‹ Le tapis vert; contes et nouvellesChapitre 8 sur 19 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RDB VIVIERnE, 2 KS

Le fameux poêle des Roses^ Saadi, le Persan, a dit ceci dans une charmante pièce de vers adressée à Tun de ses amis, et intitulée : les Vendanges de Chiraz :

ce A Chiraz, je possède des vignes dont les <c raisins produisent un vin exquis; un vin « qui donne de la joie aux cœurs les plus (( tristes, de Tamour aux âmes les plus froicc des, et fait perdre la raison aux esprits les c< plus graves. Ami, après avoir bu hier à c< mon souper une large coupe de ce vin en-

« chanté, Ta» écrit entre deux sommeils les.

c< vers que je t'envoie. Je les appelle natuiel-'

« lement les Vendanges de Ckiraz. »

J'appelle aussi ce recueil :« les Vendange$,>^

c'est-à-dire raisins cueillis dans les vignes de

mes (puvres. J ai choisi les plus présentables;

voilà tout. 11 eût été dangereux pour moi

d'en faire du vin. Je ne suis ni assez poêle ni

assez Persan, et je demeure trop près de Su-

réncç.

\/\/\/\/ vw y'j >yr«-w - \j j\j\r. \/\/\/\/\/'w -\/*-/'vrs/ . \^\r\nu\^\j\^yj\j

Kien au monde n*est comparable au& boulevards de Paris. En arrivant de ma province, ]% fus frappe de la beauté de cette promenade que les étrangers eux-mêmes, dans leur opinion partiale, ne trouvent pas «i-dessous de notre admiration. Une fois cnliii sous sa nef de verdure, je ne me lassais ni de marcher ni de m'arrclor. Je n avais jamais vu tant de magnifiques maisons, supporlces par les arches de cuivre ou de marbre de tant de splcndidcs magasins; tant de ligures empressées, tant de voilures rayonnant à mes côtés, courant devant moi, derrière moi, au lote Je n'osais regarder ni au ciel, ni à terre. Pour mon ét^ement, la perception exacte de la résistance et de l'espace avait disparu. Un tourbillon vivant m'enveloppait. J'étais ébloui, transporte, j'avais des vertiges, j'avais peur comme unQ jeune fille qui^ pour la première fois de sa vie, est introduite dans un bal, chaud de lumière, de bruit, dé pailles, plein de gens inconnus. Sans qu'on me remar*

4 LES VBND ANGES.

parisienne se compose. Je finis par m'aperoevoîr que toutes les après-midi, avec une rigoureuse ponctualité, passait devant moi, au front des boulevards, un landau, lentement traîné par deux clievaux de la plus élégante forme. Ils étaient de couleur égale, d'un beau roux de daim, et d'un pas semblable. Aux armes de famille peintes sur les panneaux, je jugeai que l'équipage appar* tenait à un lord d'Irlande, issu des anciens rois de cette contrée. L'intérieur du landau était en velours blanc, semé par losanges de flocons de soie bleue, rembourre avec la plus exquise délicatesse. On eût dit un manteau de pair d'Angleterre déployé. Jamais fée d'Irlande, et c'est leur patrie, n'eut de char plus moelleux, pour traverser les airs. Deux laquais en livrée blanche étaient montés derrière, et tenaient chacun une canne, signe particulier, exclusivement distinctif, permis seulement à la haute domesticité des lords. Ils suivaient avec une respectueuse attention les mouvements de la petite flile assise dans le fond, en face d'un homme pensif, qui tenait, appuyé sur le genou, un livre fermé, et d'une gouvernante dont les yeux ne se détachaient pas de ceux de Tenfant. L'homme portait le costume entièrement noir de& chapelains d'Irlande.

Cette enfant était blonde ; dans l'une de ses mains potelées elle tenait un bouquet de roses du Bengale, fleurs tendres et fines comme sa peau. Sous la chevelure bouclée et soyeuse de la petite miss, deux yeux d'un bleu transparent et profond réfléchissaient le ciel, une noble race, une origine céleste. Les anges seuls et les enfuntâ anglais ont de ces yeux-là; c'est beau et rêveur comme um

lac. NalvCy sa bouche à peine indiquée n'était qu'un trait de pinceau. Une vapeur d'innocence enveloppait les formes de son visage. Quand ses doigts touchaient à leup charmant embonpoint, la trace y restait. Son sourire était fin, blond et frais. Mais ce qui répandait sur tout son être une tristesse que n'adoucissaient pas les grûccs inGnies de son enfance, c'était son vêtement blanc.

Un petit charmant bonnet de salin blanc, garni de glands en soie blanche, couronnait sa ronde et mignonne tète, qui s'épanouissait sous cette coiffure comme la fleur mousseuse du cotonnier quand elle est éclose. De ses épaules à ses pieds tombait, avec une négligence adorable, une tunique de cachemire couleur de lait, retenue par une ceinture du même tissu. On eût cru voir une nonne de Lesueur appartenant a quelque couvent enfantin dont la mère abbesse était sans doute une poupée de haute taille. Elle était presque grave, sous ce costume, auquel manquait de respect son petit nez au vent, rose et un peu altier. Elle se tenait bien assise, et elle n'avait aucun regard d'envie pour les bruyantes demoiselles de son ùge, courant à ses côtés sur la chaussée des boulevards avec des cerceaux, des volants, des balles et des ballons, se rendant, en conipagnie de leurs frères et des camarades de leurs frères, munis de cordes, au joyeux pèlerinage des Tuileries. Leur santé turbulante, leur liberté de courir, d'aller du marchand de volants à la marchande de gâteaux, ne faisait aucune impression sur elle. A peine souriait-elle ù la bonne vieille édentée qui lui disait, en appuyant une main sèche sur le bord du landau : — Dieu vous accorde de longs jours, mon enfant, et vous rende aussi hcurcufc

que belle. Elle ne recevati jamais ce vœu sans ouvrir et fermer ironiquement la bourse de salin blanc brodée à ses armes. Son aumône était comme un don qui n'attend aucun retour. Cette indifférence pour les soubails dont on payait sa bienfaisance, semblait affecter d'une manière douloureuse la gouvernante et le jeune chapelain. Ils échangeaient un regard mélancolique.

Ordinairement, la promenade avait lieu le soir quand réiile de nos élégants se rend au café de Paris pour abréger, en dînant, les heures qui séparent la clôture de la Bourse de l'ouverture de TOpéra. Dès que la voilure blanche se montrait derrière les glaces du somptueux restaurant, les jeunes gens et les dames se levaient pour la voir et envoyer des baisers à la céleste miss. J'ai vu des Anglaises quitter la table, courir vers le landau, arrêté le long des arbres, et adresser des paroles affectueuses, en langue nationale, à Tenrant qui leur tendait ses petites mains. Les compatriotes de la gracieuse miss retournaieut toujours à leur place les yeux gros de larmes. Ln voiture passait.

— Qu'a donc cette enfant^ pour attirer tant de pitié ? me demandai-je sans oser questionner personne. Comment l'aurais-je osé, étranger, inconnu à tout le monde, et au fond redoutant d'apprendre le malheur qui avait frappé cette petite fille, en apparence si aimée de Dieu et de la fortune ? Pendant deux mois, je me contentai de la suivre d'un regard de sollicitude et de l'entourer de mes vœux, quoique je ne devinasse pas quels vobux raisonnables il m'était permis de former pour elle, surtout quaod je voyais à deux pas d'autres enfants de son âge,

salissant leurs jolis doigts de huit ans pour lustrer les bottes d'un cocher; ou d'autres, plus malheureux encore, traçant un chemin dans la boue à d'honnèles gens qui leur lançaient au visage, pour payement, la boue qu'ils avaient écartée.

Un jour, par une distraction du cocher, le landan blanc se trouva sur le point d'être pris entre deux diligences ; il allait être rudement secoué, sinon renversé par terre. Au moment où, perdant le sang-froid nécessaire et abandonnant les guides, le cocher du landau se levait sur son siège, je m'élançai au-devant des chevaux, et les ramenai sans elTort au bord de la contre-allée. Les diligences passèrent; aucun accident ne s'en était suivi. Je n'eus que la main droite foulée et le collet de mon habit sali par Té* cume des chevaux. Comme je me retirais, l'enfant m'ap« pela, et se jeta dans les bras de son chapelain, qui me la tendit: Elle me dit en m'offrant son bouquet de roses du Bengale r — Merci, monsieur, merci.

Je l'embrassai.

Encouragé par la flgure honnête du docteur, je lui demandai, sans réfléchir sur ce qu'avait peut-être d'indiscret ma question : — Docteur, qu'a donc celle charmante enfant ?

— Ce que j'ai ? me répondit l'enfant elle-même en posant sa main sur ma tête et en me regardant avec un sourire qui n'était pas de ce monde, et dont le souvenir restera éternellement dans mon cœur. — Ce que j'ai ! — Je mourrai dans un an.

Au même instant, le chapelain et la gouvernante poussèrent un cri, les deux laquais exhalèrent un gémisse-

ment profond, el Ic.lapdau tourna pour descendre les boulevards.

Il partit. J'entendis ces mots : — - Katty ! Katty ! pourquoi cela?

Je me laissai tomber sur une chaise du café de Paris, n'osant plus même tourner la tète du côté où j'avais vu disparaître le landau, ces figures pftles, cette enfant enveloppée d'un blanc cachemire, et qui m'avait annoncé si solennellement sa mort prochaine, sa mort dans un an ! La nuit roc chassa, et j'avoue que de toute la soirée je n'eus ni pitié ni aumône pour ces montagnards d'enfants qui, la veille, m'assaillaient avec avantage au nom de leurs mères malades et de leurs pères perdus dans les glaciers de Chamouny.

— Rien ! rien ! pour vous. Vous ne mourrez pas dans un an ! Laissez-moi.

J'avais tort. Mais je ne raisonnais pas, je souffrais.

Depuis dix jours j'avais cessé de me rendre au boulevard des Italiens. Ma promenade avait changé de but. Vous en devinez la raison.

Un matin on m'annonce la visite d'un étranger. On me dit son nom : le révérend William Anderson. Il entre; c'était le chapelain de la petite Irlandaise.

— Asseyez- vous, monsieur Anderson.

— Vous excuserez ma visite; je viens vous remercier plus cordialement que la circonstance ne permettait de le

LE CROOP. 9

faire Taulre jour sur les boulevards^ quand votre promptitude nous eut préservés d*iin choc (|iii pouvait avoir des suites fâcheuses. La jeune lady et sa maison joignent leurs rcmcrcimcnts aux miens.

— Faible service, monsieur \ devoir du premier passant.

Après réchange ordinaire des politesses usitées en pareil cas, la conversation entre M. Ânderson et moi s'arrêta ; je pressentis le moment où le docteur allait se lever pour me quitter. J'aurais craint d'embarrasser sa visite, dont la lâche était remplie, une fois ses remerclments reçus, en cherchant à renouer, la conversation à d'autres sujets.

Il me tendit la main.

Je crus qu'il me disait adieu à la libre manière de son pays ; je lui tendis la mienne.

— Celte enfant vous intéresse beaucoup, me dit-il ; et qui ne l'aimerait pas? Il lui est échappé l'autre jour, à finstant où nous vous quittions, une phrase bien cruelle! bien cruelle pour nous, monsieur, quoiqu'elle l'ait assez souvent sur les lèvres depuis un an.

— Depuis un an! monsieur; elle est bien jeune pourtant, lady Katty.

— Vous savez donc son nom ?

— Je l'ai retenu au passage, de vous-même, je crois.

— Maintenant je me souviens. Lady Katty a sept ans, et je pourrais vous dire, combien d'heures et combien de minutes. Pauvre enfant ! ajouta M. Ânderson.

Je n'interrompis pas son silence.

11 soupira, et reprit :

— On doit sa pensée à ses amis; je vous dirai

— Je n'exige que votre amitié.

iO LES VENDANGES.

Le cbepclain poursuivit :

— La famille de .lady Katty descend des anciens rois d'Irlande, celte ile généreuse et flère, soumise, jamais esclave; pardonnez, monsieur, mais je suis né en Irlande. En perdant sa souveraineté de fait, cette famille en soutint l'éclat sous le titre moins fastueux, mais aussi pur, de lord Brady, nom qu'elle porte aujourd'hui. Rassurezvous, je n*ai pas à vous dérouler des événements de famille bien extraordinaires. Fils atné de la branche principale des Brady, le père de lady Katty, lequel n'était, il y a seize ans, quand il en avait vingt, qu'un jeune homme destiné à prendre place, par son catholicisme ardent, parmi les défenseurs de notre émancipation sans cesse ajournée, se rendit au désir de sa famille en épousant miss Hanna O'Briant, issue également d'une des plus hautes maisons d'Irlande. Miss Hanna était d'une beauté remarquable et d'un caractère bienveillant; mais , purement fondée sur des raisons de convenances, son union avec lord Brady revêtit aux yeux des étrangers un aspect de réserve qui passa pour de la froideur, pour incompatibilité de goûts. Pénétrés eux-mêmes du danger toujours croissant d'une situation ouverte à tous les traits des interprétations, les nouveaux mariés se retirèrent du monde pour aller vivre dans un de leurs châteaux au bord de la mer. Des courses à cheval sur les grèves, des parties de chasse avec ses vassaux, des entretiens graves avec le pasteur de rcndroil sur l'état malheureux de la population irlandaise : tels devinrent les travaux et les délassements d'esprit de lord Brady au fond de ses terres.

Un événement vint colorer cette vie heureuse, mais un

LB CROUP. il

peu monotone. Une fille naquit au lord, qui tout à coup trouva dans sa position de père des motifs inespérés pour s'attacher plus étroitement à sa femme, — à celle qui lui méritait ce beau titre. Ce n'est pas que jusque-là il ne Teûl aimée dans toute l'étendue de ses devoirs, mais son affection avait été plutôt la tâche acquittée d'une obligation, que le dévouement naturel d'une sympathie. A la naissance de sa fille, sa circonspection disparut ; la tendresse remplaça les égards; elle anima ses moindres soins; sa femme que dans sa délicatesse, même au milieu de sa retenue d'autrefois, il regardait comme sa supérieure, descendit, si cela s'appelle descendre, au beau rôle de sa compagne, de son amie, de sa plus intime confidente. Une enfant avait amené cette égalité aimante. Ce que le roi d'Angleterre, qui crée des ducs et des duchés, des barons et des baronniesy n'aurait pu faire, une petite fille l'avait obtenu. Son berceau fut le foyer où se concentrèrent les rayonnantes sollicitudes de deux maisons. Penchés sur le visage de leur fille, lord Brady et sa femme se sentirent sans doute entraînés, attirés l'un vers l'autre par celte ressemblance où le père met sa force et la mère sa grûce, afin qu'ils s'aiment tous deux dans leur image aimée. Nelly fut le Messie du château où elle descendit comme la colombe de l'arche avec la verte branche d'olivier. Quand on est deux à sourire au premier sourire d'un enfant ; quand on est deux pour attendre son réveil -, quand on est deux à s'alarmer de ses cris, on est bientôt heureux de la môme joie, triste des mômes peines. Il n'est pas jusqu'à l'antique château qui ne se ressentit de cette diversion. Son caractère grave^ comne celui de son maître, s'épanouit. Une

12 LES VKKDANGES. *

licrilicrc était née à cqs vieilles tourelles, ù ces lierres barbus (|ui enveloppaient les tourelles comme quatre troncs d'arbres morts, à ces vitraux derrière lesquels depuis bien longtemps n'avait couru une lampe de fête. Tout était joie et empressement à cause de cette naissance.

Le soir, quand le soleil embrasait les rameaux de la forêt pour aller faire son lit dans les feuilles-, quand il teignait de pourpre les belles eaux des lacs, la cornemuse des paysans jouait à la porte du château et filait un doux sommeil à Tenfant.

Plus tard, quand Nelly fut plus grande, sa mère la prenait dans ses bras, et lui enseignait à bénir de ses petites mains les paysans rassemblés sous le balcon; et les paysans ployaient le genou et baissaient la tête devant cette protectrice ingénue. Car rien n'est respecté et ne fait chérir la puissance comme le droit mis sous la protection de la faiblesse.

Quoi au monde aurait égalé la Télicité dont jouissaient lord Brady et sa femme, .si ce n'est une félicité semblable? Deux ans après la naissance de Nelly, ils eurent une seconde fille, si belle et si blanche que, non«seulcment elle était le portrait de son aînée, mais qu'elle servit de modèle à une troisième sœur qui naquit à deux ans de la. Le cosier eut ses trois boutons. Mêmes formes, même éclat, même richesse de santé, mêmes yeux bleus au même reflet vierge et sauvage, chez les trois sœurs, Nelly, Glor- \ina et Katty. Nées loin de la société qui polit, mais qui émousse, quelque chose d'indompté, comme chez les faons, dardait de leurs fauves regards quan(} un étranger les surprcnaR au milieu de leurs jeux. Elles bondissaient

LB CHOUP. 13

jusqu^uuprùs de leur mùrc, toulcs trois sérieuses, boudant sous leurs chevelures bloudes,. effarées, «omnae si Ton eût cherché a les attaquer.

Lord Brady se dévoua tout entier au soin de ses trois filles-, il se consacra a leur éducation, précieux devoir qui constitue une seconde paternité moins arbitraire que la première. D'Oxford, de Cambridge, étaient attendus au ch&teau le^ meilleurs maîtres de la science, les esprits distingués et patients qui Texpriment sur les lèvres des enfants comme un lait savoureux. Les livres, les dessins, les belles harpes, les pianos d'ébène, étaient commandés. Ici la chapelle où Ton s'agenouillerait le matin devant le grand saint Patrice qui aurait donné trois Anglais pour un enfant irlandais, tant il les aimait; là le cabinet de travail, dans unfî des tourelles, et là le grand air sur la pelouse.

Ne pouvant ôtre Dieu le père, nous voudrions être lorJ Brady, disaient les paysans lorsqu'ils jetaient les yeux sur le chûteau de leur maltre.-

Si vous n'avez pas oublie, continua M. Andcrson, les intervalles laissés entre la naissance de chacune des trois filles, en vous apprenant que Nelly, Talnéc, a déjà huit ans, vous trouvez que Glorvina, la seconde fille de lord Bvady, atteint sa sixième année ^ tandis que Katty, la plus jeune, a quatre ans seulement.

Une nuit, la couverture d'un des trois berceaux s'agite; le père est debout, la mère est déjà levée. Nelly parlait et rôvait; son œil s'ouvrait, et plus terne se refermait chaque fois. La tétc de l'enfant est brûlante et lourde ; on la soulève, elle retombe; son pouls bal fort, ses lèvres sont sèches. Ce ne sera rien. Le froid l'aura gagnée 5 l'herbe était

humide hier an soir, c'est un rhume; renfaut n'esl qu'enrhumée.

On appelle un médecin cependant: il arrive; il ordonne ; on espère. L'oppression augmente; la fièvre redouble. Quatre heures après Nelly était morte. Je priais auprès de Nelly.

Ce n'était pas le médecin qui l'avait tuée;

C'était le croup. — Le croup, nom anglais d'une maladie infernale qui n'atteint que les enfants; espèce d'ogre qui n'aime que les chairs tendres, qui cherdic les enfants beaux et laiteux dans leur petit lit où ils dorment bien, et les étrangle en leur enfonçant ses griffes dans le cou, tandis qu'ils rêvent à des montagnes de biscuit et à des villes de sucre.

Byron, le poète immortel de l'Angleterre, a dit avec autant de majesté que de tendresse : « C'est quand le soleil ne sera plus que l'on oubliera ses vapeurs malfaisantes, pour ne se rappeler que sa chaleur féconde \ c'est quand l'épouse hien-aimée sera descendue au tombeau que l'on oubliera ses caprices pour ne se souvenir que de sa bonté et de sa grùce infinie. » Si vous ne vous figurez point le malheur, peu commun à la vérité, de perdre le soleil, et si vous n'êtes point de ceux qui puissent être frappés de la nioft d'une épouse, rappelez-vous ce qui est plus simple, l'oiseau chéri qui s'est envolé de vos mains mal jointes quand vous le couviez de vos baisers et le réchauffiez de votre halei%e. Quelles brûlantes larmes vous avez répandues, en vous disant : u Combien déjà ses petites plumes étaient jolies ! combien sa petite tête était chaude et son petit bec mignon ! i>

LB GBOUP. 15

Au lieu (Tim oiseau, imaginez un enfant qui ne s'envolo pas ; s'il s'envolait, il laisserait du moins l'espérance du rc« tour ; mais un curant qui meurt dans son nid !

Après les Andalous, on le sait, les Irlandais sont le peupie de la terre le plus enclin au style figuré. Je m'aperçus que M. Anderson était non-seulement entraîné par la nature de son caractère à ne pas démentir ce type du langage national, mais qu'il présentait toujours en outre, sous le relief de Faction, des événements destinés à ôlre mis en eimple récit. Il ne m'appartenait pas de me plaindre de cet excès d'animation dans la parole d'un étranger, d'un chapelain surtout, d'un docteur en théologie : il voulut bien poursuivre.

Lady Brady fut inconsolable. Autrefois, quand elle ne voulait rendre jalouse aucune de ses filles accourant vers elle, luttant à qui la toucherait la première, elle était fort embarrassée dans sa justice maternelle. Car, lorsqu'elle avait placé Katty, la plus jeune, sur son bras droit, Glorvinasur son bras gauche, où placer Nclly 1 mais à son cou. Nelly était le plus gênant des trois délicieux fardeaux qui la faisaient fléchir sous le poids des baisers. Ehbicn^cetie gêne, ce fardeau manquait à la pauvre mère. Quand Glor- \nà et Kutty sautaient maintenant sur ses deux bras, elle se baissait toujours, toujours, pour que l'autre, toute caressante, pour que Nelly se suspendît à son cou.

Si je m'étends moins sur la douleur de lord Brady que sur celle de sa femme, c'est qu'il l'avait cachée sous son ancien silence misanlhropique. Des mois s'écoulèrent et quand il ranima sa vie à l'afTection des deux enfants qui lui restaient une partie de l'attachement qu'il avait voué si

16 us VEKDANGBS.

tard à leur mère se Irouva aiïaibli. On eût dît qu'elle avaîl perdu pour lui un de ses attraits ; qu'elle était moins reine (!e son cœur depuis qu'un des diamants de son diadème maternel était tombé. La naissance d'une enfant avait rapproché lord Brady de sa femme, la mort de cette enfant sembla l'en écarter. Et comme le découragement, ainsi que la joie, fait voir la vie tout entière sous un jour particulier (le prévention, sa femme ne fut pas à ses yeux le seul objet dont le charme se ternit. Son ciel fut sombre; sa fcrêt lui parut plusépaisse, ses lacs plus froids, son château noircît dans son imaginalion. L'ennui oxyda son âme.

Aussi, à la première parole du médecin qui attribua a riuimidité du séjour au milieu des bois la cause possible de l'invasion du mal dont Nelly avait été victime, lord Brady ordonna au chùleau que tout fût prêt dès le lendemain pour un voyage sur le continent. Il se persuada que Taîr tempéré de la France n'aurait jamais tué sa fille. On partit pour la France. Lord Brady s'élablit dans une campagne près de Paris avec ses deux filles et sa docile compagne.

Katty allait avoir bientôt six ans et Glorvina huit ans. Huit ans ! C'est à huit ans que Nelly était morte!

Glorvina était le portrait vivant de Nelly, comme Katty était celui de Glorvina. Chaque jour qui rapprochait Glorvina de sa huitième année, rendait la similitude plus évidente. Son père confirmait l'analogie en restituant à lady Brady l'amitié dont il l'avait si capricieusement privée, capricieusement en apparence, depuis la mort de Nelly. Son sourire, sa démarche, sa voix, ses gestes, Nelly revivait dans Glorvina. Nous l'avons déjà exprimé, le bonheur est un grand coloriste ; il a des teintes séduisantes à ré-

pandr'e sur tout. Que la France parut une contrée d'enchantement aux Brady ! elle leur fut une seconde patrie; car la patrie c'est un peu le cœur; on appartient au pays qui le rend content.

