur la plus follement aima ble.
— Ah I compère, disait Gervais, dont la langue commençait à s'épaissir sensiblement, il vaut bien mieux, décidément, être à Paris que chez les sauvages. Jam is aux Antilles je n'ai bu d'aussi bon vin.
— Moi, dit Gorain en se penchant en avant, je crois que c'est le saucisson qui le fait trouver meilleur; il est parfait, ce saucisson.
— Comme toul ce que nous envoie notre cher ami le inarq...
— Citoyen Camparini.
— C'est ce que je voulais dire.
— Ah I quel homme, que cet excellent citoyen!
— Et son ami donc!
— Le citoyen Chivasso?
— Oui; en voilà encore un que j'aurais du plaisir à revoir!
— Et moi donc !
— Dis donc, fil Gervais en se penchant aussi en avant, sais-tu que le mois dernier j'ai expédié pour six mille livres de tricot; six milles livres payées comptant !
— C'est vrai?
— Et, je puis le dire entre nous, il y avait un bénéfice magnifique; ce Chivasso est parfait!
— Et moi, dit Gorain, Camparini m'a fait faire une fourniture sur laquelle j'ai gagné cinquante pour cent !
— Ah ! nous avons eu une fière chance de les rencontrer !
— Ça, c'est vrai!
— Je sais bien que sans lui nous eussions peut-être été munilionnaires en titre.
— Oui; mais nous le sommes en cachette, voilà tout, et ce n'en est pas plus mauvais.
— Parbleu! ce vin est excellent; encore un coup! A la saule, Gorain!
— A la tienne, Gervais!
— Comme cela, reprit Gervais en posant son verre, tu es contenl1*
— Enchanté, mon ami; trente mille livres de bénéfice cette année.
— Et moi autant.
— Et cela, grâce à ce cher Camparini.
— El à cet excellent Chivasso.
— Ah! quels hommes, dit Gorain en s'attendwssanl subitement. Quand je pense à eux, je pleure!
— Moi aussi!
— Et bien I buvons à leur santé alors!
— Mais il n'y a plus de viu !
— Faut en redemander. Tant pis, je paye; tu m'as donné du saucisson, je fournis le liquide. Garçon, du vin!
Le buveur qui était venu s'asseoir près de Gervais n'avait pas prononcé une parole; il se tenait le coude sur la table, la tète appuyée dans sa main, paraissant fort indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Comme Gorain appelait le garçon, il releva la tète et il aperçut un personnage qui venait d'entrer. Ce personnage était un homme d'au moins cinquante ans, très gros, très gras de corps, au ventre rebondi, au visage enluminé et rubicond, au teint cramoisi, à la démarche libre et dégagée. Le buveur se leva nonchalamment et quitta sa place, vers laquellese dirigeatout aussitôt le nouveau personnage. Celui-ci paraissait d'humeur vive et gaie; en s'asseyaut, tout en tournant le dos aux deux bourgeois, il attrapa avec le coude le chapeau de Gervais et le fit tomber. Le ramassant vivement, il le remit à sou propriétaire en se confondant eu excuses, ce qui le faisait tenir courbé eu deux.
— Mille pardons, citoyen, dit-il, je ne l'ai pasfaii avec intention; mais on est tellement pressé, serré, bousculé dans cette gargote, que...
— Il n'y a pas de mal! répondit Gervais.
1 a nouveau venu se redressa en souriant; mais à la vue des deux bourgeois il parut éprouver le plus vif sentiment de surprise : ses yeux s'ouvrirent démesurément et un cri s'échappa de ses lèvres. Gorain et Servais se livraient eux- mêmes à une pan loin une tout aussi expressive, levant les bras au ciel, arrondissant leurs petits yeux, ouvrant leur grande bouche avec tous les symptdmes de l'élonuement le plus grand.
— Ah! sacrebleu !... fil le consommateur.
— Mon saint patron !... dit Gorain. C'est-à-dire, non ; il n'y a plus de saint! saperlote!...
— Fichtre! ajouta Gervais.
— Gorain et Gervais!
— Le citoyen Roger!
— En personne naturelle!
— Mais il y a deux ans que nous ne nous étions pas vus!