C'est dans une campagne voisine du bois de Boulogne que la famille Brady était venue se retirer, attirée en outre vers ce délicieux endroit par la réunion d'autres familles anglaises qui y passaient la belle saison.

Voulant autant qu'il était en lui se montrer bon compatriote, sociable, sans morgue, malgré sa fortune peu ordinaire, lord Brady résolut, d'accord avec sa femme et sur le VŒU de ses deux filles, de donner une fête pour inaugurer son arrivée en France, et son séjour au milieu de .ses amis du bois de Boulogne.

Mais ce sera une fête d^enfants, Hanna chérie, dit-il à sa femme, ils en feront les honneurs comme ils en seront les délices. Le bal, les jeux, la collation sous les arbres, le concert, le feu d'artifice, tout pour eux.

On se peint aisément cinquante petites filles et autant de petits garçons bondissant, eux et leurs balles, sur le gazon ; montant et descendant à l'extrémité d'une escarpolette ; allant et venant dans l'air étourdi de leurs cris sur la corde balancée ; tournant et retournant sur des chevaux de bois ; on se figure leurs milliers de petits cris, de petits gestes, leurs petits yeux étincelants d'impatience et de feu ; il neigeait des enfants.

Lord Brady et sa femme n'étaient pas les moins heureux de tous les parents qui se fondaient de ravissement à voir leurs fils et leurs filles si joyeux, si inritligables, si rouges, sous les marronniers.

18 LES YBNDANGBS.

Après la promenade et les jeux, il y eut coDcert ; après le concert on sonna le dîner.

Les domestiques étalent déjà rangés autour de la table et derrière les enfants pour les servir, quand Glorvina demanda à sa mère la permission de se retirer ; un violent mal de gorge venait de la saisir. Sa voix était rauquc.

Cet enrouement, qui paraissait causé par une supension momentanée de la transpiration, résista aux sirops qu'on fit boire à Glorvina; il augmenta au point d*oppresser la petite flUe dont on essuya la sueur glacée et qui fut couchée aussitôt. Ses compagnes tenaient encore la table, que le docteur Dupuytren écrivait quelques lignes sur le cola d*un guéridon : il avait écouté la respiration sifflante de lady Glorvina, et compris cette langue de l'agonie qu'il parlait si merveilleusement.

Quand le docteur Dupuytren eut achevé d'écrire, il mit ses gants, regarda sa montre, et dit à lord Rrady : Si après l'application de quarante sangsues, Tenfant est dans le même état, demain au lever du soleil

Lord Brady serra la main du docteur Dupuytren.

Le lever du soleil éclaira du gazon foulé, des branches d'arbre cassées, des papiers noircis, restes d'un feu d*arti- Qce qui avait dû être superbe, des plumes éparpillées de volants, des fleurs flétries, et au fond d'un appartement un petit lit sur lequel une vieille femme rejetait un drap. Le drap était changé en linceul, le lit en tombeau. Je priais auprès de Glorvina.

Depuis cette fête et depuis celle mort, les Brady, tristement réduits par deux morts successives au chef de cette

famille^ à sa femme et à sa nile Kalty, n'habitaienl plus Boulogne : ils s'étaient relirés à Paris.

Un malin, pâle comme elle s'élail montrée clans son châleau d'Irlande après la mort de sa fille aînée, lady Brady cnlra dans Tapparlemcnt de son mari , el s'asseyant près de lui, elle lui dit :

— Nous ne sommes pas heureux, milord ; Dieu n'a pas béni notre union. Deux filles bien-aimées nous ont été enlevées en deux ans et par la même maladie. Ceci est désespérant à penser.

— Oui, milady, désespérant à penser pour la troisième de nos niles.

— C'est d'elle, de Katly, que je venais vous entretenir.

— Serait-elle malade! s'écria lord Brady en quittant sa place. Le démon de ma famille, le croup, serait-il ici? La mort aurait*elle devancé son terme menaçant pour ma fille ? Elle me doit encore dix-huit mois et trois heures, lu créancière des Brady.

— Grâce au ciel, milord, je n'ai pas cette mauvaise nouvelle à vous apprendre.

— Je crois, milady, sans calomnier la Providence, qu'elle nous a rarement fourni l'occasion de nous en communiquer de bonnes depuis notre fatal mariage.

— Fatal! milord, puisque vous l'appelez ainsi ; mais ce n'est pas ma faute du moins. J'aime mes enfants, el j'ai souffert pour eux comme vous : je mourrais pour celle qui nous reste s'il le faHait. — Mais c'est Dieu qui fait leur destinée.

— Dieu fait leur destinée, reprit avec une sombre résignation el du repentir dans la voix, fâché d'avoir blessé la sensibilité de sa femme, le soucieux lord Brady. Oui, Dieu

20 LES TCNDANGES.

fait leur destinée. L'amour des parents, rien. Le meilleur des pères est impuissant à prolonger de la longueur d'un cheveu la vie de sa fille. C'est à faire douter de toute juslice, savez-vous, milady, de voir des fils de matelots, drs fils de bûcherons, des fils du peuple, qui n'ont que la mer et ses mille périls, que les forêts, la rue, la bouc, pour demeure ; qui n'ont que du pain à manger, pas même du pain à manger souvent, eh bien! grandir, vivre, exister sans maladie, sans douleur, et parvenir ainsi jusqu'à quatre-vingts, cent ans, tandis que nos enfants à nous, nos beaux enfants qui ont à souhait tout ce que leurs rêves sous des tentures d'or leur inspirent^ nos enfants pâlissent, souffrent, s'éteignent, et meurent à dix ans, à huit ans, à heure fixe, comme nos deux filles sont mortes, comme notre fille mourra, comme notre Katty!

— Elle ne mourra pas, milord, ne dites pas cela. Y songez-vous? Est-ce que nous pourrions rester seuls au monde, après avoir eu, après avoir perdu trois filles? Vous et moi seuls, comme nous sommes là? mais je ne le veux pas -, la chose n'est pas juste; cela n'est pas selon nos forces. Oh ! c'est parce que j'ai tant souffert, c'est parce que j'ai tant pleuré, c'est parce que je ne comprends pas, lanl elle me parait infinie, la peine nouvelle dont vous me menacez, que je crois à un avenir différent. Nous avons paye notre lot au malheur, comme tout le monde; mais nous ne payerons pas pour tout le monde. Kally, votre fille, la mienne, restera, vivra pour nous consoler et pour nous apprendre à ne pas douter de la clémence du ciel. D'rfleurs, elle est plus ravissante que jamais, sa sanlé n'inspire aucune crainte.

' LE cmnp. 21

Milady sonna.

Un domestique parut.

— Qu'y a-t-il, milady?

— Où est Katty? où i'avez-vous laissée? je ne l'entends pas.

— Elle est au jardin, milady 5 là, sous vos croisées.

— C'est bien.

— Tenez! regardez, milord, dit lady Brady en tirant les rideaux et en indiquant à son mari la petite fille qui se roulait sur le gazon ; voyez-vous comme elle est heureuse de jouer avec son angora ? voyez-vous comme elle est forte et souple, et fine dans ses mouvements?

C'était joyeux à voir celte lutte entre Katly et le gros angora noir de la maison, velu comme un petit ours; allongeant sa griffe matoise le long du gazon pour saisir la main de l'enfant, il bondissait et donnait de la tête contre Katty adroite à l'éviter; celle-ci le laissait passer de l'autre côté et tomber sur ses quatre pattes élargies, la menaçant de ses yeux verts tout ronds et tout feu, de ses moustaches droites et de son dos en montagne.

Tout à coup milord et milady poussèrent un cri.

Le chat avait renverse Katty qu'il couvrait tout entière de son corps; il semblait vouloir TétoufTer en pesant sur elle lourd et velu, étreignantetronflant, faisant flamboyer sa queue. Katly se débattait vainement sous l'angora ; elle était engloutie.

Sa mère effrayée avait à peine ouvert la croisée pour appeler du secours, que lord Brady accourait armé d'un pistolet pour toer le chat ; mais le chat avait quitté la petite fille» et il sommeillait au soleil, léchant le beau

velours noir de ses pattes. Katty était prête à recommencer le jeu.

— N'avez-vous pas cru voir, milady, Temblème exécrable du croup dans cet animal étranglant Katty? Je regrette de ne l'avoir pas étendu roidc mort sur le gazon.

— Vous voyez pourtant, milord^ qu'elle n'a rien à craindre, et que le ciel la protège.

— Il faut qu'il en soit ainsi, Hanna ; reste à savoir s'il entre dans les décrets célestes que l'existence de Katfy soit toujours pareillement protégée.

— N'en doutez pas, lord Brady ; c'est forte de cette pensée que je me rendais auprès de vous pour solliciter votre consentement à une résolution que j'ai prise.

— Laquelle, milady? — car j'en ai arrêté une aussi de mon côté. Nous serions-nous rencontrés dans le même projet; mais apprenez-moi le vôtre.

— Notre sainte religion, cl vous en êtes le fidèle partisan, milord, veut qu'on croie au mérite des sacrifices. Il est des engagements qui sauvent, qui sont peut-être inscrits au livre du ciel où montent nos soupirs, puisque nos joies en descendent. Au fond des mines, sur les mers? pendant l'incendie, au moment de tout danger imminent, rhomme se tourne vers Dieu, réchelle invisible du mineur, le màt d'airain dans la tempête, et il lut promet, non de l'or, mais une partie du temps et de la liberté dont il jouira le reste de sa vie, s'il est sauvé par lui.

— Après, milady j — croyez-vous qu'un pèlerinage en terre sainte nous assurerait les jours de Katfy?

— Je n'ai pas songé, milord, à ce sacrifice; mon inspiralion est plus simple.

LE CHOUF. 23

— Dites, Hanna î

— Dépouillons notre enfant de la livrée du monde, et habillons-la de la robe des anges. Le blanc plaît à la Vierge. Soyez de moitié, lord Brady, dans le serment que je ferai à Dieu de laisser Kalty revêtue d'une robe blanche jusfqu'à Tâge de quinze ans.

— Jusqu'à quinze ans, Hanna I — mais cette robe blanche sera son linceul ! — Notre fille mourra à huit ans, vous le savez.

— La Vierge, la seconde mère que nous lui donnons, milord, voudra sans doute que notre enfant demeure plus longtemps sur la terre. Katty ne nous appartiendra plus jusqu'à quinze ans; mais si elle parvient à cet âge, elle sera tout à nous. Vous associez-vous au voeu de sa mère-, le permettez- vous?

— Illusions d'une àme tendre cl confiante, et que ma fui défend de briser I Faites, milady. Moi qui irais aux confins de la terre, au fond des mers, chercher, si je l'y savais, l'homme, le secret capable d'arracher ma fille à la mort prévue où elle court, je ne refuserai pas à votre maternelle crédulité d'essayer de la prière et du sacrifice, ces deux remèdes placés si près du cœur. Vouez au blanc notre chère Katty, je ne m'y oppose pas.

— Ai -je besoin de vous remercier, milord ? n'élais-jc pas sûre que vous feriez tout pour moi à cause de notre fille?

— Ou tout pour votre fille, Hanna, à cause de vous. Hanna Brady rayonnait de joie sous ses larmes. EKe

croyait au salut de sa fille parce qu'une ressoDroe pieuse

lui claiî [icrinisc. Pour les àmcs pleines d'amour cl de foi, espérer c'est tenir j c'csl plus que tenir, c'est ôlrc déjà reconnaissant.

— Écoutez-moi maintenant, mliady; je vous ai annoncé aussi une conQdcnce.

— Milord, j'écoute.

— Vous avez cru, il n'y a qu'un instant, que je vous accusais d'attirer sur vos filles leur mauvaise destinée. Ces sortes de reproches ne sont ni d'un chrétien, ni d'un Irlandais, ni d'un gentilhomme : et je suis tout cela, grâce à Dieu et à mon père. Vous vous trompiez; mais, milady, je suis fermement convaincu que Dieu ne veut pas qu'on l'éprouve. N'est-ce pas l'éprouver, lorsqu'on a autant de terres qu'un lièvre peut en mesurer en un jour, tant de titres que la mémoire s'en effraye, que de se montrer avide encore des joies du ménage 1 C'est éprouver Dieu, milady, dans sa générosité qui est inOnie, mais qui est juste. Je suis trop content de la raison avec laquelle va le monde, pour empoisonner la mienne de paradoxes; mais c'est par exiïérience que je raltestcj il est peu de princes, peu de rois qui n'aient payé les voluptés satisfaites de I ambition par le tourment domesti* que du foyer. Le père expie le maître; au rebours des pauvres auxquels j'enlevais tout à l'heure leur unique con5oIation ; au contraire des pauvres qui ont des baronnies, des duchés, des couronnes, milady, dans leur paternité qui les venge de toutes leurs misères. J'avais celte fatale science de la vie avant mon mariage, et c'est elle qiN rn'avait rendu, par prévision, si amer et si sombre aux prcautts jours de notre union. J'avais pci r d'ajouter

LB <:roijf. 2o

à tous mes tilrcs d'iionncur et de conlentcmeut celui de père, qui les a broyés, et qui est resté seul comme le meurtrier des autres. Le mal est consommé \ je suis père ; mais je ne veux plus Tôtre pour pleurer l'enrant qui me reste ; je ne veux plus Tèlre uniquement pour rester froid à la déception de la voir mourir comme les autres ; je cesse d*étre spectateur impassible de l'assassinat de mes filles*, je me révolte, oui, à la fin contre cette loi qui nous oblige à défrayer la mort de noire sang.

— Mais que prélcndez-vous , milord? savez-vous un moyen meilleur que la résignation ?

— J'en connais un, Hanna.

— Parlez, milord.

— Plus d'union entre nous.

La femme de lord Brady porta son mouchoir à ses yeux; elle se leva pour se retirer, croyant avoir reçu le mépris d'un soufflet sur la joue. Jamais gentilhomme irlandais, excepté dans Tivresse ou dans la folie, n'avait tenu un pareil langage à sa femme.

— Asseyez-vous, milady. — Oui, plus d'union entre nous; car je partirai, et je défendrai qu'on vous apprenne, comme je défendrai qu'on me dise l'endroit de la terre où sera notre enfant. Allez où votre cœur voire dira ; j'irai loin, moi!

— Quoi l nous séparer tous les trois I —.Voyez-vous, milady, dans le coin du monde où je

me retirerai, où je vieillirai, il me sera toujours permis de croire que ma fille est vivante. Rien, dans mon isolement, sans relations avec l'Europe, ii«n, si ce n*ost mon imaginaliou, ne me dcmcntirn, ne me désenchantera sur

26 LES VERDANGBS.

le compte de ma Katty. Dans quatre ans, je me dirai : elle en a douze ; dans sept ans, je me dirai : elle en a quinze. — Quinze! railady; — ma fille sera sauvée; je me persuaderai qu'elle est sauvée. Pourquoi cela serait-il un mensonge? Après tout, quand personne n'est sûr de vivre l'heure qui suit, personne non plus n'esl pas sûr de ne pas vivre. Je m'habituerai à cette séparation qui ne sera, au fond, qu'une absence que je pourrai rompre, mais que je ne romprai jamais. Je remettrai toujours à l'année suivante pour aller la voir, et d'année en année, je n'irai pas. Et d* ailleurs, où aller la voir? Je ne saurai plus où elle est. Après vingt ans d'éloignemenl, chercher un enfant dans le monde, où il en naît, où il en meurt trois cent mille par jour!... Voilà la vie que je veux me créer. Dans mon doute, dans mes rêves, dans ma pensée, Katt^ sera pour moi toujours un enfant, — toujours belle, puisqu'elle sera toujours enfant ! toujours à sept ans ! et ton* jours vivante, milady,«toujours vivante !

Et ce que je m'impose, je vous l'impose, milady. Auriez* vous le courage que je n'ai pas? D'ailleurs, ce n'est pas du courage que d'attendre, par une débilité d'âme, par une soumission à l'habitude, un accident que vos larmes, votre désespoir, vos prières, si elles devaient être impuissantes, n'écarteraient pas plus que voire énergie, supposé que vous en eussiez. Quoi ! se roidir contre Ja montagne qui tombe, c'est là du courage? C'est diKêuicide, mais du courage, non î Mais songez, — milady, — que Tannée que je ne veux pas vous laisser passer auprès de notre fille, seroft tout à la fois, par une contradiction où votre raison courrait le risque de se perdre, une année

LB CBOUP. 27

pesante d'un siècle et une année insaisissable d'une minute. Vous soudririez goutte à goutte, sans rel&che. Le temps c'est l'activité de la pensée ; la même pensée, car vous n'en auriez qu'une, hachée, pulvérisée par le cœur, meule qui se broie elle-même quand elle n'a plus rien à broyer, vous envahirait tout entière de son inexpugnable obsession ; cette pensée cancéreuse vous dévorerait. Après elle, ce serait encore elle, toujours elle ; vous compteriez plutôt un à un les grains de sable du désert, que vous n'en seriez quitte avec cette infinité d'atomes sur chacun desquels vous liriez sans fin le mot imperceptible et corrosif: mort! mort! mortl Et pourtant cette même année d'un siècle ne sera qu'une minute, je vous l'ai dit, Hanna, parce que jamais votre fille n'aura illuminé vos regards par plus de charmes. Elle grandira entre vos doigts; — vous le verrez, — tout comme ses sœurs à cette sinistre période ; — ses cheveux d'or ne seront jamais descendus plus abondants sur ses épaules, — tout comme ses sœurs ; son intelligence, étoile mourante, radieuse à son déclin, ne vous aura jamais plus étonnée, — tout comme ses sœurs. Puis te siècle de la souffrance et le jour d'ivresse auront une même fin. Vous resterez avec un cadavre, — t oui comme ses sœurs ! Hanna ! Hanna !

— Vous m'épouvantez, milord, plus que vous ne me persuadez. Hoi, sa mère, je rabandonncrai ! elle m'appellera et je ne répondrai pas ! Mais pour qui vivra-t-elle? qui l'aimera? qui en aura soin? qui m'aimera?

— Vos soins l'empôcheront-ils de mourir? n'aimezvous pas mieux pleurer sur une séparation que de pleurer sur une mort? Est-ce que vous ne vous donnez pas un

(loule en échange d'une affreuse cerliuide en la quittant ; une espérance pour un désespoir? Si, au lieu d'avoir vu mourir Nelly et Glorvina sous notre souffle, nous les eussions laissées dans quelque pays lointain, sous la protection d'un parent, dans quelque pays sans communication pendant dix ans avec le nôtre, par suite de la guerre, penserions-nous aujourd'iiui qu'elles sont mortes? Non.

— Non ! milord, répondit, noyée de larmes, Taltentivc et désespérée Hanna.

— Toutes deux, milady, existeraient pour nous. Qu'au lieu de la guerre ou de toute autre cause, ce soit l'exil qui nous éloigne de Katty, et Kalty vivra pour nous dix ans, vingt ans, toujours, jusqu'à la fin de notre vie. Allons, du courage, milady I du courage, Hanna !

Lord Brady tremblait autant que sa femme ; appuyé sur son épaule, il ajouta :

— Après l'hommage que vous allez faire à Dieu de notre enfant, après qu'elle aura pris le signe qui la rendra esclave de vos vœux, nous partirons l'un et l'autre. La moitié de notre fortune sera mise à la disposition d'une personne probe qui en rendra compte à l'enfant à l'époque de sa majorité ; qui n'en rendra compte à personne, si, comme tout nous impose la triste obligation do le croire, Katty n'atteint pas cette époque de salut.

— Milord ! Dieu m'est témoin que je désapprouve votre résolution ; vos raisons m'ont brisée, mais elles ne m'ont pas convaincue que je dusse abandonner ma fllle. Vous êtes mon seigneur et maître. Faites parler vos droits et j'y obéirai. J'ai besoin, milord, que vous me disiez votre volonté à haute voix, pour que jamais ma conscience ne

LB CRêlP. 29

me reproche l'abandoD de mon enfant. — Que Dieu vous entende! Criez, lord Brady : Je veux cela, milady !

Lord Brady se leva et cria :

— Je le veux ! — Amen !

Ici le révérend Andersen quitta sa place et parcourut à grands pas Tappartement.

II n*est pas bien que les hommes pleurent ; les docteurs en théologie surtout.

Au bout d'une demi-heure il reprit son récit.

Il avait été décidé que le Jour où lord Brady et sa femme se sépareraient de Katty, serait celui qui verrait la jeune miss adopter solennellement le blanc.

La cérémonie eut lieu dans une chapelle du faubourg Montmartre, et l'on y invita tous les enfants qui avaient figuré à la fête de Boulogne. Enfants, on leur demandait des prières pour une enfant de leur &ge et de leur pays.

Dans la chapelle il y avait une foule de gens qui avaient suivi les voitures du cortège, de ceux qui suivent toujours, allât-on se noyer.

Marchant entre son père et sa mère, Katty s'avança vers l'autel où l'attendait le prêtre, accompagnée par devoir et par affection de toute la livrée de sa maison. Ces domestiques portaient de gros flambeaux de cire chargés à la poignée d'écussons armoriés, une corbeille de satin blanc en forme d'urne, et trois coussins.

Les enfants s'informaient tout bas, les uns les autres, si cette corbeille contenait des dragées ou des fleurs, des cerceaux ou des cordes.

Un d'entre eux qui laissait pendre un cordon de toupie

30 LIS YnOAKGIS.

4e sa poche de côté, soutiot que la oofteille enrerroait tout cela.

Pour que le sacrifice fût plus éclatant, KaUy avait été parée pour la dernière fois de sa vie du plus riche et du plus élégant costume de son pays. C'était presque une dérision douloureuse que le soin particulier de cette parure en opposition avec le visage triste des assistants. 11 est vrai que tous les assistants ne sachant pas le motif de la cérémonie, ils n'en étaient pas tous également touchés. Parmi ceux qui ^ignoraient, attirés dans la chapelle par une curiosité étourdie, il s'en trouvait qui cherchaient naïvement pourquoi ils y étaieut venus. Était-ce pour un baptême? mais le nouveau-né aurait déjà sept ans ; pour un mariage ? mais la mariée n'aurait donc que sept ans ; pour un enterrement ? mais il n'y avait pas de mort. — Qu*^tait-ce donc?

L'intelligence de la chose échappait au Parisien ; et cela se conçoit : le Parisien voue peu d'ordinaire ses enfants au blanc; il les voue à tout, excepté au blanc; d*abord parce que le blanchissage serait énorme.

L'autel s'illumina de degré en degré, et les orgues jouèrent ; l'encens parfuma les paroles des jeunes filles qui chantaient dans le chœur.

Lord Brady, sa femme et Katty leur fille, étaient tou9 trois à genoux. Katty était ravie; elle s'imagina que ces bougies allumées, et cette foule et ces enfants aussi à genoux, en cercle derrière elle, étaient là pour lui faire féto. La corbeille surtout l'intriguait extraordinalrement. Elle aurait bien voulu qu'on la mit dedans.

LB ChOlV. 31

Du même âge que Katty, ou à peu près, les autres enfants étaient envieux de son bonheur.

Maïs elle leur souriait familièrement du coin de PoeiK afin de leur inspirer de l'indulgence pour une préférence de hasard, pour un hommage public dont elle n'aurait pas refusé de partager Thonneur. Qu'y faire ? semblait-elle leur dire avec résignation, tout le monde ne saurait être reine à la fois.