— Tout autant!
— Depuis cette affaire...
— Quand nous nous croyions tous trois munilionnaires?
— Oui.
— El, par le fait, nous ne l'étions pasl
— Hélas! sais-tu bien, citoyen Roger, que voilà dix ans et plus que nous nous connaissons.
— Depuis 85, époque à laquelle je voulais vous faire nommer échevins!
— Chut!
— C'est juste. Et qu'est-ce vous faites, maintenant? Gorain et Gervais se regardèrent avec une expression de léger embarras.
— Pas grand chose! balbutia le premier.
— Mais on ne vous voit plus, dit Roger.
— Comment?
— J'ai été successivement plus de dix fois chez vous sans pouvoir vous rencontrer, depuis dix-huit mois; où diable étiez-vous?
Les deux bourgeois se regardèrent encore et leur embarras devint plus grand.
— Nous étions... nous étions... balbutia Gorain.
— A la campagne! dit Gervais.
— A quelle campagne? demanda Roger.
— A... Cloud!
Gorain et Gervais étaient extrêmement rouges. Quelques instants avant que Roger arrivât, les deux amis, déjà sous l'influence du vin qu'ils avaient bu et qui, à en juger par l'effet produit, devait être extrêmement capiteux, les deux amis avaient la tète embarrassée et la parole moins facile. La brusque surprise que leur avait tout d'abord causée la venue inattendue de Roger avait agi sur eux et les avait remis, suivant l'expression populaire, dans leur assiette; mais ce moment de surprise passé, l'inflence du vin avait reconquis son empire et un nuage épais voilait de plus en plus la cervelle des dignes bourgeois. Gorain surtout, dont la nature sanguine et apoplectique se prêtait davantage à l'ivresse, avait la plus grande peine à s'exprimer.
— Allonsl à votre santé! dit Roger eu emplissant les verres des deux amis.
Ceux-ci burent machinalement, sans s'apercevoir que Roger ne buvait pas. Le cabaretier était venu s'asseoir sur un tabouret voisin, en homme cherchant le repos. Depuis quelques instants un changement s'était opéré dans l'aménagement de la cantine. Des tables avaient été tirées de l'intérieur pour être placées au dehors : ces tables étalent toutes celles avoisiuaul Gorain et Gervais, de sorte que l'espace était demeuré libre autour d'eux.
Roger lança un coup d'œil rapide au cabaretier, ei s'approchaul encore des deux bourgeois :
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez eu des nouvelles de Camparini? demanda-t-il brusquement.
Gervais et Gorain bondirent sur leur siège, comme mus par un ressort.
— Ileiu? lirent-ils à la fois.
— Je demande s'il y a longtemps que vous n'avez eu des nouvelles de Camparini et de Chivasso f reprit Roger.
— Camparini... balbutia Gorain, je... ne sais... Dis donc, Gervais, Bais- tu... toi?
— Moi?... non I répondit Servais, qui était devenu plus rougo qu'un homard cuit.
— Le citoyen' Sommes! reprit Gervais; tu n'es donc pas mort? (Page 83.)
— Eh! oui 1 Camparini! reprit Roger; n'est-ce pas notre ami ùtous.
— C'est ton ami? dit Gorain en bégayant.
— Oui.
— Ton ami?... ton vrai ami?
— Oui! oui! comment va-l-il?
— Pas mal, et toi, citoyen... bien honnête... Gorain était abosolumenl ivre. Roger se retourna vers
Gervais.
— Il n'est plus en France, le cher ami? reprit-il.
— Dame!... balbutia Gervais avec un embarras extrême. Peut-être que...
— 11 est en Allemague?
— Ah! ça, nou! dit Gorain.
— Gorain lût Gervais en posant un doigt sur sabouthe.
— Je sais qu'il n'est pas en Allemague, reprit Roger, mais vous ne savez pas plus que moi où il est...
— Ah! çà, si! dit Gorain.
— Je parie que nonl
— Je parie...
Roger lira une poignée d'or de sa poche. Les yeux des deux bourgeois s'enflammèrent.
— Deux cents livres que je sais où est Camparini et que vous l'ignorez? dit Roger.