Cependant, au sein de son triomphe, Katty ne comprenait pas trop pourquoi son père et sa mère pleuraient ; pourquoi ses domestiques pleuraient aussi, et beaucoup d'autres encore.

La réflexion ne la chagrina pas davantage. Une petite fille s'était peu à peu détachée du cercle de ses compagnes, et les yeux baissés, et se traînant sur les genoux, elle s'était avancée vers Katty, pour lui dire tout bas :

— Vos petites amies et moi, vous demandons, mademoiselle, si vous ne nous donnerez pas notre part de ce qu'il y a dans la corbeille.

— Vous en aurez votre part, je vous le promets.

— A la bonne heure : ce serait fort mal sans cela, Kalty.

Tous ces enfants auraient bientôt un à un envahi les abords de l'autel autour de Katty, si un coup de sonnette n*cùt averti que le prêtre, sorti de son oraison, allait commencer la cérémonie attendue.

La prière particulière à ces sortes de cérémonies est fort courte.

Ce qui la suivit ne fut pas long, mais pénible.

32 LES TE1IDAR6E8.

Od dépouilla Tenfant de son bonnet de velours écarlatc brodé d'or ; et ses beaux cheveux coulèrent sur ses épaules. Elle sourit à se voir ainsi.

Du visage de sa mère une pâleur mortelle passa sur celui de son père. On eût dit un éclair dans un miroir : double lueur.

On enleva à Kalty l'écharpe à fleurs jaunes qui couvrait ses épaules; et ses petites épaules nues parurent.

Sa mère les couvrit de baisers.

Lord Brady prit un flambeau de la main d'un de ses domestiques et regarda fixement à Técusson de la poignée les armes de sa famille. Ceci lui donna du courage.

Katty était étonnée des objets que contenait la corbeille ; elle avait compté sur mieux que le bonnet de satin blanc et la tunique blanche qu'on en tira et dont elle Tut parée. Quand elle eut complètement changé pièce à pièce un vêtement de couleur pour un vêlement blanc, elle ressembla à une pervenche poudrée par la neige, ou plutôt à un beau, camélia.

Le prêtre demanda ensuite au père et à la mère s'ils prenaient devant Dieu l'engagement de conserver à leur fille, sous peine de la damnation de leur âme, jusqu*à Tûge de quinze ans, le costume blanc dont elle venait d'être revêtue.

lis répondirent oui tous les deux.

Alors le prêtre bénit l'enfant qui désormais n'appartenait plus au monde.

Et comme Kalty voulut aussitôt courir vers sa mère pour rembrasscr, le prêtre l'en empêcha doucement et remmena avec lui jusqu'aux pieds de l'autel de la Vierge.

LE GROCP. 3'^

Lord Brady et sa femme croyaient déjà n'avoir plus de fille. Ils se regardèrent dans la solitude de leur &me, et (^ regard ne se peint pas.

La cérémonie étant finie, et Tenf^mt consacré, ses parents rentrèrent chez eux.

Deux chaises de poste attendaient dans la cour.

Cette nuit fut sombre dans Thôtel. Aucun domestique ne dormit. Quelques-uns se souvinrent d'une nuit, à quatre ans de distance, au château d'Irlande; les moins vieux au service de la maison se rappelèrent une autre nuit non moins sinistre, mais plus rapprochée, la nuit de la fête à Boulogne.

En ma qualité de chapelain, à titre d'homme de consolation , j'entrai dans l'appartement où lord Brady s'était retiré avec sa femme. J'avais hésité pendant huit heures si j'y pénétrerais sans être appelé. Un silence dont je fus effrayé enleva ma résolution.

Lord Brady avait les yeux rouges ; il écrivait.

Debout contre un berceau , sa femme était penchée sur le visage de Katty dont elle semblait vouloir emporter le souffle, l'empreinte et la vie; il y avait huit heures qu'elle aspirait ainsi son enfant; elle en prenait le plus qu'elle pouvait.

Quand l'heure de l'éternelle séparation eut sonné, je fus obligé de soulever la bonne lady dans mes bras et de la descendre dans la cour, ainsi ployée. Ses mains crispées paraissaient toujours s'attacher à un berceau, et ses yeux regarder ce qu'il y avait dedans.

Ayant fini d'écrire, lord Bra'ly me serra la main, et d'un

34 LES V£1|y»iNGES.

accent qui fait mal dans la voix des hommes, il me dit en tirant les rideaux du berceau de sa fille.

— Andersen ! que son convoi soit digne de sa race.

Jamais enfant n'avait été plus beau dans le sommeil.

Voici ce qu'avait écrit lord Brady, la nuit du départ.

Le docteur tira une lettre de sa poche.

« Mon cher monsieur Andersen,

a Celte enfant est sous votre protection jusqu'au moment de sa mort. Je lui laisse soixante mille livres de revenu dont vous dirigerez l'emploi aussi longtemps que la Providence le permettra. Élevez-la selon c-on rang, sa fortune, qui est à Tabri de toule^^ k-s vicissitudes possibles à prévoir, et selon sa naissance sans tache. Je crois inutile de vous recomma:ider le plus grand soin à ne nous donner ni à moi ni à sa mère^ aucune nouvelle directe ou indirecte du Kalty. D'ailleurs vous ne pourriez guère violer cet Tdre à mon égard, car vous ignorerez toujours la contrée où je vivrai caché. Vous savez que je pars avec la résolution et sous le serment de ne jamais m'informer d'elle. Moins sùf de la fidélité à tenir un semblable engagement de la part de sa mère, je vous impose l'obligation de quitter Paris dans six mois après avoir changé, sans aucune exception, tout le personnel de la maison. Andersen, vous m'avez juré de votre côté de ne jamais divulguer la retraite où, sous un autre nom que celui que vous portez aujourd'hui , vous vous serez retiré avec ma fille. Ainsi, c'en est fait pour la vie et pour l'éternité, mon cher Ander-

LB CROIP. 35

son. Je me renferme dans cet ordre. Vous ne devrez jamais compte à qui que ce soit, songez-y bien , ni de la fortune, ni de la vie, ni de la mort de Katty.

« Adieu !

« Bradt.

t« P. 5. Après la mort de ma fille , les soixante mille livres de revenu dont elle aura joui vous appartiendront. »

Et je restai seul avec miss Katty, monsieur, acheva le révérend Anderson. Voilà trois mois que je lui sers de père. Voilà trois mois, ainsi qu'ils se relaient juré, que je n'ai rien appris sur lord ni sur lady Brady. Dans trois mois j'emmènerai miss Katty loin de Paris. Où? je l'ignore.

— Mais , monsieur, m'écriai-je, ne me contenant plus, vous qui êtes l'homme de l'expérience, le savant dont l'esprit n'est pas offusqué par les terreurs de Tamour paternel, cette enfant vivra-t-elle?

— Oui ! me répondit le chapelain.

— Est-ce qu'elle ne mourra pas à huit ans comme ses deux sœurs ?

— Non !

— Consolant espoir I lui dis-je. Ce mm vaut un mHlion de contentements inexprimables pour moi, pour moi à qui celle enfant n'est rien. — Rien par le sang. Tout, par ce que vous m'en avez appris.

— N'est-ce pas , me dit-il en se levant, que demain il y aura ua^oyvert de plus à la table de milady Katty?

J'acceptai.

36 LES VEKDANGES.

Devenu l'hôle de lady Kally, on me permelira d'élrc rhistorien de son intérieur : curieux intérieur, celui d'un enfant qui n'a pas encore huit ans.

Bien que M. Anderson eût la surveillance de la maison, il apportait une ingénieuse précaution à s'effacer derrière la volonté de Katty, qui, comme ces enfants de roi monléà de bonne heure sur le trône, développait à vue d'oeil une intelligence des plus merveilleusement précoces. On faisait une grande majesté à son petit règne.

La scène des boulevards qui ouvre cette histoire m'avait assez appris que Katty était convaincue, au môme degré que ses parents , de Textrême probabilité de sa On prochaine. Seulement on ne lui avait pas révélé que son pcrc et sa mère étaient à jamais perdus pour elle. Quelquefois, dans une préoccupation naïve, elle se surprenait disant : A leur retour, ils vont me trouver bien grandie, n'est-ce pas, monsieur?

— Bien grandie! se reprenait-elle; comme si je devais grandir I

L'époque approchait rapidement où elle quitterait Paris et peut-ôtre la France. Déjà le chapelain Anderson, à foite d'argent et de protections, avait changé sa nationalité auprès de quelque chancellerie étrangère. Son nom avait été altéré en un autre nom. Par les mômes inductions, Je savais, mais c'est tout ce que je savais, que Katty passet-ait en voyage et dans la résidence inconni^p où elle allait potir

une nièce de M. Anderson. A cinquante lieues de Paris seulement Thomme et Tcnfant, par ces précautions calculées, devenaient introuvables. La confusion préméditée du père, de la mère et de leur fllle, touchait à uq résultat des plus énigmatiques. Auraient-ils chacun vécu séparément à mille ans d'intervalle, qu'ils n'auraient pas eu plus de peine à se rallier. Dieu seul aurait pu les réunir.

rappris également, car le chapelain irlandais ne me faisait mystère que de certains faits de la discrétion desquels son serment répondait, que tous les employés de la maison avaient reçu leur congé depuis trois semaines.

J'allai plus souvent à l'hôtel du jour où le docteur me fit part de sa résolution de quitter Paris dans un mois. J*avais remarqué, à force d'être témoin du même incident, que le chapelain Anders^, toutes les fois que j'entrais dans l'appartement, se levait, et se dirigeait, en cherchant le plus possible à ne mettre aucune affectation dans ce mouvement, vers la porte vitrée d'un cabinet. Illa fermait et en retirait la clef. Un soir, après le dîner, lady Katly avait été, je me souviens, d'un enjouement extraordinaire. Les porcelaines en avalent souffert beaucoup; les tapis avaient participé à un sandwich général.

— Monsieur, disait-elle au bon H. Anderson, irons-nous en Prusse?

— Non, milady, répondait le chapelain.

— En Hollande?

— Non , milady.

— En Russie ?

— Non, milady.

— Ah ça! monsieur, vous qui ne mentez JaiWis, si,

38 LES VEKDAAGES.

dans le beau livre que vous m'avez donné, je vous cite un à un le Qom de tous les pays du monde, vous serez bien obligé de me dire une fois : oui I Alors je saurai bien où nous irons.

— Vous vous trompez, milady. — Je ne vous répondrai plus ^ je ne dirai ni oui ni non.

Et je ne sais combien de «aillics encore échappèrent dans la soirée à la petite lady, qui n*était jamais si heureuse que lorsqu'elle tourmentait la patience de M. Andersen.

Âdi\ heures je le quittai, selon Tusagc, une heure après le coucher de Katty.

Il était à peine jour, le lendemain, quand je reçus un billet du chapelain; trois mots seulement : « Katty a le croup. »

À midi j'étais dans Tapparlement où Katty sYHait mon^* trée si gaie la veillCé Elle était couchée. Sa gouvernante lui souriait; le docteur lui tenait la main.

La chambre s'emplissait de minute en minute d'enfants qu'elle-même avait fait demander avec instance et une volonté à laquelle son chapelain, par condescendance autant que par devoir, n'avait pu s'opposer. — On gavait largement contentée. Autour de son lit étaient groupés ses petits compatriotes. Ils n'étaient plus aussi étourdis qu'à la fête de Boulogne. Ils comptaient deux ans de plus.

La petite malade ne souifrait pas encore beaucoup -, mais le mariait fixé. — Toujours là. Elle était divine de rcsi-

gnatioD, avec ses mains rosées ouvertes sur la couverture, son regard ud peu fiévreux d'éclat, sa bouche de corail, sa tête calme, moulée au milieu de l'oreiller.

Debout près d'elle, le chapelain paraissait, à la profonde consternation de son visage , avoir quatre-vingts ans. La méditation le rongeait. Courageuse et se possédant bien, sa science était en pourparlers violents avec la mort. Dirigés de toute leur puissance vers la porte du cabinet que je lui voyais fermer tous les soirs, ses regards n'auraient pas été détournés de ce but par le passage de la foudre.

Il ne me vil pas entrer.

Katty me salua du bout des paupières comme une reine mourante, — qui s'éteint avec dignité.

Caprice bizarre ! tous ses joujoux, des blocs de joujoux étaient étalés sur des tables au milieu de l'appartement.

Quand elle se fut assurée que ses petites compagnes étaient toutes venues, elle se souleva un peu et leur dit :

— Dans le ciel on n*a pas besoin de joujoux : je vous donne, Edith, tous mes cerceaux. Jouissez-en plus longtemps que moi.

Les petits légataires se regardaient sans mot dire^ ils ne comprenaient pas encore la cause de cette générosité.

— John , vous accepterez mon album : plusieurs fois vous l'avez désiré sans l'obtenir. Il est maintenant à vous.

— Pourquoi cela? demanda vivement John. Je ne reçois qu'en donnant, Katty. Votre album contre sir Jack, mon singe noir.

— Mon cher John, ne vous f&chez point tant. Quand ma sœur ainée, Nelly, mourut à huit ans de la maladie fu'eut deux ans après ma sœur Glorvina, elle nous laissa à Glor-

vina et à moi tous ses Jouets ; quand Glorvina mourut il y a deux ans de la maladie que j'ai aujourd'hui, John, j'héritai à mon tour -, — ne dois-je pas à mon tour aussi vous donner tout ce que je ne puis léguer à une sœur, puisque je suis la dernière de la famille ? John, acceptez donc cet album.

— Katty, fit M. Anderson, vous parlez trop. Je serai forcé de prier vos amies de vous laisser en repos.

Un regard compatissant de la pelite lady exprima sa suave résignation *, et, pour apaiser la sévérité du chapelain, elle but la boisson que lui offrait sa gouvernante.

— Puisque M. Anderson ne veut plus que je parle, approchez un peu, dit Katty.

Et, prenant sur la table qu'on avait avancée près d'elle un objet quelconque parmi ses joujoux, elle le remettait à un enfant, et elle l'embrassait.

Anderson avait ses deux mains sur le visage. L'homme de Dieu et de la science pensait et priait.

Aucun des enfants n'avait une idée précise de la cause funeste à laquelle cette munificence était due. Insoucieux comme à leur âge, ils laissaient se dépouiller Katty, sans éprouver d*autre impression que celle d'une joie confuse. Quelques-uns seulement entre les plus âgés devinaient un mystère pénible sous ces dons faits dans un appartement silencieux que le soir remplissait déjà de son ombre mélancolique.

Anderson me fit un signe; je me glissai dans l'alcôve, tout auprès de lui.

— Voici la nuit^ me dit-il , l'heure des crises. Je sens que la fièvre redouble; touchez la main de l'enfant. Pen-

LB CBOIP 41

dant ce temps » 11 alla à la porte du cabinet vitré , et en revînt d'un bond. 11 crut que je n*avais rien vu.

— Ce n'est pas votre main , Andersen. Qui donct

— Katty , — c'est moi. Je n*ai pas voulu passer devant votre porte sans vous dire bonjour.

— Merci , — me dit-elle ; — mais nous n'aurons pas de tbé ce soir.

Et sa parole s'éteignait.

— Elle délire déjà, dit le chapelain.

— Eh bien, que soutenais-je hier? Je savais fort bien où nous irions.

— Kalty ! — vous souffrez, parlez moins.

— J'ai uni; — voilà , — se tournant vers moi , le seul joujou qui me reste à vous donner.

Les enfants se levaient pour partir.

— Adieu, Bella! adieu, Bridget! adieu, Felicia! adieu,

Sibyl ! adieu, Margery ! adieu ! — Sa voix s'épaissit et

n'arriva plus à ses lèvres.

Le chapelain plaça avec autorité la main sur la bouche de la petite lady.

Le joujou qu'elle m'offrait était le portrait de sa mère peint sur un médaillon , au revers duquel était le sien , en costume blanc ; celui qu'elle avait encore sur son lit de parade et de mort.

Sa bouche ouverte , sa respiration enflammée , courte et bruyante, son œil languissant, ce portrait, portrait qui pouvait être celui de deux vivantes ou de deux mortes ; ce digne ecclésiastique qui semblait, pour le dernier moment d'une lutte désespérée, réunir tous ses efforts , m*effrayè-

reni , m'épouvanlèrenl ; je m'échappai , je descendis , je courus au grand air.

A la porte , j*enlendis un cri. — Je l'entends encore.

Quelque temps après cette scène, je me présentai à la porte de Thôtel Brady que je trouvai fermée. I/herbe avait poussé sous la porte des écuries. L'hôtel ayant été loué pour cinq ans, le révérend Anderson en avait emporté les clefs avec lui. Je connaissais les réunions où se rendaient le dimanche les employés de la maison ; j'y allai , dans l'espoir de découvrir, d'information en information , la trace de quelque domestique qui , à son tour, m'aurait appris le dénoùment du drame de famille que je n'avais pas eu le courage d'attendre. Ma course fut inutile ; aucun compatriote de ces domestiques ne les avait vus depuis une date antérieure à la maladie de la petite lady. J'en conclus qu'ils étaient tous partis pour l'Angleterre. Anderson, fidèle à son serment , avait parfaitement pris ses mesures en exilant les derniers témoins de l'événement fatal. Il était môme probable qu'ils avaient quitté l'hôtel avant d'en avoir connaissance. Les voisins m'en apprendraient sans doute davantage : Tel jour, telle heure , avez-vous remarqué , demandai-je à une fruitière logée à deux pas de l'hôtel Brady, un beau convoi traîné par des chevaux caparaçonnés d'argent , plumes blanches en tète?

— 11 en passe tant, mon bon monsieur, de morts riches

dans ce quartier, que votre mort à plumes a pu m'échapper.

— Vous n'auriez pas vu passer non plus, le même jour, une petite bière d'enfant ?

— C'est si mignon , mon bon monsieur, qu'on ne tient pas compte de ces convois-là.

— Attendez , pourtant. N'y avait-il pas à votre convoi des petites demoiselles vêtues de blanc avec des roses blanches , des souliers de satin blanc, que c'était pitié par la crotte qu'il y avait?

— Katty est morte ! ce convoi était le sien.

Me voyant p&lir,la fruitière me dit : — Celait donc votre parente , cette colombe? Dame! chacun son tour. J'en ai perdu une aussi de quarante-sept ans. Si vous tenez , du reste , à savoir les détails de la .cérémonie , demandez à madame Dupré, la maltresse de pension. L'enfant y était élevée et très-bien élevée encore ; il faut voir comme on les fait courir sur des poutres à se casser les reins ; il est vrai de dire que ça ne les empêche pas de mourir.

Il y avait longtemps que je n'écoutais plus la fruitière. Le convoi était celui de quelque jeune pensionnaire d'une maison d'éducation de la Chaussée-d'Antin : que m'importait? Fragilité de notre àme! du moment où j'étais convaincu que mon eiïroi avait été une erreur, j'étais moins certain de la mort de Katty ; c'est à ce prix que je me consolais*, je comprenais mieux maintenant lord Brady, nourrissant volontairement sa vie d'un doute per* pétuel.

Nos propres douleurs ne sont pas éternelles ; celles qui nous viennent de causes étrangères doivent s'affaiblir ; la

44 LES YBNDANGBS.

nature y la raison le veut alnsk Après un an , deux ans de souvenirs pénibles, Timagc de Katty s'envola de ma mémoire comme une fleur qu'on a placée entre les deux feuil* lets d*un livre. La fleur pàlit, se dessèche, se détache du livre , et un beau jour le vent remporte en poussière. Vous souvenez-vous de tous les papillons qui vous ont charmé , par une douce matinée de printemps, à travers les hautes herbes, de toutes les ondulations du blé dans la plaine? Nous ne gardons rien du trésor de nos joies et de nos dou* leurs. Nous sommes des tombes.

Depuis cinq ans, bien d'autres pesantes histoires d'hommes avaient pris la place de cet épisode ailé d'un enfant dans le recueil de mon passé. Je n'avais plus que de vagues réminiscences de l'enfant, de sa figure, du docteur Ânderson , de lady,. de lord Brady ; personne ne m'en parlait, je n'en parlais à personne.

Une soirée d'hiver, — de l'hiver dernier, — j'écoutais , assis auprès d'un bon feu, le récit familier d'un voyage en Suisse , que me faisait le voyageur lui-même, un ami, en posant tantôt son cigare sur le bord de la cheminée pour gravir le mont Rigi , buvant tantôt une goutte de kirsch pour reprendre des forces à la chapelle de Malchus. Comme c'est un homme d'esprit , il racontait sans cherclier à faire de l'esprit. Je puis dire que je connais la Suisse depuis que je Tai entendu , et après avoir oublie cette contrée ù force d'en lire des de.«criplidhs.

— Qu'avez-vous enfin remarqué de plus extraordinaire dans ce pays , après le mont Blanc , le Montenverd et les représentants de la république helvétique ?

— Les Anglais, me répondit-il ; le seul peuple qui, par sa langue, ne puisse se faire comprendre à aucun des treize cantons. Cette calamité exceptionnelle les force à recourir à une dépense ruineuse de gestes ; ils usent leurs doigts; s'ils veulent seulement exprimer le désir de manger un poulet rôti, il faut, dans leur douloureuse mimique, qu'ils imitent le bruit du poulet qu'on égorge et le bruit de la broche mise en branle. Après ces méritoires efforts, le cuisinier suisse leur sert souvent un lièvre en eivet.

Et beaucoup d'autres esquisses des mœurs anglaises me furent présentées par mon ami.

La moins originale n'était pas celle-ci :

Fatigué de la vie, un riche lord avait eu recours à la distraction des voyages. Telle était , du moins , la version avec laquelle on expliquait plus généralement son long pèlerinage hors de l'Angleterre ; mais il était à bout de supporter la torture de Tennui intérieur dont il était dévoré. De fait, la tristesse de son visage l'aHirmait. Les mers et les continents avaient porté tour à tour sa goélette allant de côte en côte , ses lourdes voitures broyant le pavé des villes.

— Et le nom de cet Anglais? demandai -je à mon ami.

— Mac Ferlus.

— Un lord écossais. Un instant j'avais eu l'idée que ce •ait être...

— Quoi donc ?

— Rien. — Un vieux souvenir.

— Or, cel Anglais avait parcouru TÉgyplc, la Syrie , TArabie^ la Perse, Tlnde, le Japon.

— Et il s'y était ennuyé ?

— Et d'un ennui dont il s'attribuait la cause. Folie , se dit-il, d'aller toujours où Ton veut aller et où tout le roon^Ie est allé; car on ne va jamais que là. Quelle routine de re* vêtir toujours Tbabit de voyage des autres, et de marcher dans leurs souliers !

— John I dit-il à son intendant , vous me conduirez désormais où il vous plaira ; je vous laisse le choix entre les quatre parties du monde. Seulement ne m'apprenez jamais où nous serons ; peu m'importent , vous le savez , les villes et leurs habitants. Je ne parle à personne, je ne m'intéresse à rien. Roulez-moi , c'est tout ce que je vous demande.

Depuis deux ans, l'intendant de Mac Ferlus obéissait avec la plus aveugle exactitude aux ordres donnés par son maître, qui avait pu se croire en Perse, lorsqu'il avait une seconde fois traversé la Turquie, et qui s'imaginait se trouver peut-être en Allemagne ou en France, quand je le rencontrai en Suisse.

La barrière de l'Étoile est, par sa situation, la plus magnifique de toutes celles qui cernent Paris. On dirait une écluse à pic d'où s'écoulent , dans Paris, qu'elle domine, des vagues incessantes de voitures de toutes formes, de

LB CBOUP. 47

chevaux henuissants et emportés par la pente du terraîo , de diligences chargées de voyageurs, qu'effraye la splendeur étalée sous leurs regards. Au moment où on le découvre de ce point , Paris entier part , pour ainsi dire , comme une détonation ; c*est un lever du soleil vu du haut de la montagne. Une ville se lève ; et quelle ville! di\ lieues d'arbres, dix lieues de monuments; dix lieues de rivières! Les Tuileries, le Louvre, Notre-Dame I le Panthéon , les Invalides ! la Seine. Le soleil semble trop petit pour éclairer tout ça ! Sur vous^ levez les yeux , Tare de triomphe !

L'effet est colossal et unique.

Eh bien, une petite mauvaise grille d'égout, large de dix pieds, peut-^lre en fer, vous sépare de ces merveilles, il faut presque demander le cordon pour sMntroduîre dans la capitale de l'univers. L'octroi le veut ainsi. Un jour j*élais là , adossé à cette grille , regardant Paris.

Un cheval s'était rangé contre la barrière, du côlc intérieur de Paris, pour laisser le passage libre à une voiture de voyage , suivie d'autres voilures toutes massives de cuir noir et de roues de cuivre^ Un équipage anglais.

Le cheval de la grille était monté par une jeune per^^ sonne vêtue d'une amazone bleue^ La voiture passe.

J'entends une glace qui se brise. Deux mains et deux cris sortent.

Le cheval de la jeune personne recule de trois pas — Kalty! Kaltyl

48 LftS VENDANGES.

— Qui m'appelle?

— Kalty ! Kally ! — fille d'Hanna ! ma fille :

Je crois que si dans ce moment le roi de FraDce était venu à passer, lui et toute sa cour, j'aurais oublié de me découvrir.

Prenant sa fille dans ses bras comme lorsqu'elle n'était que la petite Katty, lord Brady la souleva de terre, et il marcha quelques pas en l'embrassant ainsi.

Mais quand il la posa à terre, ce fut au tour de sa fille à le soutenir. Ils descendirent ainsi à pied les Champs-Elysées, le père appuyé sur l'enfant.

Et moi ! je les suivais du regard.

Je compris alors que le spectacle de tous les monuments du monde, des capitales et des populations d'un million d'&mes, ne valait pas, pour remuer le cœur, c^ père et cette fille qui se rencontraient par hasard à la porte d'une ville, après huit ans d'une séparation qu'ils croyaient éternelle. Et je les vis décroître dans le prolongement des Champs-Elysées.

Le père ne me connaissait pas^ l'enfant m'avait ou* blié.

Je ne les vis plus. — A quoi bon les révoir?

J'appris seulement que lorsque le père et l'enfant arrivèrent à l'hôtel, prévenue par le domestique de lady Katty , une femme était au milieu de la rue , qui attendait.

— Milady! vous ici! par le Dieu tout - puissant ! Hanna, dites -moi, comment vous aussi avez retrouvé notre fille !

— Milord ! Dieu me pardonne mon parjure î je ne l'ai jamais quittée.

Il est superflu^ de dire que le révérend Anderson avait laissé Katly à Paris , comme Tendroit de la terre où Ton cache le plus facilement sa vie ; et aussi inutile d'ajouter que Tintendant de lord Brady, libre de conduire son maître où cela lui plairait, Tavait mené à Paris.

C'est tout ce que je sais.

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— Oui ! comme lu le dis, mon cher gemlre, je dois renoncer, le moment est enfin venu, à travailler et à me fatiguer. On n'est pas riche pour ne pas s'en apercevoir, j'ai cinquante-trois ans; quarante ans hicn comptés que je suis dans la droguerie; je ne m'en plains pas. Si j'ai commencé à treize ans à faire mes preuves dans ce magasin même où j'étais entré en qualité de commis de recettes, sur la recommandalion de M, Barillier, Tarai de mon père, j'ai gagné une fortune assez ronde; nous pouvons en parler entre nous. Quatre cent mille francs en biens fonds sur le pavé de Paris ; autant d'inscrits au trésor; avec cela, on peut vivre honnêtement sans rien demander à personne.

El, quand j'y pense, ce n'est encore là que la moilié de mon contentement, puisque je t'ai mariée, ma Lucette, avec un brave homme et un homme de talent, j'espère.

— Mon cher monsieur Richomme, répondit le jeune

52 LES VENDANGBS.

homme a qui le riche droguiste s'était adressé, vous n'avez plus qu'à penser à vous maintenant, à votre repos si bien mérite. ProQtons du moment où nous sommes seuls pour causer des arrangements que ma femme et moi avons pris dans Tintérôt de votre avenir à l'abri pour toujours des embarras du commerce, des tracasseries de ventes et d'achats, et des dégoûtants ennuis de l'industrie.

— Voyons ce que vous avez imaginé, mes chers enfants, dit le droguiste eu arrondissant son bras autour du cou de sa fille Lucelte, et en souriant à son gendre.

Les trois sièges se rapprochèrent plus étroitement de la cheminée.

— Tu peux aller te coucher, Fournisseaux, dit, sans changer de position, le père de Lucetle. Voilà onze heures, Fournisseaux, régale-toi encore d'une tasse de café froid pour t'empécher de dormir, et gagne ton lit, entends-lu ?

— Oui, monsieur Richommc ! je n'ai plus qu'à boucher le tafia.

— Fournisseaux !

— Monsieur.

— N*oublie pas de descendre au magasin cependant cl de voir si les cruches devilriol sont bien bouchées : prenons garde au feu. Jette aussi un coup d'œil chemin faisant sur les ballots qui doivent partir demain matin pour le roulage, et assure-toi que l'emballage est bien conditionné. Le samedi soir les commis ne font rien qui vaille ; ils ont la tète pleine de Musard. Il n'y avait pas de Musard dans mon temps; diable de Paris ! Je n'ai pas besoin de te recommander, Fournisseaux, de voir si la souricière est placée où sont les barriques de sucre : trois

souris valent un prolôt. Va, Fournisseaux ! et ne l'amuse pas à balayer, libertin ! et à ramasser les bouts de flcelie. C'est encore dimanche; il ne sera lundi que dans une heure; dors comme un Turc jusqu'à demain.

Reprenant le propos comme s'il n'avait pas été interrompu, le droguiste dit à son gendre et à sa fllle de lui faire part des projets qu'ils avaient sur lui, pour le bonheur du reste de ses jours.

— Vous aviez toujours désiré avoir une maison de campagne où vous retirer.

— Oui, ma fllle, et je t'en parlais encore l'autre jour ; une campagne, loin du bruit, loin de Paris; bien loin de la rue des Lombards.

— Nous vous en avons acheté une à Montereau, dans un canton presque montagneux. On appelle l'endroit les Petits-Déserts.

— Je te reconnais bien là, chère Lucette. Tu as fini par comprendre mes goûts. Mon cher Fleuriot, vous avez une femme qui vaut son pesant d^essence de rose. L'essence de rose est cotée haut sur les derniers prix courants ! C'est bien trouvé, les Petits^Déserts! Qu'on vienne me relancer là-bas : monsieur Richomme, j'ai une partie d'huile de colza ! monsieur Richomme, j'ai de la manne, superbe choix I monsieur Richomme, j'ai du campéche ! monsieur Richomme, j'ai de l'adragant ! Plus de M. Richomme ! Il est aux Petits-Déserts. Comme ils seront attrapés, quand ils me sauront dans ma grotte, tranquille comme un capucin.

— Cependant, mon cher monsieur Richomme, vous ne serez pas privé de l'agrément de la société. J'ai pris quel-

54 LES VBNDANGES.

ques itirormations auprès d*uD notaire de Montereau. Le curé des Petits-Déserts est un homme charmant.

— Tant mieux! j*aime les vieux curés; ils sont tolérants ceux-là. Tu te souviens, Lucette, du beau mélodrame de la Cure et V Archevêché^ à la Porle-Sainl-Marlîn? Voilà uq honnête curé. Pleurais-tu ! pleurais-tu !

— Le curé des Petits-Déserts a vingt-cinq ans.

— Rien que vingt-cinq ansi Je l'aurais désiré moins jeune ; enOn I

— Il y a aussi un percepteur aux Petits-Déserts.

— Et que perçoit-il, là-ias?

— Ses appointements.

— Mon gendre, c'est plus fort que toi, tu fais toujours de l'opposition. Tu ne seras pas nommé député, Fleuriot. Prends garde! Nous disons un curé et un percepteur, voilà un joli commencement; et puis encore?

— Quelques familles anglaises dont les chefs ont établi des manufactures de poteries aux environs.

— Quelle simple et charmante réunion ! Voilà le bonheur; le véritable bonheur. Et j'y aspire depuis plus de vingt ans! Je renvoyais toujours; enfin, Téchéance est venue. Total : un homme arrivé, un homme heureux. Fleuriot, tu as donc vu la propriété?

— Je Tai visitée trois fois avant de rien conclure.

— Puisque tu la connais si bien, dis-moi, Fleuriot, y a-t-il des arbres, mais de vrais arbres, comme sur le boulevard Bonne-Nouvelle?

— Elle renferme un petit bois clos de murs.

—• Tu dis un petit bois, avec des lapins et des sangliers*

Un bois! moi qui n*ai jamais connu que celui de Romainville?

— Peu de sangliers, monsieur Richomme, mais beaucoup de lièvres.

— Donc je chasserai ; c'est forcé. Voilà encore du bonheur, ou Je ne m'y connais pas.

— Sans doute, vous chasserez et vous pécherez aussi ; il y a de l'eau dans votre propriété.

— De l'eau comme la Seine ! et des poissons, des ablètes, des soles. Tous mes souhaits s'accomplissent; la pêche le matin, depuis le lever du soleil jusqu'à dix heures; au retour de la pêche, on déjeune avec quelques amis ; le déjeuner à onze heures ] ensuite la chasse dans mon bois jusqu'au dîner ; on se rend au salon au bruit de la cloche ; après dîner, les jeux, le tric-trac, le billard, les échecs, le whist avec M. le curé. Et parfois on va passer la soirée chez les voisins, les manufacturiers étrangers. A propos, Fleuriot, je te recommande essentiellement, et ne va pas l'oublier, de ne m'envoyer aux Petils-Déserts aucun journal quelconque, soit politique, soit lilléraire, soit de théâtre. Â quoi bon? Je ne m'intéresserai plus à aucun des événements de ce monde de bruit et de dissipation, auquel j'ai donné une assez belle part, j'espère, d'attention et d'activité. Mais continue, Fleuriot, à me peindre les nombreux agréments de ma propriété. Tu m'as mis en goût ; tu m'as presque rendu ambitieux.

— Vous avez encore un pré magnifique, et d'un excellent rapport ; un immense verger.

— Vraiment! Et je mangerai des fruits de ma propriété?

— Oui, papa, affirma Lucelte; et même vous nous en enverrez toutes les semaines un panier, car vous en auriez trop pour vous et maman.

— Ouil oui ! je t'en enverrai, intéressée.

— £t vous nous enverrez aussi des fleurs, des œufs, du beurre, des poules quelquefois, des lapins souvent.

— Nous verrons cela \ mais, Fleuriot, tu ne me parles pas de mon vin ?

— Vous en récolterez beaucoup, seulement je ne vous réponds pas de la qualité. Le vin de Montereau n'est pas encore à la mode dans les restaurants de Paris.

— Dire que je boirai de mon vin ! Vous en boirez pareillement. Chaque fois que je viendrai à Paris, j'en porterai en contrebande quelques bouteilles sous ma redingote. C'est si bon le vin passé en fraude ; ça lui vaut deux ans de bouteille. De son côté, ta mère, ma Lucette, en fourrera dans ses poches. C'est ta mère, je ne vous le cache pas, qui me préoccupe un peu. Elle aime moins ta solitude que moi -, mais le goût lui viendra avec l'usage. Que je vous embrasse encore une fois, Fleuriot, et toi, Lucette, d'avoir pensé à moi. Gageons que vous ne me reconnaîtrez plus au retour, si je reste seulement six mois absent. J'aurai l'air d'un capitaine de vaisseau, d'un loup de mer, je serai bronzé par le soleil, vigoureux et alerte. Ah! ça, vous m'écrirez le plus souvent possible?

— Mon cher monsieur Richomme, je vous tiendrai au courant des mouvements électoraux, afin que vous me ménagiez toujours, quoique éloigné, des intimités avec vos amis les électeurs influents de l'arrondissement. Il faut que vous emportiez ce souci avec vous dans la retraite;

UN BOMMB ARRIVÉ. 57

mais c'est ie dernier dont vous serez affligé après avoir rompu avec les agitations du monde. Et, au fond Je m'en veux moins de vous causer cet ennui, quand je me dis que je suis devenu votre fils en épousant votre Lucette chérie. Vous avez honorablement enrichi votre ramille \ pourquoi ne pas chercher à l'illustrer en lui donnant un relief politique?

— Illustre, mon cher Fleuriot, illustre ; c'est ton idée. Je ne m'y oppose pas. Sois aussi heureux que moi dans ta partie ; c'est mon souhait parfaitement sincère. Oui ! je t'en prie, dispose de moi, de mon crédit auprès des électeurs de l'arrondissement. Je les ai tous dans la manche. Les riches sont mes égaux ; les petits détaillants sont mes obligés, et mes très-obligés; car je leur al sauvé plus d'une banqueroute aux mauvais jours de Tempire et des émeutes de 1831 et de 1832. Tu auras une lettre de moi pour chacun d'eux : par exemple, tu seras obligé d^aller de boutique en boutique, d'étage en étage, de porte en porte, chapeau à la main, recueillir les suffrages. Il faut parer la marchandise, mon gendre. Que les beaux grains de café soient au-dessus du tonneau; sinon, c'est le voisin qui vend et chez qui Ton va. Présente-leur ta politique dans le meilleur jour et près de la croisée.

— Je ferai mieux.

— Il n'y a pas mieux, mon gendre.

— Je ne sais, monsieur Richomme, si je vous ai dit dans le temps que j'avais le projet de publier une brochure dont je soignerai les idées et le style, et où je persuaderai aux électeurs de notre arrondissement qu'il est dangereux pour eux de choisir un député qui n*en soit pas. Je suis de

rarrondissemenl par mon domicile, qui est le vôtre, et j'cD suis encore par le sang, puisque j'ai épousé la fille du plus estimable commerçant de la rue Saint-Merri.

— Je te remercie, FIcuriot, de ton éloge, mais je le dirai la vérité tout entière. Tu ne passes pas pour un fort habile commerçant dans rarrondissement. On t'y estime pour les talents ; tu as fait brillamment ton droit; tu écris avec goût, avec clarté ; tu jouis d'une renommée de probité incontestée ; on désirerait cependant que tu le montrasses plus souvent à la Bourse ; que tu n'allasses pas toujours en cabriolet chez les confrères en droguerie \\ que tu ne portasses pas constamment des bottes vernies et des gants blancs. — Au surplus ceci n'a été remarqué que du moment où tu as afOché des prétentions politiques.

— Mon cher monsieur Richomme, je ne vois pas le rapport qu'il y a entre mes opinions et mes gants. Si je suis digne de représenter l'arrondissement, mon cabriolet, que j'ai depuis dix ans, ne peut m'ôter Testime des électeurs. Mes moyens et les vôtres réunis sont assez satisfaisants pour permettre ce luxe, dont il me serait pénible de me priver. D'ailleurs, dans ma brochure, je démontrerai qu'il est temps de ne pas exclure l'élégance des manières, de rindépcndancc môme la plus absolue en matière d'opinions.

— Tu liens à ta façon de penser, mais je crains que tu ne parviennes pas à changer celle des électeurs. Ils tirent des conséquences de tout. Puisque nous sommes en train de causer en famille, je te dirai également que ta femme est trop parée pour eux. lis l'ont dit. Fais-en ton profil, mon cher FIcuriot. Attends-toi surtout à leurs observa-

UN UOBIAIB ABRIYÉ. 59

lions si lu changes, comme lu en as la pensée, noire vieille el noire enseigne : Au Balai d'or.

— Changer renseigne! s'écria d'une voix Iremblanle el presque indignée Fournisseaux, qui élait remonté de lu boutique en roulant dans sa bouche un gros morceau de sucre trempé dans du cognac; vous n*y pensez pas. Mais le Balai d'or est connu dans toute l'Europe et au fln fond de Paris, comme le Mortier d'or, de la rue des Lombards ; la Truie qui file, de la pointe Sainl-Euslache ; la Barbe d'or^ de la rue de la Ferronnerie. (Ihanger le Balai d'or! mais nous aurons perdu toute connance, nous ne vendrons pas pour deux sous d'amadou. Les Russes et lesCosaqueî^, de fiers conquérants pourtant, n'ont pas touché à notre vieille enseigne. Et vous voudriez la changer! Ce n'est pas moi qui me chargerais de la déclouer; je me donnerais plutôt des coups de marteau sur les doigts à me les briser.

— Fournisseaux, dit M. Richomme, fais-moi l'amitié d'aller te coucher; on ne t'a pas demandé ton avis dans la question. Contente-toi de boire mon vieux cognac et de manger mon sucre.

— On y va, monsieur Ricliomme \ quant au cognac et au sucre, c*est un petit punch que je faisais dans ma bouche, répondit Fournisseaux en grognant comme un dogue qui reçoit un coup de la main d'un maître chéri. On y va. Ce serait beau ! murmura-t-il encore tout en gagnant le haut de Tescalier, de changer l'enseigne.

— Vous avez entendu Fournisseaux , reprit M. Richomme; eh bien , il n'y a pas un marchand qui ne vole la chose comme lui. On ne saura que penser de celte révolution dans le quartier. Ma fortune s'est faite sous le Balai

é/'or; c'est mon drapeau de victoire. Et vous le déchirez avant d'entrer en campagne.

— f Mais, papa, interrompit Lucelte, nous remplacerons renseigne du Balai par une belle enseigne en lettres tremblées dans une bordure d'or, et on y lira : Maison de droguerie fin gros de Fleuriot , gendre. Voyez si tous les établissements de Paris ne se rajeunissent pas depuis quelques années.

— Il ne s'agit pas de rajeunir, ma Lucette, mais de vivre. Les grandes fortunes de Paris se sont faites sans tous ces diadèmes de papier doré ; elles se sont faites dans des caves. Vois les Gouriet, anciens peaussiers de la rue Mauconseil, riches à galions. Entre chez eux. Qu'y trouverastu? Trois vieilles chaises mal rempaillées, un banc près du bureau, et pour bureau un billot sur lequel on a cloué une planche*, des murs de pierre, pour parquet les pavés de la rue, et deux ou trois peaux de chevreau et de cheval dans un coin. Les Gouriet ont trente maisons dans les cinquième et sixième arrondissements, et douze vaisseaux sur mer. Voilà lesGouriet. Et les Ghaumier, ces fabricants de chandelles à Ménilmontant , les connais-tu encore, ceux-là? Êtes-vous passés Tun ou l'autre devant leur dépôt à Paris, dans la rue de Berry, au Marais? Ghaumier est assis sur le fond d*un tonneau vide, près de la porte ; et quand on vient le voir, il vous fait la politesse de coucher le tonneau pour quMl y ait deux places. Je vous garantis, moi, qu'il fait pour trois millions d'affaires par an sur ce tonneau. Vous lui donneriez deux liards. Je n'en finirais plus si je te disais, mon gendre, tous les millions et les mille qu'il y a dans la rue des Cinq-Diamants , au [fond de ses mauvaises cours

m HOMME ARRIVÉ. 61

pleines de bouc et de fumée, couleur garance , gluantes comme des bonbons^ rouillées comme de vieux couteaux. Je ne le nommerai pas les Flochard, les Chamy, les Mauduits. C'est de For en barre. Vois-tu, Fleuriot, quand Tor est sur l'enseigne, c'est qu'il n'est pas dans la caisse.

— Mais, papa! répéta Lucette, Fleuriot entend mieux le gros que le détail; s'il est nommé député, il aura des relations avec les plus riches négociants expéditionnaires du Havre et de Bordeaux , et il traitera directement avec le Brésil, le Mexique, les États-Unis et les Indes.

— Soit, dit Richomme en regardant philosophiquement ses pantouQes *, que chacun cède à sa vocation ; au reste, ce que j'en ai dit , ce n'est que par pure et bonne amitié pour vous , mes enfants. Je suis le vieux sage des Petits- Déserts qui vous endoctrine avant de vous quitter; il ne veut pas que ceux qu'il aime ne profltent pas de son expérience.

— Je vous remercie , mon cher monsieur Richomme, dit Fleuriot, fort peu convaincu au fond des raisons de son beau-père^ je me représenterai sans cesse vos excellents conseils, et dans les occasions difficiles j'aurai toujours recours à vous pour me conduire.

— Et tu ne me dis pas, mon gendre, l'époque à laquelle j'entrerai en possession démon chftteau des Petits-Déserts.

— Mais quand il vous plaira, beau-père ; le traité de vente est rédigé, vous n'aurez plus qu'à le signer. Je pense cependant qu'il serait convenable d'attendre jusqu'au milieu du printemps pour entrer en jouissance ; nous voilà arrivés en mars ; vous partiriez vers la fin de mai ou le commencement de juin.

— Fin de mai! commencement de juin? tu n'as pas pillé de mon impatience , Fleuriot; mais tout de suite! Songe, songe que je soupire après la retraite depuis plus de vingt ans. Et lorsque mon parti est pris, lorsque j'ai liquidé toutes mes affaires jusqu'au dernier centime, lorsque ma maison de droguerie est passée à ton nom, lorsque enfln, mon gendre, j'ai des arbres^ une maison de campagne, de l'eau, des fruits^ des poules, un bois, tu me dis froidement d'attendre jusqu'au commencement de juin! Pas de délais : la marchandise est vendue et payée \ livronsla. Je partirai , s'il vous platt, mes bons amis , dans huit jours; je dirai à madame Richomme de préparer ses paquets et d'aller faire ses visites d'adieu au quartier. Ces devoirs remplis , en route, Richomme! bon voyage aux Petits-Déserls.

J'ai une prière & vous adressera tous deux, mes enfants, et vous y aurez égard, j'en suis sûr. Fournisseaux est de* puis trente-neuf ans dans la maison du Balai d'or. Lorsque j'allai le prendre à l'hospice des orphelins, car ce pauvre Fournisseaux est b&tard , il n'avait que six ans. Ce n'est pas un esprit merveilleux, mais c'est un fidèle serviteur, et ils deviennent de plus en plus rares^ un bon cœur d'homme. Traitez-le bien , et quoi qu'il fasse , ne le rcn-^ voyez jamais sans m'avertir. Tu dois l'aimer particulièrement, toi, ma Lucette, car, un jour que le feu avait pris aux mansardes où étaient déposées les cssetices et les huiles, la chambre de ta nourrice , qui était tout auprès, fut envahie par les flammes. Fournisseaux seul eut le courage de monter, de marcher sur l'huile embrasée et de t*cmporter dans ses bras avec ta nourrice \ ses deui pieds Turent

UN HOMIiB ARRIVÉ. 63

brûlés. On se souvient de pareil service; je compte donc sur vos bons procédés pour Fournisseaux, qui sera toujours un lion pour la défense de vos intérêts. J*ai pour habitude, tu le sais, Lucclte, de Tinviler à ma table le jour de Pâques et le soir de Noël ; mon père en usait ainsi envers ses commis, quand ils avaient plusieurs années do service.

Le ton de profonde honnêteté avec lequel M. Richomme s'abandonnait à ces recommandations cordiales avec ses enfants, toucha et attendrit Lucette , sa charmante fille. Elle s*enlaça au cou de son père et Tembrassa avec force.

— Ah ca! s'écria tout à coup une voix du fond d'une alcôve, voudras-tubientôtte coucber/monsieur Richomme, j'ai les pieds glacés ?

— On obéit, madame Richomme, répondit le droguiste en se levant. Il dit bonsoir à sa fille par un gros baiser sur les deux joues, et il serra la main à son gendre.