— Tenu! tenu! balbutia Gorain.
— Et toi, Gervais?
— Ah bahl tenu aussi! dit Gervais d'un petit ton décidé et en faisant des efforts pour maintenir ouverts ses petits yeux dont les paupières pesantes se fermaient depuis quelques instants.
— Camparini est en Angleterre! dit Roger.
— Nonl perdu I tu as perdu! répondit Gorain. Il a perdu ! pas vrai, compère ?
— En Espagne, reprit Roger.
— Perdu encore! perdu toujours! dit Gervais.
— Je dis que si !
— Je dis que nonl
— Eh bien ! prouvez-moi le contraire I Gorain cligna de l'œil.
SJ
— La preuve qu'il n'est ni eu Espagne ni en Angleterre, dit-il, c'est qu'il est à Venise... ah!
— A Venise? tu en es sûr?
— Dame, ouil
— Je ne crois pas.
— Par exemple!... dis donc, Gervais.il ne croit pas! Eh bien! mais, faut lui montrer ta lettre. Tu sais? la lettre... Venise!... Il y a Venise, dessus.
— Voyons la lettre, dit Roger.
Gervais fouilla dans sa poche, mais il s'arrêta soudain et il se prit à fondre en larmes. Gorain le regarda un moment eu silence, puis il imita son ami et tous deux pleurèrent en poussant des beuglements sonores. Roger fit un geste d'impatience.
— Celle lettre? reprit-il.
— La letlre ! répéta Gervais entre deux sauglots. Mon ami... je t'aime... mais vois-tu... un secret est un secrel... Et puis la fortune... parce que je veux être millionnaire et... puis encore... lu n'en es pas... toi... parce que le mot... As-tu dit le mot!
Gervais laissa retomber sa tète dans ses mains. Roger l'avait écouté attentivement.
— Je ne saurai rien! murmura-t-il avec une colère sourde. Il faut pourtant que je sache!
Et reprenant à haute voix en secouant Gorain, qui commençait à sommeiller :
— Des millions! dit-il. Nous allons gagner des millions.
— Quoi? fit Gorain!
— Veux-tu gaguer des millions?
— Oui... oui... cher ami... mon cœur...
— Alors, dis le mot!
— Le mot?... répéta Gorain en levant ses yeux ternes et sans expression.
— Le mot de reconnaissance, dis vite!
— Mais... je...
— Gervais prétend que tu n'en es pas.
— Ah! Gervais dit... c'est un menteur 1
— Prouve-le ! Dis-le-moi 1
Et Roger secouait Gorain avec colère.
— Aïe! fit le bourgeois. Tu me fais mal, citoyen.
— Le mot?
— Tu le sais bien!
— Sans doule, mais tu ne le sais pas, toi !
— Ah ! je ne le sais pas! fit Gorain en se redressant avec un effort. Ah ! je ne le sais pas ! Eli bien ! si, je le sais... Tiens, je vais te le dire pour te prouver que Servais est un menteur...
— C'est?...
— Cave ne cadas !
Et Gorain, en achevant ce dernier mot, retomba lourdement le nez sur la table. Il dormait. Gervais ronfiail depuis un moment. Roger se leva eu repoussant son siège. Le cabaretier se rapprocha de lui.
— La préparation était trop forte, dit Roger. Je ne pourrai maintenant rien tirer d'eux, et il faut que je sache à tout prix quelles sont les relations de ces deux imbéciles avec Camparini. Dans quel but se sert-il d'eux?
— Plus tard ils parleront, dit le cabaretier.
— Plus Uni sera trop tard! Fouclié m'attend cette nuit : il faudrait que je lui donnasse des renseignements sûrs. Ces deux imbéciles sont gris comme des grenadiers eu goguette. Pour les rappeler à eux, il faudrait quelque événement imprévu, quelque grande émotion. Que faire?
Le cabaretier sourit doucement.
— Laisse-les dormir, dit-il. Dans une heure, on tirera le feu d'artifice, et je réponds de tout. Sois ici à la première fusée.
— J'y serai! dil Roger en faisant mine de s'éloigner, mais jusque-là, veille sur eux.