Qui ne devinera la fin d'une soirée de dimanche, passée en femille, à cette causerie bourgeoise, auprès du feu, entre onze heures et minuit? La maison Richomme avait reçu, et tout Tattestait dans la chambre de réunion. La disposition des chaises indiquait encore les petites agrégations qui s'étaient formées autour des tables d'écarté. On eût dit aisément le sujet des conversations ou des petits jeux, rien qu'à examiner la position respective des sièges. Ici un cercle indiquait qu'on avait joiié au furet, là un fau-

feuil et deux chaises apprenaient qu*unc mùrc s*était placée entre saillie et un premier comn)is du quartier, afin d'encourager des aveux honnêtes, et pour en réprimer les trop chaleureux élans; plus loin, une longue rangée de chaises adossées exactement à la tapisserie disait hautement qu'à cette place avaient figuré les mères invalides, les bellesmères, les vieilles filles, les grosses demoiselles de comptoir, les antiques teneurs de livres, qui ont des taches dans l'œil à force de tracer des accolades aux profits et pertes ; tous silencieux , impassibles, prisant de quart d'heure en quart d'heure, jusqu'au moment où ils se prennent à rire comme des bienheureux pour s'être rencontrés cinq ou six dans un même éternument. Il y avait eu soirée d'hiver chez M. Richomme , le droguiste qui recevait le mieux à partir du passage du Grand^Cerf jusqu'au passage Saint- Antoine; le seul droguiste qui s'élevait à la prodigalité du punch. Son père s'était arrêté à l'orgeat. La transition s'était faite par le thé, qui, du reste, est encore un peu demeuré à l'état de médicament dans les rues Sainte-Avoye, d'Anjou et Sainte-Croix-de-la-Brelonnerie. On parle encore de la profusion d'argenterie en circulation aux soirées de M. Richomme. C'est à s'y noyer, disait quelquefois Fournisseaux en emportant dans ses bras des douzaines de timbales, des poignées de cuillers et des monceaux de cafetières. Et cafetières, cuillers , timbales, bols, tout portait sur le manche ou sur la panse ces mots gravés : Aichomme^ droguiste, au Balai d'or. Aux grandes fêtes, on dansait jusqu'à trois heures; dans ces nuits solennelles, les aiguilles des pendules étaient enlevées , précautions hiéroglyphiques dont Fournisseaux n'avait jamais osé

UN HOMMB ARRiyft. 65

demander Tcxpiication à M. Uichommc. Pourquoi enlever les aiguilles ? Est-ce qu'on. avait peur que quelqu'un ne les volât? Mystère resté insoluble pour ce brave Fournisseatix, qui rayonnait comme une bougie au milieu de ces fêtes de Taroille.

Fournisseaux avait quarante-cinq ans , mais il ne pa* raissait guère en avoir que vingt-quatre, si toutefois il paraissait avoir quelque chose. Car, ainsi que les professeurs, les commis épiciers et droguistes n'ont pas d'âge; les professeurs, à force de vivre avec les enfants, leur prennent leurs petites voix criardes , leurs petits gestes, leurs mignonnes manies de sautiller, de courir toujours. Tels sont les commis épiciers, qui tiennent et de l'enfant par la confiture , et de la cuisinière par le sel. La barbe leur pousse mal, ils ne savent ni marcher, ni tenir en place, et i*habitude de tourner, de se heurter sans cesse dans la cage de leur boutique, les réduit, les presse, les amincit; ils vieillissent sans changer de forme. Et de même qu'il y a des choux de Bruxelles, parodie gracieuse mais un peu risible des choux ordinaires, il y a également, et les commis droguistes et les professeurs sont du nombre, des hom" mes de Bruxelles.

àl* Richomme avait été d'une sincérité généreuse en recommandant Fournisseaux à sa fllle et à son gendre. Fournisseaux, qui n'avait jamais su lire, connaissait pourtant la droguerie aussi bien que son maître. 11 en aurait remontré sur quelques points au fameux Émery lui-même, ce Voltaire de la droguerie. Nul n'était assez habile pour le tromper sur la qualité ou sur le prix d'une marchandise, vint-elle du f^nd des Indes. Il la palpait, la flairait, la

66 LES VEffDANGSS.

goûtait , et il disait : C'est telle chose, et cela vaut tant. Une fois, il couronna sa science par un fait qui noérilc d*ètre cité. Un étranger avait présenté aux plus fiers droguistes de Paris une poudre grise dont il prétendait avoir viugt ballots en grenier. Qu'était cette poudre? voilà ce que ne put dire aucun d'entre eux, et ce qu'ignorait le vendeur lui* même, qui tenait la marchandise d'un parent mort sans avoir révélé le nom de son étrange legs. M. Ricbonime y laissa sa pénétration ; il renonça à deviner après avoir étudié, comparé , analysé Tembarrassante poudre. Qu'est-ce quecela?demanda-t-ilàFournisseaux. Fournisseaux prend la poudre, la regarde, la sent, la met dans la bouche, la savoure, et il dit en riant : C'est de la fiente de pigeon, monsieur Richommc ; nous pouvons la prendre à trois francs la livre. Fournisseaux était un génie^ Richomme l'embrassa. Outre sa perspicacité , Fournisseaux possédait la force d'un bœuf. Il remuait des ballots de six cents livres^ roulait des pipes de rhum comme on le ferait d'un simple cerceau , et il servait encore au magasin où l'on vendait aussi en détail. Levé à cinq heures, été ou hiver, il ne se couchait qu'à minuit, longtemps après que les commis étaient partis et que le teneur de livres avait méthodiquement essuyé toutes ses plumes, pris son parapluie et pafsé sous l'auvent du magasin. Il avait vu marier H. Richommc, nattre et marier Lucclte , et cela sans que sa position Tût notablement changée. Trenle-cinq francs par mois étaient ses appointements, qui s'étaient élevés à ce chiffre au bout de trente-neuf ans de service sans interruption. Mais qu'aurait-il désiré de plus? Il laissait son argent dans la maison, où M. Richomme le faisait valoir, et il jouissait de toutes

UN BÛMUB ARRIVE. 67

les paires de bottes, de tous les pantalons, de tous les gilets de son excellent maître, regrettant seulement parfois do n'ùtrc pas assez gros pour porter, sans y faire des pli<, ces dépouilles de famille. S'il eût eu do la vanité, Fournisseaux aurait pu s'avouer que la fortune de son maître provenait en grande partie de ses conseils et de son activité. [y un mot, mais d*un mot plein de sens et de calcul, il fit un jour gagner cent vingt mille francs à M. Richomme. Pendant les cent jours, une panique entraîna tous les droguistes de la place de Paris à se défaire de leurs sucres. M. Richomme se disposait à les imiter; il y avait déjà une parole presque donnée. Du haut d'une échelle où il était juché, Fournisseaux, témoin du marché sur le point de se conclure, dit à voix basse, et comme à part lui : Monsieur Richomme, gardez I — Je garderai, répondit M. Richomme, je suivrai ton avis, Fournisseaux. — Trois jours après, les Bourbons rentrent; révolution dans le commerce; Richomme réalise cent vingt mille francs de bénéfice. Que veux-tu pour récompense, Fournisseaux? lui dit son maître. — Une cravate rouge, monsieur Richomme. — Cherchez un dévouement plus beau chez les Grecs.

Ce qui est plus beau, c'est ceci :

Apres la révolution de juillet, il y eut, chacun s*eu souvient, une effrayante crise dans le commerce; suspension de payement partout. M. Richomme avait quarante mille francs à payer le 25 novembre, et il n'avait la veille que quinze cents frans en caisse : il était fou. Dans la nuit il voulait se tuer. Fournisseaux met son habit gris,

son plus beau gilet, et il sort : il va tout droit chez M. L

Étonné, le banquier lui demande ce qui lui vaut la faveur

de celte \isitc. Voilà les clefs de dos magasins, répond Fournisseaux; je vous demande à emprunter quarante mille francs là-dessus. Je suis Fournisseaux, homme de peine de M. Richomme, le droguiste. — Cette confiance sublime frappe le généreux banquier. — Attendez

un instant, monsieur Fournisseaux, lui répond M. L ,

je reviens. — Dix minutes après, Fournisseaux descendait Tescalier de Thôlel avec quarante billets de banque dans le chapeau. H. L le rappela pour lui rendre les clefs.

Le gendre de M. Richomme était aussi d'une famille dont s'honorait le commerce de la droguerie. Son père avait été le fondateur d'une maison en grande renommée, non-seulement à Paris où était son comptoir principal, son centre commercial d'action , mais encore à l'étranger. Esprit vaste, il ne confondait pas le petit négoce avec l'industrie. Plusieurs voyages aux Indes et en Amérique, des études en chimie, des connaissances variées en botanique lui avaient donné des avantages extraordinaires sur ses concurrents, gens de boutique, façons d'épiciers et de pharmaciens de village. Quoique savant, il avait réussi dans presque toutes ses opérations pendant plus de quarante ans d'exercice. Sa mort légua à son fils, Alexandre Fleuriot, legendre de M. Richomme, près de trente mille li* vres de revenu, indépendamment d'un nom en crédit et de l'établissement de droguerie du faubourg Saint-Antoine. Celui-ci s'éloigna encore plus que son père des traditions

UN BOHMB ARRIVÉ. 69

roulinièresdelaspocialilé; peul-élrc s'en éloigna-l-i! Irop. Après avoir fait son droite non pour être avocat, mais pour connaître à fond et savoir expliquer au besoin la législation commerciale , Alexandre Fleuriot prit en dégoût la profession de son père qui devait être la sienne. Au lieu de s'occuper, dans Tétude des lois, des rapports du commerce avec l'administration du pays, il ne s'attacha qu'à examiner la valeur, la portée et enfin la Justice de la législation en elle-niôme. La politique Tentralna, et il négligea pour elle les intérêts positifs de la maison qu'il était appelé à diriger au moment où son père se retirerait. Venu à une époque facile à l'ambition des jeunes gens riches, il rêva, comme tant d'autres, celle de la tribune. Selon lui, il était mille fois préférable de tirer ce glorieux bénéfice de l'opulence de sa famille, que de chercher, au prix d'une foule de risques, à en grossir le chiffre. D'ailleurs, il voulait être député , et on comprend qu'il se posât les plus spécieux raisonnements du monde pour avoir raison avec lui-même. Cette obstination fut un grave chagrin pour son père, enthousiaste de sa profession , et de vingt ans trop vieux pour comprendre Tindifférence de la jeunesse pour cette industrie qui commence au minéral le plus caché et ne finit pas aux plus hautes branches du cèdre. Son espérance s'était flétrie. Comme les Richomme, les Fleuriot, tous les Fleuriot, avaient marqué dans la droguerie ) et le dernier rejeton mentait à l'arbre tout entier. Il portait un fruit inconnu : la politique. D'année en année le chagrin de cette déception s'aggrava au fond du cœur du vieux droguiste, et le jour où son fils eut l'honneur de se faire nommer président du comité électoral de l'arrondissement , il tomba

70 LBS VENDANGES.

malade. Son agonie ne fut adoucie, car il alla prompte— ment aux extrémités du mal, qu'en apprenant que san fils allait se marier avec la fille de M. Richomme , un boo et vieux droguiste comme lui. Il mourut presque consolé ; il pensa qu'un petit-fils à venir vengerait ce moment de faiblesse et de désertion aux principes. Peut -être son fils lui-même y était déjà revenu, puisqu'il s'alliait aux Ri* chomme. Cette dernière opinion de feu M. Fleurioi n'était pas bien fondée. Alexandre Fleuriot était entré dans la famille des Richomme, moins par un retour aux doctrines commerciales de sa race, moins, il faut aussi l'indiquer, par suite d'un amour profond pour Lucelte, moins surtout pour augmenter sa fortune que pour profiter de Tinfluence de son beau-père sur les commerçants, les fabricants et les industriels de tout genre , enclavés dans l'arrondissement dont il briguait la députation. M. Richomme le recommanderait, l'accréditerait auprès des douteux (et il y en a toujours tant ! ) , le raffermirait auprès des bien intentionnés; enfin il obtiendrait partout pour lui ce qu'il n'acquerrait jamais seul. Avant la dernière soirée où 11 venait d'être encore question de ces démarches à faire auprès des électeurs, Fleuriot avait déclaré ses intentions à son beau-père, tout porté, comme on Ta vu, à se mettre à la disposition du mari de sa fille unique, Lucetle; considération plus puissante auprès de lui que celle d'avoir un gendre député. I.c bonheur de H. Richomme était moins difficile à réaliser; d'ailleurs, il était à peu près atteint: vivre obscurément à la campagne avec sa femme le reste de ses jours ; et il avait déjà un pied dans celte retraite si ardemment souhaitée. Dans huit jours il aura laissé pour

m HOMIIB AHRIYÉ. 71

toujours, derrière lui, les tours Nolrc-Damc , la rue Saint-Merri cl l'enseigne du Balai d'or^ triple souvenir doux à évoquer à distance, au milieu des foins et au bruit du feuillage des grands marronniers.

Lucette et Fleuriot étaient restés seuls auprès du feu depuis que M. Richomme et Fournisseaux avaient , à une heure bien indue pour l'un et pour l'autre, regagné le lit où le sommeil ne les faisait Jamais attendre.

— Ne penses-tu pas , dit Fleuriot à Lucette , que cet appartement est fort ridicule auprès de celui de ton amie de pension, madame Desrobert? Qu'il y a du goût dans l'arrangement de ses tentures et dans le choix de ses meubles ! On peut recevoir, quand on est ainsi logé 1 et si Ton ne reçoit pas, quelle figure fait-on dans le monde? de qui est-on connu? comment se faire apprécier? On est tou-* jours gêné chez les autres. Peut-on même aller chez les autres, si l'on n>st pas en position de rendre les politesses qu'on vous fait ?

-«Il est bien difflcile, répondit Lucette, d'établir une maison sur un pied convenable dans le quartier où nous sommes, quelque désir qu'on en ait. C'est à peine si les fiacres veulent s*y rendre. Pas de trottoirs, pas de porte cochère.

^ .^ Pas de cour où faire tourner un équipage, ajouta fleuriot. On ne peut guère se permettre que des soirées comme celle dont too père a régalé ses amis, ce soir. Quels amusants pef sotinages ! Il est vrai, se reprit Fleuriot, que j'ai apefiju trois électeurs parmi eux, hommes nécessaires; il faut les ménager. Oui! mais une fois député!

-^ Quand tu seras député, Alexandre, nous habiterons

72 LES VENDANGKS.

une belle rue, large, bien éclairée. La rue Saint-Louis, au Marais, par exemple.

— Non pas la rue Saint-Louis , mon amie, mais plutôt la rue de la Ferme-des-Mathurins, près de la Madeleine. C'est riche*, c'est au bout du monde. On n'y peut aller qu'en voiture.

— C'est bien loin du marché Saint-Martin.

— Il y a des marchés partout à présent, fllle de ta mère, dit Fleuriot en souriant de la naïveté, mais un peu dépité Ae voir sa femme n'être qu'à moitié encore de son éducation du monde.

— Et nous irons souvent au spectacle , n'est-ce pas, Alexandre, quand papa et maman seront partis?

— Oui, sans doute. Le foyer des théâtres est un lieu où l'on rencontre les notabilités littéraires et politiques , les députés au sortir de la chambre.

— Ainsi, Fleuriot, nous aurons une loge à la Gaieté. C'est un bien joli théâtre.

— A l'Opéra, tu veux dire, ma bonne amie.

— A la Gaieté ou à l'Opéra, je n'y tiens pas^ mais pour cela, comme tu le disais, mon ami, il faut changer de quartier et habiter une autre maison. Comme Stéphanie et Adèle seront surprises quand nous les inviterons à diner dans nos salons et qu'elles marcheront sur des carreaux^ tellemeqt cirés qu'elles auront peur de tomber!

— On a des tapis dans les salon^ où l'on reçoit, ma bonne Lucette. Penses-tu ensuite que tes bonnes amies Stéphanie et Adèle seront à leur aise au milieu des personnes d'un autre rang que nous serons obligés d'inviter! On doit toujours craindre de déplacer les gens simples qià

UN HOHMB ARRIVÉ. 73

sont une curiosité pour les autres et une gène pour eu\^ mômes, là où ils n'ont pas leur liberté.

— Je ne voudrais pas cependant me brouiller avec elles, mon ami, dit Lucette, et ne plus les voir.

— Tu les verras toujours, mais plus souvent chez elles. Est-ce que je veux te déplaire, te tyranniser? Je croyais que . tu me comprendrais mieux, toi qui as été élevée chez madame d'Aubray, toi qui, dans un salon, ne dois rester étrangère à aucun sujet de conversation, car tu sais Tanglais, ritalien, un peu Tallemand, et tu as eu les premiers prix dans toutes les classes. Je ne pensais qu'aux occasions de faire valoir ton mérite, en te choisissant une société nouvelle.

— Tu es bon et tu as raison, Alexandre. Je serai comme tu voudras que je sois, pourvu que tu m'aimes.

Fleuriot prit la main de sa femme.

— Elle n*est pas encore ainsi que je le désirerais, pensa Fleuriot. Richomme a déteint sur sa fille.

Les droguistes , Fleuriot avait raison , sont un peu comme l'outremer : un grain écrasé par mégarde envahit les mains, le linge et jusqu'aux cheveux. On est bleu pour longtemps.

— Mais patience ! ajouta Fleuriot, une fois le beau-père parti, je la façonnerai à ma fantaisie. Bon cœur, esprit franc et doux, mais habitudes de comptoir.

Et, en effet, Lucette était cela. Son mari la jugeait bien. Elle était le type des filles de la bourgeoisie conimerçante. A la pension, elles ne diffèrent pas des demoiselles de l'aristocratie \ môme visage frais, plus frais souvent, même simplicité d'écolière , même degré au moins d'intelligence

74 LES YENDANGBS.

et d'aptitude. Voyez passer une ronde de ces jeunes filles dans le jardin d'une pension, sur le gazon anglais, et dites quelles sont celles qui descendent des comtesses et qui le seront dans un an, et celles dont les mères vendent des homards au marché des Innocents.

Tant que Lucetle était à la pension, elle n'était qu*une jeune fille brune, aux yeux brillants, aux pieds un peu forts, car elle avait à grandir beaucoup; mais dès qu^elleétait chez elle, dès qu'elle respirait l'odeur du café ou du poivre, la métamorphose s'opérait. Venant en aide aux jours de sorties, les vacances de septembre l'achevaient. Pendant les vacances, son père lui faisait copier des factures, avec force agréments de plume, accolades et traits de toutes façons; sa mère lui fourrait les bras dans des bouts de manches en serge noire ; son père lui disait : Copie-moi cette lettre ! Sa mère lui donnait des sacs de papier à étiqueter ; enfin elle avait presque la valeur d'un commis. Et la chose lui plaisant de plus en plus, elle y mettait toujours un peu plus d'amour-propre ; si bien qu'après huit ans de pension, balancés par seize mois au moins de vacances, elle avait acquis les connaissances variées d'une jeune demoiselle de la Chaussée-d'Ântin et pris les goûts de son excellent père, M. Richomme; goûts qui étaient aussi ceux de Fournisseaux.

— Une fois ton père parti, nous commencerons par faire peindre le magasin en bleu, dit Fleuriot en se levant.

— J'aimerais mieux que ce fût en vert, dit Lucetle. Cela tient mieux. Le vert résiste à l'éponge.

— Nous verrons, ma Luccltc; il est temps de nous rclircr. J'ai à revoir, demain de bonne heure, les derniers

IN nOSlUB ARRIVÉ. 75

feuillets de ma brochure aux électeurs dcTarrontlisscnicnl,

Qd 8*agitait beaucoup dans le magasin et autour du magasin de H. Richomroe. Attroupés devant leurs portes, les commis des magasins environnants avaient quitté le comptoir^ l'aune et la plume, pour être témoins de deux événements qui exerçaient leurs langues matinales comme ne l'eût pas fait un orage d'automne qui eût enlevé les tours Notre-Dame pour les déposer dans la plaine des Sablons. L'un de ces deux événements était le départ de M. Richomme pour sa terre des Petits^-DéserCs, l'autre l'enlèvement de la vieille enseigne du Balai d'or.

M. Richomme courait comme un cerf du magasin au premier étage, d'où il descendait des paquets, des portemanteaux, des paniers et des sacs de nuit, et du magasin encore à la grande voiture de déménagements stationnée le long du trottoir. En suspens entre deux idées, il demeurait quelquefois cinq minutes à la même place, tenant un carton à chapeau d'une main et une cage de l'autre. Puis il reprenait son activité brouillonne, sans remarquer que ses vieux voisins, marchands de nouveautés, quincailliers et droguistes, riaient entre eux de son costume inusité. Sa grosse tête de dogue, mais de dogue honnête, se voyait à peine sous un chapeau d*une dimension outrée» comme en portent les Brésiliens dans les pampas de l'Uruguay. C'était un feutre sans proportion avec le soleil de Paris. Il y entrait au moins la toison de dix castors. Aussi paraissait-il

éprouver quelque difficulté à regarder devant lui sous un rebord avancé en manière de toit. Mais un homme qui renonce au monde pour vivre aux champs doit s*habUuer à ces inconvénients, comme à porter des guêtres de cuir boutonnées tout le long delà jambe jusqu au-dessus des genoux, supplice réalisé par H. Ricbomme, qui, emprisonné dans ce fourreau inflexible , marchait tout d'une pièce, ou plutôt ne marchait pas; il avançait. Ses épaules étaient chargées de tout le mouvement de son corps : elles étaient prises dans un habit de chasse, semé de boutons à tête de sanglier, symbole de l'exercice violent auquel il se préparait et dont il se réjouissait en idée.

— C*est un autre homme, disaient les voisins, qui ajoutaient avec un peu d'envie : Voilà ce que c est que d'être riche; on se retire au bel &ge, on va vivre à la campagne. Hais les Richomme ont toujours été heureux : c*est connu; Son père se relira à cinquante-cinq ans. Après tout, c'est mérité; souhaitons -nous -en autant, voisin.

Attentif au moindre mouvement de son maître, Fournisseaux touchait à tout ce que touchait M. Richomme; Il marchait dans ses pas, regardait par ses yeux , parlait par sa voix ; en sorte qu'ils étaient deux , qu'il y avait quatre mains pour soulever un panier d'osier à porter au bout du doigt. Comment Fournisseaux aurait-il été moins dévoué à son maître à l'heure suprême de la séparation , lui , l'ombre portée de M. Richomme, le mur qui lui avait fait écho, le miroir où il s'était réfléchi pendant plus de trente ans? Au fond de son cœur, il était désolé ; il perdait, le même jour, père , mère , patrie , en se séparant , en se

disjoignant plulôrdu droguislc de la rue Saint-Merri. On lui enlevait la moitié de lui-même,— le drap fort et ample dont il était Thumble et Adèle doublure. De son côté , M. Richomme ressentait un chagrin réel de s'éloigner de ce front étroit, mais où il lisait foutes les étiquettes de ses marchandises ; de ce nez retroussé et taché comme une fraise de Tarrière-saison, mais si vif, si sûr à distinguer la bonne de la mauvaise marchandise cachée ; de ce visage sans virilité , sans caractère , mais do la nullité la plus loyale de France. Depuis trois jours , il ne l'appelait plus que mon bon , mon petit , mon vieux Fournisseaux. Chaque fois qu'ils passaient ensemble sous la porte du magasin pour déposer dans la tapissière quelques piles d^assiettes ou quelques douzaines de draps, ils relevaient la tète et regardaient, avec une confusion , avec une douleur communes, Téchelle destinée à l'ouvrier qui allait déclouer renseigne du Balai d'or. Ce n'était pas moins pour tous les deux que l'exécution en place publique de leur meilleur ami. Que d'éloquents regrets dans leurs regards et dans leurs soupirs dérobés aux autres ! sans se communiquer leurs pensées, ils semblaient se dire : Enfin le jour est venu ; le crime va se consommer, pleurons ! A force de passer et de repasser sous cette enseigne, ils s'attendrirent tant , que s'étant trouvés seuls un moment au fond 'du magasin, Fournisseaux exprima à son maître un désir que celui-ci avait déjà lu dans ses yeux. « Je vous la demande! s'écria Fournisseaux. — Tu l'auras, répondit M. Richomme. — Et je la mettrai dans ma chambre , dit Fournisseaux , en travers, derrière mon lit ; et là , personne ne viendra l'enlever! — Je te remercie, Fournis-

seaux , répondit M. Richomme \ mais silence ! voici mon gendre et ma flile. »

Fleuriot mettait tout Pempressemenldontil était capable, à convaincre M. Richomme du regret qu'il éprouvait de son départ , glissant à travers ses phrases filiales des sollicitations nombreuses pour que ses espérances électorales n'eussent pas à souffrir de cet éloignement. Comme pour prendre date de ses dernières instances, il offrit à son beau-père un superbe fusil de Lefaucheux, à deux coups , incrusté de nacre à la crosse. Radieuse surprise de M. Richomme, qui, dans ses rêves de chasse, o& il se voyait déjà dépeuplant sans pitié le ciel et la campagne, n'avaitoublié qu'une chose, c'était de se procurer un fusil. Rien ne se compare à sa joie, semblable à celle d'un enfant qui reçoit pour la première fois un tambour; il retourne Tarme dans tous les sens , l'admire , la fait admirer à Fournisseaux, qui, dans son étonnement béatifique et timoré , dit à son maitre :

— Prenez bien garde au moins de rie pas vous brûler la cervelle par imprudence.

Confiant dans son adresse , Richomme sourit de la naïveté de Fournisseaux , et coucha en joue sa fille et sa femme , la bonne madame Richomme , toute attendrie , toute contrite d'entendre au moment même sonner dix heures au clocher fêlé de Saint-Merri.

— Tu parais triste , femme , lui dit Richomme ; nous n'allons pas au fin fond de la Cochinchine. Elle t'a remué le cœur, cette vieille cloche de la paroisse.

— Elle a sonné la mort de ma pauvre mère, notre mariage , le baptême de notre Lucette et son mariage aussi.

ià ^

m HOMME ARRIVÉ. 79

On n'est pas indilTorenl à ces souvenirs ; c'est plus fort que soi , Richomme.

— Bonne madame Richomme , dit tout bas Fournis* seaux ; voilà un véritable cceur d*agneau ; elle vous re* grette, celle-là ! Y a-t-il du bon sens à s'expatrier de sa me 9 et de la plus belle rue de Paris, encore I quand on est si riche?

— Voyons , ne pleure pas , madame Richomme > je ne suis pas déjà trop brave, moi.

— C'est que c'est bien triste, mon ami, répéta la femme da droguiste , de perdre de vue ce qu'on a toujours eu sous les yeux pendant tant d'années.

— Je n*en disconviens pas, ma femme.

— Quand l'été nous nous mettions sur la porte, toi, en Yeste de nankin piqué ; moi , en robe de bazin rayé ; nous nous plaisions, tu t'en souviens, monsieur Richomme , à voir le marchand de nouveautés du coin, et tout le monde qui entre chez lui : c'est un petit Palais-Royal. Et madame Javiron , la mercière, qui venait nous dire bonjour; et M. Nouêtle , le chapelier, ce bon M. Nouêtte que nous ne reverrons plus, qui t'offrait toiyours l'étrenne de sa tabatière.

— Et la rue des Lombards , dit tout à coup Fournisseaux en jetant sa léte entre celle de madame Richomme

,et celle de son mari.

. — Et la rue des Lombards I répéta avec amertume niadame Richomme.

— On ne te demande pas ici pour que tu viennes distiller ton mot , répliqua M. Richomme en frottant ses deux mains contre la crinière hérissée de Fournisseaux , moitié

en maître fâché de tant de liberté > moitié en ami touché de la licence.

— Zoé, ne te monte pas ainsi l'imagination, s'efifbnçat-il d'ajouter avec plus de calme; si nous changions une ville pour une autre, je n'essayerais pas de te consoler ; mais nous quittons l'arrondissement et le quartier pour aller vivre à la campagne, ^x champs, aux Petite^ Déierti , où nous trouverons le repos. Ne désirais-tu pas le repos?

— Sans doute, monsieur Richomme, sans doute.

— Nous fréquenterons des bourgeois retiréscorome nous. N*as-tu pas dit cent fois : Toujours travailler! pas de trêve à nos vieux jours !

— Je ne dis pas non.

— Sois donc raisonnable ; veux ce que tu as voulu.

— Et moi , je vous écrirai toutes les semaines, maman, pour vous donner des nouvelles de vos amis du quartier, de madame Farge^ de madame Blessois et de votre ami M. Burdin.

— Oui ! ne manque pas, entends-tu, Lucette? Mais eston bien sûr, Richomme, que les lettres ne s'égarent pas d'ici aux Petite- DéserU? Cest si loin!

— Tu n'y penses pas, madame Richomme; je suis en correspondance réglée avec les négociants de Pondichéry.

— Alors, c'est différent, mon ami. Oui, écris-moi, Lucette ; mais forme bien tes lettres surtout , ma nfignonne.

— Oui , maman.

Ici le dialogue auquel participaient H. et madame Iti-

m HOMMB ARRIVÉ. 81

chomme, Fleuriol, sa femme et Fournisseaux , fut brisé comme par un coup de hache. On déclouait renseigne! Fournisseaux eut un irrésistible mouvement dMndignation; il se jeta comme un fou sur le fusil de M. Richomme. On eût tiré à bout portant sur son maître, ^u'il ne se fût pas senti emporté avec tant de violence. Richomme le retint ; mais il tremblait en le retenant. Sa poitrine se soulevait à chaque coup de marteau de l'ouvrier*, non moins agitée , madame Richomme laissa tomber sa tête sur Tépaule de sa fllle. Fleuriot était impassible. Les ambitieux n'ont pas de cœur. Dans le pauvre Fournisseaux, Tindignation comprimée se changea en larmes. Il pleura comme un enfant. Cet homme de rien , qui n'avait ni père, ni mère, ni parents, ni amis, éprouva tous les sentiments humains à la fois, et tous les sentiments de douleur, quand il vit descendre , couverte de toiles d'araignées , noircie , indéchiffrable, à demi brisée, la vieille, la vénérable enseigne du Balai d'or. A peine toucba-t-elle la terre, quMi s'y précipita, la chargea sur ses épaules émues et traversa le magasin en criant.: « Elle est à moi ! » Fournisseaux avait sauvé le drapeau , honneur de la maison. Il monta l'enseigne à sa chambre.

— C'est fin) ! dit stoïquement Richomme : partons !

Après avoir pressé la main à tous ses confrères les marchands du voisinage, après avoir distribué et reçu des adieux sur le seuil de chaque boutique , après avoir embrassé sa fille Lucette, son gendre Fleuriot , et frappé ami-

calement sur Tépaulc de Fournisseaux, que le dévouement el la tristesse avaient rehaussé à la plus noble expression de la fidélité domestique; après avoir placé sa femme dans la carriole de voyage, M. Richomme, le cœur abattu, mais délibéré, s'appuya sur le marchepied pour partir.

Un homme le retient par les pans de son habit. Il reste suspendu sur le marchepied.

— Que me veut-on î

— C'est moi, monsieur Richomme; Versolois.

— C'est vous , monsieur Versolois ; j'en suis bien ftché, mais vous le voyez, je pars pour ma terre.

— Je n'ai qu'un mot à vous dire ; un simple mot. J'ai une partie de cannelle....

— Il est trop tard. Je me suis retiré des affaires. Adieu, monsieur Versolois.

— Cent quintaux pur Ceylan. Une belle affaire.

— Impossible de vous entendre.

— Cinquante pour cent de bénéfice à réaliser dans trois mois.

— C'est beau , dit Richomme en abandonnant le marchepied et en touchant la terre.

— C'est superbe, monsieur Richomme, voyez les échaotillons.

Et M. Richomme prit la cannelle, la brisa, la sentit et la goûta en s'écriant :

— C'est du fin, c'est du relevé. Vous dites cent quintaux. La place de Paris en manque.

— Cent quintaux , monsieur Richomme. Vous les prenez, n'est-ce pas?

— C'est que je ne suis plus dans le commerce; je suis rentier, je suis bourgeois, je suis un ermite.

— On est toujours dans le commerce pour d'aussi belles affaires. Quand faut-il livrer?

— Puisque vous m'y forcez, livrez tout de suite. Hais je ne mets point de signature. Toutau comptant^ rien qu'au comptant.

— Comme il vous plaira.

— Fleuriot , cria Ricbomme à son gendre , tu régleras au comptant avec M. Versolois cent quintaui de cannelle. Adieu , monsieur Versolois! c'est ma dernière affaire dans ce monde.

Cette affaire avait retardé d'une heure le départ de M. Ricbomme.

Comme il remontait une seconde fois en carriole, un homme plus fort que lui le prit par le milieu du corps et le remit à terre.

— Tiens 1 c'est toi , Demarrois.

— C'est moi , Richomrae.

— Tu arrives à temps, Demarrois, pour m'embrasser. Je pars pour les Petits- Déserts. Je ne suis plus dans le commerce. Souhaite-moi un bon voyage.

-^ Un moment. J'attends de noire vieille amitié que lu m'endosses ces huit lettres de change que j'ai souscrites à Bruny. Tu sais que je suis d'une exactitude éprouvée.

-i— Je le sais, mais j'ai rompu avec les affaires...

Mais pas avec l'amitié, Richomme. Nous avons fait

nos campagnes ensemble-, lu as été plus heureux, Dieu soit béni ! Ce n'est pas une raison pour me désobliger.

— Moi , te désobliger !

— Signe donc vite !

— Allons ! ce sera ma dernière signature. -- Fournisseaux, une plume et de Tencre.

— J'en étais sûr, Richomme *, tu es un ami rare.

Sur son chapeau , Richomme signa une à une les huit lettres de change et les rendit à Demarrois, qui s'en alla content après avoir encore enlevé une heure au bonheur rural de son ami.

— Pour cette fois , je partirai, dit Richomme en courant à la carriole au fond de laquelle sa femme s'était endormie.

— Monsieur, je suis votre huissier, lui dit un homme qui s'interposa entre lui et la carriole.

— Je vous reconnais bien , monsieur Rameau , maid laissez-moi passer. Je monte en voiture pour ma terre des Petits- Déserts, Adressez-vous à mon gendre Fleuriot qui me remplace. Adieu.

— Ceci ne concerne que vous. H. Jérumin a fait banqueroute.

— Banqueroute !

— Vous êtes pour vingt -deux mille francs dans la faillite.

— N'en parlons plus. C'est un malheur \ mais permettez-moi de monter.

— Encore un mot. M. Jérumin laisse quelques milliers de charbon...

— Que m'importe? J'ai déjà fait mon deuil de cet argent.

— Quelques barriques de goudron...

— J'abandonne tout.

— Deux immeubles, rue de V Homme- Armé.

— Laissez-moi tranquille ! Monsieur Rameau , je vous le répète : abandon complet de tout. Je Tat assez répété.

— Vous ne le pouvez pas, monsieur Richomme.

— Comment cela?

— Comme vous êtes le plus fort créancier, vous avez été nommé syndic de la faillite.

— Syndic ! syndic ! 11 faudra que j'assiste à toutes les assembléesde créanciers tous les huit jours. Mais ma terre ! mon repos !

— J'en suis désolé I c'est indispensable.

— Ah ! c'est ce que nous verrons, s'éria M. Richomme, en poussant M. Rameau, en s'élançant dans la carriole et en fouettant le cheval de toute la longueur de son bras.

11 fut bientôt sur les quais, et alors, laissant la conduite de la carriole au conducteur^ il s'enfonça dans un coin, la tête cachée sous son chapeau cyclopéen, de peur d'être aperçu par quelque négociant, courtier ou commis en rapport avec sa maison de droguerie.

— EnOnje suis heureux ! je suis libre ! murmura-t-il quand il eut aperçu les arbres plantés au delà de Bercy. Je n'ai plus aucun lien avec Paris !

Cependant M. Richomme, malgré son exclamation, pensait à son achat des cent quintaux de cannelle , à sa signature apposée au bas de huit lettres de change, à sa nomination de syndic dans la faillite de M. Jérumin. Si la canoelle allait baisser tout à coup, si Versolois ne payait pas ; soucis, remboursements : si le tribunal de commerce le forçait à être syndic?

Voilà cet homme retiré des affaires. Debout sur le marche pied j il avait contracté trois préoccupations chagrines qu'il emportait dans sa retraite. Mais la carriole traversait Charenton. Jamais M. Richomme n'avait vu la jonction de . la Marne et de la Seine, il admira.

Pressé de rajeunir l'établissement de la rue Saint-Merri, malgré les remarques si sensées de sou beau-père, Fleuriot appela les architectes, les maçons, les menuisiers « les peintres , et les restaurations locales commencèrent avec une effroyable activité. Comme les hommes politiques, les maçons ne reconstituent qu'après avoir tout démoli autour d'eux ; sous la pioche de fer et le levier , les murs de la maison de droguerie furent renversés ; les plafonds s'écroulèrent; des ruisseaux de poussière sortaient des croisées et des portes, des poutres monstrueuses barraient l'entrée. La besogne fut longue , Fournisseaux en maigrissait à vue d'œil : chaque coup de marteau tuait une de ses habitudes, pulvérisait un de ses souvenirs ; où il cherchait un mur , il hetu*tait un escalier ; où il croyait trouver l'escalier, il rencontrait le vide ; où il se flgurait pouvoir passer , il se cognait le front. Sa chambre môme ne fut pas respectée \ on en troua la cloison pour ménager une ouverture à une bouche de chaleur, et on démolit l'étroite bande de plomb qu'il ornait de pots de réséda , afin de laisser Pespace libre à une chaîne électrique, car la maison s'arma d'un paratonnerre, autre douleur pour Fournisseaux.

Ulf HOmiB ARRIVÉ. 87

Après rinvasîon des maçons eut lieu Tinvasion des pein très : portes, volets, corniches, reçurent un vernis élégant et frais ; on imita le marbre et le granit aux soubassements : la maison , de la tête aux pieds, fut magnifique et empestée ; mais que ne souffre-t-on pas pour être beau f L'amourpropre de Lucette s'enivrait à Todeur de l'essence comme l'esprit d'un buveur à l'aspect d'une cave de Bercy, remplie de Champagne et de xérès. Dans le travail des embellissements , elle avait été chargée par Fleuriot du choix des papiers ù tapisserie. Elle n'acheta chez son marchand que des papiers à sujets historiques; elle s'engoua pour la Fête du soleil chez les Incas^ rentrée des Français à Madrid, et rétablissement des braves de V armée de la Loire au champ d'asile. Grand Dieu ! avait dit Fleuriot en voyant ces papiers ; mais, ma chère amie, ce sont là des papiers de restaurant*, c'est d'un goût suranné, permets-moi de te le dire. Rapporte au marchand ces vieilleries de vingt ans et demande-lui un papier uni, gris tendre, ondulé et jouant le satin. —Un peu blessée de la leçon, Lucette avait corrigé son erreur, tout en regrettant et les Incas avec de si ébouriffantes plûmes sur la tête, et le temple du soleil d'un si magique effet entre deux trumeaux. Aux grands applaudissements de Fleuriot, elle fit couvrir les murs d'un papier exquis, si exquis, que Fournisseaux, chaque fois qu'il entrait dans les appartements, ôtait ses souliers , son chapeau, et faisait par mégarde le signe de la croix. Son émotion était celle qu'il éprouvait en entrant dans l'église de Saint-Merri , sa paroisse. Mais son respect devint de la tristesse et presque de la mélancolie, lorsque lespeintresenlevèrentaux boites du magasin leur

croûte de couleur de boue pour les habiller d'une couche de bleu, ainsi que Tavait arrêté Fieuriotdans son système d'améliorations ; et, profanation indicible aux yeux de Fournisseaux, lorsqu'ils effacèrent les anciennes dénominations des marchandises enfermées comme échantillon dans ces boites, pour les remplacer par les désignations prises dans la nouvelle nomenclature chimique. Le bicarbonate de soude le mettait au désespoir: bicarbonate! le deutoxyde le crispait. Jamais il n'apprendrait ces mots-là, il était trop' vieux ; il se respectait trop. 11 lui paraissait odieux d'appeler la pierre infernale, nitrated'argent. Pierre, parceque c'est une pierre, disait-il ; infernale, parce qu'elle brûle ; nitrate d'argent ! les misérables.

Le mauvais vouloir de Fournisseaux devint à la fio trop visible aux yeux de son maître, qui le traita fort mal un certain jour. Fleuriot imagina de donner à Fournisseaux une espèce de livrée obscure, indéterminée, sans aiguillettes; un habit -veste à boutons d'or ornés d'un filet. La transition à la livrée complète était adroite; Fessai fut cependant vivement rejeté par le commis, trop habitué à aller en manchlBs de chemises et à porter dans les grandes occasions un bonnet de papier gris ; c'était pour lui changer de religion ; il refusa. Fleuriot le regarda avec un air qui voulait dire : Vous êtes libre, monsieur Fournisseaux, de vous vêtir comme vous l'entendez ; mais je suis libre aussi de vous renvoyer. Ce regard fut un saumon de plomb sur la poitrine de Fournisseaux. Ce n'est pas ainsi, pensa- t-il, que M. Richomme se conduisait avec moi; il m'eût battu plutôt, mais.il ne m'eût pas regardé. Est-ce queje saurais Jamais porter ce bel habit, moi ! cela

mMrait coiâme une soutane d'archevôque à un loup. Mais comme il m'a regardé ! ton compte est fait, se dit Four-* nisseaux ; je ne digérerai jamais ce regard !

Pourtant, trois jours après, Fournisseaux était au magasin en superbe livrée brou de noix et en cravate blancbc. Il avait cédé. Mais quMl était honteux dans cet habit ! II se cachait tant qu*il pouvait ] il se fourrait dans les coins ; et pour cinq cents francs, il ne se fût pas mis sur la porte. Douleur nouvelle, le soir, le gaz, dont il était Tennemi personnel, illumina le magasin. G*est à faire périr toutes les marchandises, murmurait-il ; en trois jours de temps nos sucres seront cuits. Hais que leur a fait fhuile? Pour peu que cela dure, ajoutait-il , ils changeront la manière de parler.

Ce même soir d*éclairage au gaz, c'est-à-dire d'inauguration pour le magasin, ou. pour mieux s'exprimer, d'inauguration pour la maison, Stéphanie et Adèle vinrent rendre visite à Lucette, qu'elles n'avaient pas vue pendant le remue-ménage des réparations. Elles furent reçues avec joie par Lucette, empressée, on le suppose, de leur montrer le résultat brillant des changements opérés.

— Oh ! que c'est beau! s'écrièrent-elles toutes deux ensemble en montant au premier étage par Tescalier éclairé au gaz. C'est comme aux Tuileries.

— Tu trouves? dit Lucette à Stéphanie.

— J'aurais peur de salir ce joli bois, si j'y appuyais ma main, ajoutait Adèle.

— Et quand elles verront le salon, pensait Lucette, que diront-elles ?

90 LES YERDAN6BS.

Les deux amies ne dirent rien en voyant le salon. L*éblouissement fut si vif, si profond, qu'elles se turent et qu'elles furent obligées de s'asseoir. Elles étalent pétriflées d'admiration. Les lampes brûlaient, le feu des deux foyers rougissait sous le marbre, et solennisait l'acajou et le palissandre de chaque meuble. Les grappes du lustre en cristal les fascinèrent.

— Approchons-nous du feu, dit Lucelteà ses amies pour les encourager. Il ne fait pas très-chaud ce soir.

C'est à peine si Stéphanie et Adèle osèrent s'asseoir près du feu, tant leurs petits bonnets de tulle, leurs robes simples, les humiliaient devant tant de richesses mobilières.

Elles auraient été muettes tout le temps de Tentrevue, si Adèle, qui s'était laissée tomber dans un vaste fauteuil à roulettes, n'eût, en cherchant un point d'appui à terre, fait rouler le fauteuil loin de la cheminée. Et plus elle voulait l'arrêter, plus elle roulait avec lui; en sorte qu'en prolongeant celte lutte, elle fut bientôt au bout du salon, toute honteuse et toute riante de sa gaucherie. Comme Lucette et Stéphanie riaient également de leur côté avec la même franchise, la timidité générale s'envola, et les bonnes amies s'épanchèrent.

— Comme on donnerait un beau bal, ici, dit Stéphanie.

— On pourrait aisément former six quadrilles, ajouta Adèle.

— Et nous danserons, je l'espère, avant la fin de Thiver, dit Lucette. El si vous valsiez un peu! — J'ai là mon piano.

— Je veux bien !

— Et moi aussi !

— As-lu quelques airs de Musard, là, Lucette?

— rai toutes les contredanses et les valses de Musard ; mais je les cache; mon mari prétend que ce n'est pas assez sérieux. Mais en place, mesdemoiselles, en place!

Au son du piano , Adèle et Stéphanie^ si timorées d*abord, valsèrent comme deux folles, autour des tables chargées de porcelaines, sous le beau lustre à girandoles, fai* sant voler à grandes bouffées sur leur passage les tentures des rideaux. Et Lucette était aux anges ; elle s'épanouissait; elle riait; elle était si heureuse et si gaie, qu'elle sonna pour que Fournisseaux montât du cassis et trois petits verres. Après la danse, les rafraîchissements.

— Vous n'aviez pas besoin de sonner, mademoiselle, j*étais là, je regardais danser entre les deux battants de la porte. Âh ! vous êtes une bonne petite bourgeoise, vous ! Le sang de M. Richomme ne peut mentir. Pas flère !

— Va donc chercher ce cassis, bavard !

— A la bonne heure, elle me maltraite celle-là ! Il n'y a plus qu*elle pour m'appeler gourmand, paresseux, bavard!

Fournisseaux monta le cassis, et les trois amies allaient boire à leur fraîche santé et au bonheur d'avoir bientôt un bal dans les beaux salons.

Les trois petits verres restèrent en Tair.

Fleuriot entrait au salon.

Continuez,^ mesdemoiselles, je vous prie, dit-il .

mais d'un ton qui figea l'hilarité des trois amies. Ma présence n'est pas celle d'un étranger; que je n'interrompe pas le plaisir que vous avez à être réunies. Je vous remercie de venir tenir compagnie à ma femme. Je te charge, Lucette, de rappeler ces demoiselles à leur gaieté , et je vous

92 LES YElfDAlIGBS.

demande pardon de ne pas rester avec vous. Un travail m'appelle dans mon cabinet. Bonsoir, mesdemoiselles.

— Adieu, Lucelte ! s'écrièrent Stéphanie et Adèle dès que Fleuriot ne fut plus là ; adieu, amie. Viens nous voir le plus souvent que tu pourras. — Recommandatloo qui, à peu près, voulait dire : Nous ne reviendrons pas tous les jours.

— Mon mari vous parait peut-être un peu froid. Cest de la politesse chez lui. H voit beaucoup le grand monde, où il faut être froid, m'a-t-il dit, pour paraître bien élevé. Fleuriot est bon.

— Nous le trouvons charmant, dit Adèle, qui, aiosi que Stéphanie, était déjà dans l'escalier; nous nous en allons parce qu'il est tard. Adieu, bonne!

— Serez-vous chez madame Canillon , dimanche? leur demanda Lucette à voix basse du haut de la rampe.

— Oui.

— Eh bien , j'irai. Jouera-t-on au loto?

— On jouera au loto et au furet.

— Bon ! je n'y manquerai pas.

— Nous t'attendrons.

— Oui.

— Adieu !

— Adieu!

m HOMMB ARRIVÉ. 93

Quand Fleuriot sortit de son cabinet pour passer dans le salon , sa figure exprimait un contentement dont il ne larda pas à confier la cause à sa femme. Glissant son bras sous celui de Lucette, il la souleva doucement de la place qu'elle occupait près du feu, et ils se promenèrent à petits pas. Il y a des moments où les hommes prennent la joie de leur ambition pour de la tendresse ; et parce qu'ils ont besoin de livrer passage à la lave de Torgueil qui les tourmente et les brûle, ils s'imaginent avoir de l'amour ou de l'amitié. Fleuriot souriait au joli visage de sa femme en s^inclinant sur elle; et, par moments, il quittait son appui docile pour se frotter les mains avec la trivialité du parvenu. Au bout de vingt ans de grandeur et de prospérité, un parvenu se frotte encore les mains.

— Sais-tu d'où je viens, Lucette?

— Du cercle des droguistes, sans doute?

— Tu plaisantes. Moi au cercle! J'ai fait ma première visite aux électeurs de l'arrondissement.

— Mais tu avais promis d'attendre les lettres dlntroduction que devait t'écrire mon père.

— J'ai brusqué la partie. D'ailleurs, je suis justifié de ma hardiesse. J'ai réussi.

— Ah ! tant mieux, mon ami. Bien vrai î

— Pleinement réussi. On se fait des montagnes de tout, quand on est à distance. Et crois-tu que j'aie suivi à la lettre les leçons de ton père, que j'aie fait mes visites à

94 LES YENDANGES.

pied, que j'aie ôlé mes gants blancs avant d'enlrer, que je me sois fait petit peuple, boutiquier détaillant, pour manger les voles dans la main des électeurs? Comme tu me vois. Tout en noir, en gants blancs^ mon cabriolet à la porte.

— Raconte-moi cela, dit aussitôt Lucette en soufQant sur les deux bougies placées sur le piano.

— Pourquoi éteins-tu ces bougies, mon amie !

— Hais par économie, mon ami : puisque la lampe est allumée, à quoi bon les bougies? nous y voyons assez pour causer.

— Soit ! dit Fleuriot en se mordant les lèvres. 11 reprit : J'ai d'abord rendu visite aux électeurs de la rue des Lombards. Quelles excellentes gens ! Heureusement je me suis présenté le premier; car, entre nous, je crois qu'ils sont pour le premier venu. Leurs femmes, surtout, m'ont parfaitement accueilli. Notre maison les émerveille. Ils sont au courant des embellissements, qu'ils louent outre mesure, —pour être invités à dîner, sans doute. Je ne saurais te dire celui que j'ai trouvé le plus facile à ma proposition de les représenter. Ils adhéraient à tout ce que je disais, a Mais comment, monsieur Fleuriot, — je te répète ici leurs

. propres expressions, — n»us sommes tout à vous. Vous nous faites vraiment trop d'honneur en prenant la peine de passer chez nous pour si peu. Vous n'aviez qu'à nous écrire deux mots, et votre but aurait été rempli. » Là-dessus, je remerciais, et je sortais accompagné de leurs politesses et de leurs saluts jusqu'au milieu de la rue. Voilà rhistoire de presque tous les marchands en boutique. Les troisièmes et quatrièmes étages étaient plus rudes, non à cause de

UN HOMlIfi ARRIVÉ. 95

la résistance des locataires, mais, au contraire, à cause des monstrueuses et fastidieuses avances dont ils m^accablaicnt, eux, leurs femmes, leurs enfants et leurs petits-enfants. Assis au milieu de Tatelier, j'étais comme un spectacle , comme une lanterne magique en plein jour. Les marteaux et les limes restaient suspendus dans la main des ouvriers ébahis de me voir ; les femmes tournaient autour de moi sous différents prétextes; les enfants s'apprivoisaient jusqu'à sauter sur mes genoux ; ils m'embrassaient avec leurs doigts noirs et leurs lèvres barbouillées de confiture , tandis que le chef de la maison» le bonnet à la main, les lunettes au front, le tablier sur la poitrine, m'assurait de son dévouement politique. Mais pourquoi es-tu ainsi gênée en marchant, ma Lucette ; te serais-tu blessée au pied?

— Non, mon ami ; c'est que Je m'applique à ne jamais poser les pieds sur les roses du tapis de peqr de les faner ; je ne marche. que sur le fond.

Autre innocence, pensa Fleuriot, qui, après avoir dit h sa femme que les tapis étaient faits pour être usés, reprit ainsi :

— Moins pour m'attirer des suffrages dont j'étais sûr, que pour répondre à tant de preuves d'amitié, j'ai acheté aux uns des chenets, aux autres des pendules; j'ai pris des garnitures de boutons, des ressorts de montres , des bobines de soie, des boites de dragées, et jusqu'à de la gelée de coings. On ne tardera pas à l'apporter ces divers o^yels qui témoignent de ma sollicitude pour le commerce de l'arrondissement. Ainsi, sauf des accidents impossibles à prévoir, je serai élu à l'unanîmilé.

— Que je serai heureuse le jour où tu seras nommé ,

96 LES VENDANGBS.

rnonami! Ne donneroDS-nous pas un bal ce soir- là?

— Plus tard, nous auroDs une soirée; tu en composeras le personnel avec moi. Je suis sûr que le choix des dames fera honneur à ton discernement exquis. Tu ne peux pas me laisser toute la charge de représenter la maison dans les occasions importantes. Tu t'acquitteras à merveille de ton emploi, le plus brillant, le plus doux, le plus aimé, dès que tu auras consenti à comprendre notre nouvelle position et les petites gênes qu'elle impose à côté de tant de compensations. J*ai eu aussi des amis de collège, bons compagnons, toujours revus avec plaisir \ je m'en souviens ; je les sers quand je le peux, mais j'obéis, tout en les aimant, à la nécessité de ne pas les fréquenter trop intimement. Je te demanderai de ne pas les dérangerde leurs habitudes, pour les inviter à cette soirée que je projette.

— Je comprends pourquoi Fleuriot me dit cela. Il ne veut pas décidément chez lui de Stéphanie, d'Adèle et de mes autres amies; comme c'est injuste, pourtant! — Mon ami, répondit-elle avec le bon sens le plus naïf et parfaitement dans la question , quoiqu'elle parût en être à cent mille lieues : c'est donc bien mal que de boire du cassis avec ses amies ?

Toutes les paroles du monde n'auraient pas mieux résumé le fond des pensées, de Fleuriot, qui, avec toutes ses circonlocutions polies, ses détours et ses comparaisons, n'avait pas voulu dire autre chose : blÂmer sévèrement Lucette d'avoir reçu ses amies, trop au-dessous d'elle maintenant, et de s'être montrée trop familière dans ce rà{)- |)rochement irréfléchi. Fleuriot n'osa pas soutenir que telle n'avait pas été son intention.

UN nOMMB ABRIVÈ. 97

Pour terminer une si belle journée politique, Fleurlot proposa à sa femme de lui lire la première partie de sa brochure, déjà tirée en épreuves.

Ils s'assirent auprès de la cheminée : Fleuriot commença la lecture. A la première page, Lucette ouvrit de grands yeux pour prouver qu'elle était bien attentive. Elle crut comprendre.

Dès la troisième page, elle s'avoua que c'était trop beau pour elle. Elle admira son mari.

Vers le quart de la brochure, elle s'imagina que de la cendre lui était volée dans les yeux. Elle se les frotta.

Cette cendre était encore de Padmiration, mais sous les traits du sommeil. Malheureusement Lucette ignorait que c'est une faute impardonnable de céder à cette espèce d'estime pour ub auteur, fût-on sa femme.

De page en page, la léthargie fut plus pressante, et Lucette n*y résistait pas, soit en se pinçant les côtes, soit en se mordant les lèvres, soit en retenant longtemps sa respiration. Bref elle s'endormit.

Lorsqu'en relevant la tête , FleuMOt s'aperçut que sa femme dormait , il fut douloureusement blessé dans son orgueil de mari et de candidat à la députalion. Quel avant-goût du succès 1 II n'était pas possible que des phrases si éloquentes , des pensées si justes produisissent cet eOet-là. Sa femme , à coup sûr, manquait d'élévation dans l'esprit ; la condition du père Richomme avait à jamais perdu le goût de Lucette. C'est ce que pensa Fleuriot d^ sa pauvre femme, qu'il laissa , pour la punir, endormie au coin du feu.

Sous tout écrivain blessé, quel qu'il soit, ily a un Méron.

vm.

EnflD , après bien de pénibles soubresauts et de longues baltes, la carriole atteignit la propriété des Petits-Dé^ serts , dans les parages de Montereau. Comme il était fort tard lorsque M. Richomme et sa femme mirent pied a terre chez eux, ils travaillèrent une partie de la nuit, aidés de leurs nouveaux domestiques, à rentrer les meubles indispensables. Les murs du plain-pied étaient bumides, mais c'est tout naturel, pensa M. Richomme, les appartements n'ont pas été occupés depuis Tarrière-saison, et d'ailleurs le dernier locataire manquait de soins, — ce qu'on dit toujours des derniers locataires. En frissonnant, il mit du bois dans tous les foyers , dans le double but de chauffer la maison et de se chauffer lui-même. Un quart d'heure après, la maison était noire de fumée; on y étouffait. Je n'avais pas prévu ce léger inconvénient, pensa encore l'heureux propriétaire qui toussait à tous les coins; après tout , le temps est à la neige , et il est également possible que le dernier locataire n'ait pas fait ramoner les cheminées. Quels vices n'ont pas les derniers locataires? Cependant les meilleures explications n'ayant pas la vertu de dissiper la fumée, Richomme ouvrit toutes les croisées , et il jouit aussitôt d'un air parfaitement glacial ; sa pauvre femme grelottait , sans avoir autant de philosophie que lui. Quand le bois fut consumé ^ la fumée cessa , et la maison ne fut pas plus chaude. Loin d'ôlre entravé par ce petit accident, dont un homme décidé à

UN HOMVB ABRtVÈ. 99

vivre de la vie des champs ne doit pas s'effaroucher» Richommc proposa à sa femme de visiter en détail les appartements de la maison où ils étaient destinés à passer le reste de leurs jours. Madame Richommc aurait désiré remettre cette jouissance au lendemain; son mari n*y consentit jamais. Les propriétaires sont comme les amants, pour eux demain n'existe pas. Un flambeau à la main, sonmanteaudevoyagesur les épaules, précédant madame Richommc, l'ex-droguiste de la rue Saint-Merri commença la promenade à travers les pièces de son Escurial. Le premier salon où ils pénétrèrent était assez remarquable dans ses proportions , mais rien n'en égalait la tristesse : les rideaux des fenêtres étaient noirs, le parquet sombre , les fauteuils étaient eu crin , ainsi que le canapé ; les tables en ébène, sans incrustation.

— - C'est peu gai pour nous , murmura Richommc ; toi qui aimes le vert , madame Richommc , et moi le ponceau. Assurément le dernier locataire n'avait pas de goût, ajouta-t-il.

Par malheur, le dernier locataire avait vendu son mobilier en vendant sa propriété à M. Richommc.

— - Voyons l'autre pièce , dit M. Richommc^ tout ne se ressemble pas peut-être.

A beaucoup d'égards, l'autre pièce pouvait passer pour un salon de compagnie : beaucoup d'espace, des tentures riches , un plafond à corniches , un tapis , des tableaux , de beaux meubles. Cependant M. Richommc recula sur sa femme qui le suivait pas à pas. Déplorable similitude! Ainsi que l'nppartement précédent , le salon de compa-

100 LES YEIlDATfGSS.

gnie, tout tendu de noir, était lugubre comme une chapelle ardente.

— Décidément , le propriétaire qui nous a vendu sa maison était fou, dit Richomme.

— Peut-être , mon bon ami , était-il en grand deuil , répliqua plus sagement sa femme.

On verra bientôt que madame Richomme ne se trompait pas.

— Fleuriot aurait dû m'averlir, pensa Richomme; je n'aurais pas acheté les meubles meublants. G*est à vous donner du noir dans Tàme, n'est-ce pas, ma feinme?

Résigné pourtant à ce funèbre mobilier, il poursuivit son inspection , et il ouvrit la porte de Tappartement du fond , lieu retiré , espèce de cabinet d'étude , orné d'une bibliothèque. Ici le propriétaire avait mis un terme raisonnable aux témoignages de sa désolation morale; mais si ce cabinet n'était pas en grand deuil, les livres de la bibliothèque n'étaient pas faits pour égayer l'&me. Richomme frémit en lisant de pareils titres : Nuits d' Voung; la Lente Préparation à la Mort^ poëme traduit de Panglais; Choix de Tristesses, ou collection des meilleurs morceaux élégiaques. Il n'alla pas plus loin, le cœur lui faillit -, en tournant le dos à ces épitaphes , il se promit de. renouveler le mobilier de fond en comble. Las de ces petites contrariétés locales^ dont pourtant II ne s'exagérait pas l'importance, il alla se coucher plein de la joie, si longuement attendue, de se mettre au lit, libre de tout sonci d'afTaires pour le lendemain, dégage de toute préoccupation, comme le laboureur de Virgile. Heureuse indifférence si propice au sommeil !

UN QOMMB ARRIVÉ. 101

Soil que les draps fussent trop froids, soit qu'il neùl pas riiabilude du nouveau lit, Richomme , glacé, perdu, dépaysé dans celui où il s'étendit, ne ferma pas l'œil de la nuit. Aucune attitude ne vainquit l'insomnie. Plongé dans le silence compacte qui règne autour des campagnes pendant l'hiver, les heures lui furent d'une longueur do poème. Au moins, pensa-t-il sans oser le confier à sa femme qui ne dormait pas plus que lui , on entend toujours rouler quelques fiacres, la nuit, dans le quartier des Lombards , et on sent qu'on est parmi les vivants ; mais ici, rien. Et puis ces salons noirs , ces meubles noirs, cette bibliothèque sinistre, lui revenaient à la mémoire ; souvenir désagréable. Cependant sa raison lui conseillait de ne pas juger le caractère des nuits qu*on goûte à la campagne par celle dont il désirait la fin. Chaque innovation a ses surprises. Le lendemain , il dormirait mieux; le lendemain , compensation à ces légers ennuis , il verrait , dans tout son éclat , sa belle propriété des PeiitS" Déserts.

Quand le jour fut venu et que Richomme, un peu brisé du mauvais dormir, s'approcha de la croisée , il aperçut la campagne couverte de neige*, aucune verdure ne teignait cette couche monotone. Il frissonna. Mais la réflexion lui ayant aussitôt démontré qu'on doit accepter les saisons avec leurs bons et leurs mauvais jours , il dit à sa femme, dont il redoutait le découragement à un si beau début de la vie champêtre :

— Voilà un superbe temps pour la chasse. On chasse abondamment certain gibier par la neige. Allons ! mes guêtres, ma carnassière et mon fusil. La chasse ! la chasse !

— Mais lu vas gagner un gros rhume , monsieur Rîchomme, y songes-lu ?

— Bah ! ce froid ragaillardit. L'exercice esl bon : je ne suis pas venu ici pour dormir...

— Tu dis plus vrai que tu ne le supposes , Rîcbomroe, si toutes les nuits doivent ressembler à la première.

— Cela n'est rien : nous avons payé la bienvenue. N'en parlons plus. Je donnerais volontiers cent francs pour envoyer à Fleuriot un lièvre tué de ma main , dans mon parc ; un lièvre ou autre chose.

— C'est imprudent à toi, Richomme, de sortir si matin sans prendre ton café à la crème.

— Un verre de vin blanc me suffira. Voilà la vie champêtre , madame Richomme I béni soit Dieu ! nous la tenons enfin.

^» Mais ne reste pas longtemps dehors , entends-tu ?

-—Cela dépendra du gibier. A ta santé, ma femme, dit Richomme en avalant d'un trait un verre de vin blanc, pour sacrifier aux bons usages rustiques.

— Eh ! prends garde de tuer quelqu'un, mon ami... Un malheur est bientôt arrivé.

Cette réflexion de sa femme entraîna Richomme à se souvenir de Fournisseaux qui, la veille, lui avait dit aussi de ne pas se brûler la cervelle dans un mouvement d'inexpérience.

Voilà le bon droguiste courant le gibier dans son parc, où il n'y avait , à vrai dire , ni parc ni gibier, mais une mer de neige. Il ne voyait pas une plume d*oiseau. Patience ! dit-il , j'entre en fonctions. Allons plus loin. Sobre par habitude , Richomme fut bienlùt ravagé par le verre

UN HOMIIB ABRIYÉ. 103

de vin blanc quMI avait si fièrement avalé avant de partir. Ses tempes et ses oreilles sifflaient ; parfois la neige lui paraissait rouge, et il tremblait. Au bout de trois heures il rentra à la maison , les jambes roides, le nez bleu , les lèvres gercées et les cils cristallisés. Un grand feu qu'on alluma bien vite au salon , un bouillon succulent , une côtelette et du café , relevèrent graduellement la vitalité si compromise de notre heureux propriétaire. Sa femme se garda bien de lui demander si la chasse avait été productive. De lui-même il s'imposa la poignante modestie d'avouer qu'il n'avait pas même déchargé son fusil pendant ces trois heures de marche. Et pour être juste il fallait dire qu'il n'y avait pas trace de gibier dans Tair à cause de l'excessive rigueur du temps. Ce jour-là, Richomme ne quitta pas son bon fauteuil près de la cheminée. A son attitude pensive on voyait qu'il revenait déjà sur quelques-unes des erreurs où tombent d'ordinaire les gens de la ville en se peignant avec trop d'avantages les voluptés champêtres. Néanmoins Richomme , en esprit éprouvé , se mettait au-dessus de beaucoup de petites déceptions , inséparables après tout du chapitre des illusions humaines. L'hiver est rude partout, se disait-il, tout en ne repoussant pas le souvenir de sa chambre à coucher de la rue Saint-Merri , d'une température si bonne et si égale que des oranges y auraient mûri.Toutefois,; comme on touchait au printemps, l'air, au bout de quelques jours , se délendit, la neige fondit ; sans être ardent, le soleil commençait à agir d'une manière sensible sur la végétation. Richomme sortit pour visiter en détail sa propriété des Petits-Déserts^ qui offrait , il s'en convainquit, les avantages dont Fleu-

104 LES VKIDANGES.

riot, son gendre , lui avait fait réniimération. Chaque partie eut de lui son mot d'admiration ; il ne lui restait plus qu'à gravir un tertre boisé de sapins et de petits cèdres y placé au milieu du parc et si bien situé , qu'on découvrait de son sommet fleuri une vaste étendue de campagne et le cours du fleuve. IL faut voir cela , se dit Richomme , quoique un peu las de ses explorations. Là serait son belvédère; il y bâtirait un pavillon chinois où les amis trouveraient , Tété , au milieu de la chasse , de Teau de seltz, du vin blanc « de la bière, deTombre, de la fraîcheur, d'excellentes lunettes d'approche pour s'amuser à voir naviguer les bateaux à vapeur» des livres , un peu plus gais s'entend que ceux du dernier locataire, et un divan tout autour du charmant asile. Ainsi raisonnait H. Richomme en escaladant , à l'aide de sa canne et de tous les troncs d'arbres possibles, le monticule dont il s'inspirait. Enfin il atteignit au sommet, et que voit-il? Une tombe ! quatre cyprès ! une épitaphe ! Une tombe ! Cette découverte l'anéantit. Son belvédère était un cimetière! Quelle sinistre surprise ! Dès lors il s'expliqua avec une douloureuse facilité pourquoi le dernier locataire avait afQché les signes non équivoques d'un deuil profond aux murs» aux meubles, aux tentures de sa demeure. Que faire de cette tombe sur laquelle il lut, aux derniers rayons du jour: Ci-gît y sous cette humble pierre j une épouse adorée, morte au printemps de son âge : louange à ses vertus, respect à sa tombe. Respect à sa tombe, murmura Richomme ; il faut donc qu'on n'y touche pas ! Comprend-on un tel embarras? Et moi , ajouta-t-il, qui suis venu chercher ici des idées dégagées de tristesse ! ceci

IN liOUMB ARRIVÉ. 105

m*obiige à ne pas négliger d*invî(er à mes soirées le curé de la commune , et, par la même occasion , mes voisins , les manufacturiers anglais. Je prendrai conseil de ces braves gens.

Navré de ce qu'il avait vu , il descendit à la maison , où il trouva un petit paquet à son adresse. — Ce sont mes enfants qui nous écrivent , pensa-l-il en déchirant Tenveloppe ; j'ai besoin de cette compensation, dans Tétat où je suis. On vit comme des loups , ici , se dit-il sans pouvoir retenir ce cri qui trahissait l'espèce' de découragement où il venait d'être jelé. — Mais ce ne sont pas des lettres, ma femme. Ah ! je le reconnais bien ta , c'est Fournisseaux, tiens! regarde! c'est Fournisseaux qui m'envoie tous les prix courants des marchandises depuis notre départ. — Richomme palpitait de joie en touchant à ces poésies du commerce; il froissait les prix courants, les étalait sur la table; il les aurait embrassés, s'il l'eût osé.

— Bravo , Fournisseaux ! tu as deviné les désirs de ton maître, sois remercié de ta bonne inspiration. Et Richomme lisait à haute voix : — Prix courant des mar^ chandises; sucre bourbon^ tant! sucre brut y tant! café martinique, i^nil café mokayXdinil Enfoncés les accapareurs. Cannelle ceylan^ tant ! J'ai gagné vingt mille francs en vingt jours. — Femme, viens que je t'embrasse. — Arsenic j tant ! cacao demandé , bien ! maragnon^ en souffrance ! plomb j en hausse; bon ! Chaiamel est sauvé. — H en avait trois mille quintaux. — Gomme vermiculécy rare!

— C'est cela! je l'avais dit à la Bourse ; tant pis pour qui ne m'a pas écoulé. — Soufre^ en baisse ! — Je l'avais encore dit. — Poivre de Bombay, tros-rcclierclu». — Quel

106 LES VBKDAIIGES.

bien tu me fais , Fournisseaux ! Il ne sait pas écrire, lai , mais il a un cœur d'or. Par la première occasion je lui enverrai cette redingote. — Et Ricbomroe, après les avoir parcourus, savourés^ mit les prii courants dans sa poche, se proposant de renouveler sa lecture au dessert , car le dîner était servi.

Ainsi qu'il se l'était judicieusement promis, M. Richomme réunit dans sa première soirée à la campagne, et autour de son foyer rustique, les fabricants de porcelaine établis aux Petits-Déserts^ deux graves familles de Limerick, et le personnel religieux de l'église de l'endroit, le curé et son vicaire. Cette assemblée modeste était la réalisation tar* dive des doux projets d'existence rurale calculés avec le plus d*amour par Tancien droguiste pendant ses rêves d'avenir. Ses mille et une nuits n'avaient pas été TOrient , les palmiers et le caravànséra! où les chameaux chargés d'étoffes et de parfums dorment à genoux , les naseaux dans le sable ; ses désirs avaient beaucoup moins d'imagination ) il ne quintessenciait pas si théologiquement le bonheur. Son Orient était à la distance d'un département : aussi l'avait-il atteint non pas en un jour, toute volupté a besoin d'avoir été une peine , mais au bout de trente ou quarante ans de sollicitations secrètes, attisées en silence , nourries sans cesse. Que de fois s'était-il surpris à penser aux voisins de campagne attirés par son hospitalité ! C'est si vrai , si proverbial , les voisins de campagne \ il se les était figurés tous bons, tous oUicieux, tous gais, tous grands

UN UOMME ARRIVE. 107

parleurs, mais francs d'espril, tels qu'ils sont, en un mol, dans les meilleures peintures des livres fameux. Qu'ils sont attrayants, sous des formes diverses, dans Cervantes, La Fontaine, Bernardin de Saint-Pierre , philosophes consolants dont il faut croire les paroles sensées, puisqu'ils ont l'autorilé du génie et de la renommée. Et M. Richomme y croyait de toute la puissance de ses lectures. Cependant , comme les temps ont marché depuis qu'on s'assemblait ii la veillée, sous le chaume, à la lueur tremblotante d'une mèche nage^mt dans le suif et en &oe d'un pot de cidre, le propriétaire des Petiti-Déierts n'avait pas reculé devant les nécessités du progrès. La pièce de réception était agréablement meublée ; les voisins de campagne allaient trouver chez lui des tables de jeu , des g&teaux en abondance , des rafraîchissements, un bon feu , un luxe convenable de lumières , des fauteuils pour la mollesse ; et qui ne l'aime pas à la campagne? des tapis, et môme un piano, pour complaire aux musiciennes naïves invitées à ces soirées cordiales. Heureuses attentions, récompensées cent et cent fois par la joie qu'elles donnent à ceux qui en sont l'objet! Comment dessiner dans le sable d'or des soirées un cours plus tranquille aux heures de la maturité et de la retraite? Que la parole des anciens sages de l'antiquité était noblement justi&ée : le commence à vivre, je vieillis.

A huit heures, l'un des deux manufacturiers anglais, accompagné de ses deux neveux, s'était déjà rendu à l'invitation de M. Richomme , qui avait déployé dans la ré* ceptiOQ les plus prolixes formules de politesse. Austères pous leurs habits de dimanche, M. Thompsay et ses neveux s^étaient rangés d'un côté de la cheminée, l'un étroi-

108 LES VBNDAKGE8.

tement près de l'autre sur une même ligne. Madame Richomme ne pouvait se lasser de regarder ces trois habits bleu clair, ces trois pantalons gris tendus le long de la jambe, ces trois cravates blanches, ces trois têtes blondes, d'une ressemblance comique. M. Thompsay , au nez busqué , aux larges oreilles toutes laineuses de sa chevelure bouclée, avait l'air d'un bélier; Noll, Tatné de ses deux neveux, ressemblait à un mouton, et Lewis, le plus jeune, également blond et busqué, à un agneau. Leurs trois jambes droites tombèrent en croix sur leurs trois jambes gauches; leurs six pouces se glissèrent sous l'entournure de leurs gilets rouges, et à tous les efforts de M. et de madame Richomme, ils répondaient tous les trois par un salut de tête dont l'inclinaison s'arrêtait au bord supérieur de la cravate. Gomment entamer ces rochers ? Richomme avait beau rire pour les faire rire , leur parler de toutes sortes d'objets pour les faire parler, leur offrir du (abac pour les obliger à éternuer au moins, tourner autour d'eux, préparer les flches du jeu , déplacer les flambeaux ; rien n'était une diversion à leur sérieux laconisme. Ils ne sont pas tous les jours aimables, pensait-il , cependant j'aurais tort, ajoutait-il, de les juger si vite. Les Anglais ne se livrent pas à la première entrevue. — H. Richomme comptait beaucoup en ce moment sur farrivée de l'autre manufacturier anglais pour animer la soirée. Ses deux filles y apporteraient le charme de leur jeunesse et l'entrain de leur gaieté ; la musique et le jeu feraient le reste; le thé et le punch couronneraient joyeusement une première réunion assez décolorée à son début. Ce nefut pasM. Green, Tautrc manufacturier, qui se présenta le premier, mais le

curé accompagne de son vicaire , un homme gigantesque, surtout à côté de son supérieur, délicat , cb&tain clair, frêle comme un épi de i'arrière-saison. En les voyant entrer, Richomme faillit renverser deux tables de jeu , tant il s'élança vite vers eux. Autre accomplissement de ses espérances d'autrefois : recevoir chez lui, admettre à son foyer la personnification de tous les bons prêtres connus au théâtre et dans les livres ; d'abord le bon pasteur de TÉvangile avec un mouton sur le dos , les anciens Pères de l'Église, qui avaient une croix de bois , Fénelon , le cygne de Cambrai, Vincent de Paul, les moines du mont Saint- Bernard, le bon prêtre de Paul et Virginie, le Vicaire savoyard , le père Âubry, Las Cases, et le curé si attendrissant dans la Cure et C Archevêché de la Porle-Sainl-Martin. Quoique la tradition n'ait pas encore exalté au même degré l'humanité des vicaires, Richomme eut autant d'égards pour celui de son curé que pour le curé même , qui s*assit après quelques compliments froids , mais assez bien tournés, entre madame Richomme et le plus jeune des Thompsay. Trop occupé de cette dernière réception, l'heureux droguiste ne remarqua pas rindifîérence presque impolie avec laquelle M. de La Gâlinière avait répondu aux salutations respectueuses des Anglais. Le vicaire avait imité cette réserve, mais en y mettant une intention beaucoup moins directe.

Ce vicaire, qui se nommait Troussier, était bien le plus bel homme du clergé français, depuis Bossuet et le cardinal Fleury ; mais il était aussi Thomme le plus malheureux de sa beauté, à cause de son curé, dont, malgré lui, par son voisinage, il abaissait encore la taille, et anéantissait, pour

110 LES VWDANGBS.

ainsi dire, tout l'individu. Troussier, non pas en homme d'esprit, il était trop bel homme pour avoir de l'esprit, mais en garçon de sens , avait deviné dès le premier jour tout le danger de sa position auprès d'un curé trop petit et trop chétif pour n'être pas l'ennemi d'une haute taille et d'un beau visage ; car l'Ëglise a des mouvements d'orgueil dont les femmes seules connaissent les analogies. Quelle puissance a le beau prêtre en chaire quand il parle , à l'autel quand il prie , à la procession lorsqu'il marche ! avantages interdits à M. de La Gàtinière, et permis à Troussier, si Troussier y avait aspiré. Mais Troussier s'en gardait comme du feu, sachant que M. de La Gâtinière était bien en cour, et pouvait, d'un mot, le réduire au néant ou l'élever bien haut. Pour s'effacer, au contraire , Troussier marchait très-courbé ; il disait avoir la vue mauvaise, se tenait mal en chaire, portait toujours du-linge douteux, précautions qui n'empêchaient pas les paroissiennes (le dire que M. Troussier ferait un beau morceau d'archevêque ; et l'éloge comprend tant d'éloges !

Elles veulent me perdre , murmurait alors Troussier, qui n'avait jamais consenti à être le confesseur des jeunes femmes.

Dans tous les livres qu'il avait lus , M. Richomme , et ceci l'inquiétait malgré lui , n'avait jamais trouvé de curé aussi jeune que M. de La Gâtinière. Son imagination, jusqu'ici , se serait autant refusée à concevoir un Turc sans barbe qu*un curé sans rides et sans cheveux gris. Un curé qui n'avait que vingt-cinq ans ! c'est peut-être un phénomène d'expérience et de sagesse, pcnsait-il \ et le bon sens vaut l'âge;

m homme' ABRI vé. Ht

En homme jaloux de son rôle de maître de maison, et, au Tond , pour essayer de mettre le feu à la conversation, il vanta beaucoup Tun à l'autre les invités des deux catégories bien distinctes, rangées près de lui. M. Thompsay devait être fier d'avoir pour directeur spirituel un curé aussi éloquent ^ i'abbé de La Gâtiniëre était sans doute édifié de compter parmi ses paroissiens un homme aussi probe que M. Thompsay ; pour lui , il se félicitait d'avoir à passer le reste de ses jours au milieu de si honnêtes gens.

Loin de répondre aux avances polies de M. Richomme , l'abbé de La G&linière prétendit qu'il ne connaissait pas de commune plus indifférente au culte que celle dont il avait la conduite religieuse. Les mariages ne rapportaient rien ; les baptêmes se réduisaient à quelques aumônes insignifiantes. C'était une avarice sordide. D'ailleurs la population se composant d'ouvriers, plus portés à boire qu*à entendre les sermons , il n'avait pas même la consolation d'être écouté en chaire. A cette occasion , il se livra à des allusions dont le sens aurait paru moius voilé à M. Richomme, s'il avait connu pourquoi l'abbé se les permettait en face de MM. Thompsay. Ceux-ci , de leur côté, répliquèrent par la bouche de Tonde Thompsay, mais avec un flegme magnifique, que, dans les États modernes, la liberté de conscience, établie désormais comme une vérité expérimentale, autorisait chacun à remplir ses devoirs religieux comme il l'entendait.

— Ceci est du pur matérialisme , riposta l'abbé de La G&tinière.

— Ceci est du matérialisme pur, répondit en manière d'écho l'abbé Troussier.

Ii2 LES VBRDANGBS.

M.Thompsay écaniuilla ses doigts sur le basin de son gilet, où ses deux pouces faisaient rofDce de deux charnières, et il reprit :

— Le règne de la raison est enfln venu.

— Oui, l'autel de la Raison, la déesse de la Raison, Ha*

at, interrompit le curé^ 93, le hideux athéisme, le tom- ^ bereau des victimes, Quiberon.

Le mur et la voûte, qui avaient nom Troussier, répercutèrent les mêmes mots, mais en les commençant par la queue : Quiberon, victimes dans les tombereaux, athéisme hideux, 93. "^

Bien! se dit Richomme , cela s*anime, cela s'échauffe ; la conversation se noue. Jetons notre avis afin d'activer la discussion.

— Rien ne s'oppose, dit Richomme , à ce qu'on ait de la religion et du bon sens ^ qu'on soit homme de piété et de travail. It y a du temps et de la place pour tout.

Derrière cette opinion si inoffensive, H. Thompsay ayant cru voir l'intention chez M. Richomme d'être de l'avis du curé sans vouloir blesser l'opinion opposée, et le curé ayant cru distinguer un sentiment ennemi du sien , ^ mais contenu cependant par la politesse, tous deux se turent après les deux bordées qu'ils s'étaient envoyées.

Tel fut le résultat de la malencontreuse participation que M. Richomme avait essayé de prendre à la conversation : i le retour du silence glacial si difficilement rompu. I>e8 >| Thompsay tirèrent le verrou sur leurs lèvres ; le curé, dé- , daignant de renouer le fil du dialogue, se pencha vers ma- ^ i dame Richomme, et il lui demanda si le chapitre de Saint-

ON HOMMI AREIYÈ. Il3

Herry était dans un état satisfaisant au moment de son départ.

On ne pouvait choisir un objet qui fût plus du goût de madame Richomme. Elle regrettait, dit-elle , sa bonne et noire paroisse, sa place près du chœur, les belles voix qu'elle entendait aux vêpres, et surtout son vieux confesseur, un digne, un excellent homme : elle ne le remplace* rait jamais.

— Nous n'avons pas, c'est vrai y répondit Tabbé de La G&tinière, piqué à Tendroit de l'amour-propre, des voix aussi belles qu'à Paris, où on les recrute à TOpéra. Et je conviens aussi que, si les confesseurs ne sont bons qu'avec Tàge, je ne suis pas encore tout à fait digne d'être celui de madame Richomme.

— Eh oui! dit madame Richomme sans deviner ce qu'il y avait d'aigreur jalouse dans la voix du curé; eh oui ! j'aime mon vieux confesseur ; j'y tiens, quoiqu'il soit un peu sourd.

— Vous ne prétendez pas cependant , madame , que ce soit là un avantage.

— Non ; d'ailleurs il était jeune comme vous quand il fut nommé à Saint-Herry. C'était un bel homme, un œil à vous ravir, un teint blanc comme du lait, une taille d'officier de la garde; il ressemblait un peu, ma foi, à votre vicaire, à M. Troussier.

— Encore une qui me perd, pensa Troussier. Voilà que je ressemble à son confesseur maintenant. Tout le monde me trouvera donc beau ! — Et comme il regarda en dessous le curé pour voir l'effet produit sur lui par ce déplorable compliment :

114 LU YBlfDANGBS.

— Je ne vous générai point, madame, dans vos sympathies, reprît ce dernier; vous continuerez à vous adresser au prêtre de votre choix et de vos habitudes. Je suis loin de le trouver mauvais. Et M. Richomme? poursuivit- il , mettant dans sa voix le sens mielleusement interrogatif de sa phrase suspendue...

— Monsieur Richomme, répondit M. Richomme luimôme , a plus fréquenté la Bourse que l'église jusquMci. J'aime ma religion cependant, la religion de mes pères.

— Fort bien ! remarqua le jeune curé, et il ajouta mentalement : Comme tant d'autres , il aime la religion pour se dispenser d'aller à l'église.

— Le bon prêtre des Incas est de mon goût, par exemple, ajouta M. Richomme.

— Je ne connais pas le prêtre des Incas, fut la réponse du curé, que suivit cette autre réponse du naïf Troussier :

— Le prêtre des Incas ne nous est pas connu : nous ignorons sur quelle paroisse il se trouve.

— Ou bien, continua M. Richomme, le curé de Béran« ger. Mais puisque nous traitons de ce sujet intéressant , ojoula-t-il, permettez-moi, monsieur le curé, de vous confier l'embarras où je suis. M. Thompsay peut aussi m'éclairer de ses lumières. En visitant ma nouvelle propriété, j'ai découvert hier, au sommet d'un bouquet de bois, au centre de mon parc, sur un tertre...

— Vous avez découvert un tombeau, celui que M. Troussier et moi avons béni il y a deux ans. La femme de votre prédécesseur y est inhumée : une àme .sainte !

— Je n'en disconviens pas, monsieur le curé; mais vous comprenez aussi bien que moi ce qu'il y a de gênant

UN HOMin ARBIYÉ. 115

à avoir un tombeau dans un parc. On n'ose pas trop se livrer à la joie dans le voisinage d'une sépulture. D'ailleurs, les morts me semblent beaucoup mieux en terre sainte.

— Vos scrupules sont fort sensés, monsieur Richomme, fort sensés, afBrmaM.Thompsay, qui ne savait pas le tort qu^il portait à M. Richomme en l'appuyant ainsi.

— Je désirerais donc obtenir de vous, monsieur le curé, la permission de transporter en terre sainte, avec tous les respects possibles , les restes auxquels on a élevé ce tombeau au milieu de ma propriété des Petits-Déserts.

— Oh ! s'écria le curé en se levant et en élevant les bras ; oh ! mais c'est un sacrilège !

— Mais c'est un sacrilège ! Oh ! s^écria pareillement l'abbé Troussier, qui, s'apercevant, une fois debout, combien il était plus grand et combien il avait plus d'envergure que son curé , se raccourcit sur-le-champ, remboîta ses bras, et se fit petit et rechigné.

— £n ce cas, dites-moi, monsieur le curé, ce que j'ai à faire pour n'avoir pas ce tombeau chez moi.

— Il n'y a rien à faire : vous le garderez.

Bonne Vierge! pensa madame Richomme, la maison n'était pas déjà si gaie ! Nous voilà avec un tombeau sur les bras. Ces jeunes curés sont tous les mêmes. Ah 1 celui deSaint-Merry!

Je m'adresserai au maire, se dit Richomme, et j'arriverai à mon but.

C'était fort sage ; mais que devenaient les bons rapports qu'il pensait établir avec le curé, ce type de bonté, de clémence et d'humanité? Si le bon curé n'était que dans les

116 LBS VENDANGES.

romances? osa penser, dans Texagération de son regret, l'ancien droguiste. Sa réflexion l'eût mené loin si , au moment même, on n'eût annoncé M. Green et ses deux filles. Enfin, ma première soirée est au complet, se dit-il en allant au-devant de M. Green pour le présenter à sa femme. Les deux demoiselles firent une longue révérence aux neveux de M. Thompsay, et se plantèrent ensuite comme deux pieux jumeaux à la plus grande distance possible de la cheminée.

— Ces demoiselles craignent-elles de s'approcher du feut dit le droguiste après une pause silencieuse qui commençait à Teffrayer, instruit par l'exemple.

— Cependant, reprit précieusement H. Thompsay, c*est le feu qui dore nos belles porcelaines.

— Et qui les durcit, ajouta H. Green, tenant à honneur de continuer une plaisanterie issue de la profession.

— Par le feu elles sont dignes d'être présentées aux rois et aux empereurs, dit M. Thompsay.

— L'or ne les égale pas, dit à son tour M. Green. L'allégorie suivait un vol si élevé, qu'on ne savait plus

s'il s'agissait au bout du compte des assiettes de porcelaine ou des deux demoiselles Green , parfaitement indifl'érentes sur l'un ou l'autre sens.

Avec un admirable sang-froid, l'abbé Troussier, tombant sur le côté prosaïque de la chose , intervint pour dire :

— Peut-on , sans les casser, faire cuire de la bouillie dans vos porcelaines? — Adieu Tallégorie!

— Je réponds des miennes, dit Thompsay. Elles portent d^ailleurs ma marque : John Thompsay.

UN HOMUE ARRIVÉ. 117

— Les miennes ont aussi mon cbiiTre, riposta M. Green : Dick Green; et elles supporteraient le feu de l'enfer pendant un an. Ceci soit dit sans déprécier les produits de H. Thompsay.

— Mes produits , objecta celui-ci , sont au-dessus des critiques, et surtout des allusions. Ils se rient de toutes 1rs concurrences. Comme je ne connais pas Tenfer et que je n'y crois pas beaucoup, je ne parlerai pas d'y exposer mes porcelaines. Mais je défle le Japon.

— Il ne croit pas à Tenfer, murmura l'abbé de La Gàtinière. Voilà bien un luthérien !

— Puisque M. Thompsay se fâche, reprit M. Green, je me bornerai à dire que ma supériorité bien connue dans la fabrication provient d'un secret, et non de mon habileté.

— Votre habileté, voilà votre secret, s'écria tout rouge M. Thompsay. Habileté de charlatan.

— Allons, messieurs, ne vous aigrissez pas ainsi, intervint M. Richomme. Vous êtes deux grands manufacturiers, deux grands industriels, deux braves négociants , deux honnêtes Anglais, deux savants chimistes, deux...

Richomme aurait poursuivi son double éloge encore longtemps s'il ne se fût aperçu que M. Green et M. Thompsay s'étaient renfermés tous deux dans le plus grave silence , et si bien qu'ils paraissaient ne s'être jamais parlé de leur vie. Calme parfait. — J'aurai de la peine, se dit-il, à me créer une société paisible, amusante, ici. Mais profitons de la trêve pour proposer une partie de bouillolte ou d'écarté : le jeu rapproche les opinions et les caractères les plus antipathiques.

11 s'adressa à l'un des neveux de M. Thompsay :

lis IBS VBNDAN6B8.

— Si inoosiear désirait faire une partie d*écarté avec M. Green? Les tables vous attendent.

— Dans notre vénérée religion , répondit l'atné des deux neveux de Thompsay, on ne se livre à aucun jeu dans la soirée du dimanche.

— Quelle idolâtrie ! murmura Tabbé de La G&tinière. Me voilà bien entrepris, pensa Richomme, si les autres

ont les mêmes scrupules.

— Quelle idolâtrie ! répéta Técho Troussier.

— J'offrirai à M. Green et à M. Thompsay un whist.

— Dans notre sainte religion, répondit Green, le dimanche est un jour consacré au Seigneur et non au whist.

Allons! c*est un parti pris, se dit Richomme; aucun d'eux ne voudra jouer. Et qu'allons-nous devenir jusqu'à onze heures?

le suis sauvé, réfléchit Richomme; les demoiselles Green seront assez complaisantes pour nous faire un peu de musique. — Il pria sa femme de les engager à se met* tre au piano.

— Dans notre pure religion, répondirent-elles toutes deux à la fois, le dimanche appartient au Seigneur, et c'est un péché mortel de faire de la musique, de chanter ou dedanser.

— Sombre ignorance, dit tout bas de La Gàtinière.

— Ignorance sombre, redit Troussier.

— Je ne sais plus que leur proposer, dit Richomme à sa femme; ils ne jouent pas, ils ne chantent pas

— Monsieur Thompsay, dit-il avec désespoir, vous avez voyagé beaucoup dans votre jeunesse 5 vous auriez à raconter une foule d'aventures curieuses , si Ton vous priait de faire quelques efforts de mémoire.

— Dans notre sainte religion, répliqua M. Thompsay, le divin jour du dimanche est dévolu au Seigneur; les causeries familières sont un péché. On doit penser, réfléchir et parler fort peu.

— Et à quelle heure se couche-l-on le dimanche, dans votre sainte religion ? dem^sinda avec une ironie béte le naif Troussier.

— Tout de suite , répliqua M. Green , qui crut voir un propos impertinent dans la question de Tabbé, et il se leva

' aîDsi que ses deux flUes.

Quelque effort que tentèrent le droguiste et sa femme pour les retenir, ils ne purent empêcher M. Green et ses filles, M. Thompsay et ses neveux de se retirer. Ils se sentaient blessés dans leur religion, endroit où Ton blesse toujours un Anglais, lui parlât-on du soleil, de la lune ou du cours du Gange.

A neuf heures, le curé et son vicaire s'élant retirés, M. Richomme et sa femme restèrent dans la plus complète solitude, en dépit de leur commun désir d'inaugurer leur première soirée, qui fut la dernière : ils n'eurent pas le courage de risquer un nouvel essai. Désenchanté sur ce point comme sur tant d'autres, Richomme se prit à douter de la simplicité des curés et de la sociabilité des voisins de campagne.

Cependant , se dit-il dans sa robuste croyance en Tâge d*or des communes rurales, j*ai eu tort de vouloir tout rencontrer dans un seul endroit. Les voluptés champêtres ne sont pas seulement dans la conversation d'un curé de village ) aux champs on laboure^ on sème , on greffe, on plante : je planterai, je sèmerai, je grefferai-, c'est dans

120 LBS VENDAR6BS.

quelques jours le printemps. L'agricuUure m'occupera tout entier.

En prenant un flambeau pour se retirer dans sa chambre à coucher, Richomme , distrait de son philosophique monologue, se tourna vers sa femme et lui dit :

— Fais-moi souvenir, bonne, que j'ai à livrer demain matin cent quintaux de bois de campéche.

— Est-ce que ta tête déménage, Richomme-, te croiraistu encore droguiste?

— Qu'est-ce quej'ai dit! — Voilà en effet que j^oublie que je suis retiré des affaires ; ces voisins ont dérangé tous mes projets, toutes mes espérances. On est plus aimable dans le commerce.

— Tu as voulu venir ici, Richomme.

— Je n'en suis pas fâché! je n'en suis pas fâché! Nous n'avons pas encore pris nos habitudes.

— Mon doux Jésus ! ce sera long , murmura madame Richomme.

Richomme flt semblant de n'avoir pas entendu, et il alla se coucher. Dans son premier sommeil , fort agile , il eut un rôve qu'il raconta le lendemain à sa femme. Dans ce rôve, il voyait une barrique qui roulait sans être poussée, et du fond de laquelle s'échappaient des cris lamentables ; un homme y était enfermé. Ensuite les douelles s'écar* talent, et de la barrique ouverte Fournisseaux sortait, tout velu de papier d'enveloppe; il était jaune comme du sa* fran, et dans sa main droite il soulevait un pain de sucre tronqué au sommet.

— Assurément, dit Richomme, après avoir raconté son rêve à sa femme, il est arrivé quelque malheur à Fournis^

UN HOMMB ARRIVÉ. 121

seaux. Je n'ai pas de préjugés, mais je ne puis m'empècher de croire à ce rêve ] il nous faudra écrire demain à nos enfants.

Le rêve de M. Richomme n'élait pas un jeu de son ima* ginalion. Dix jours après sa nuit prophétique, il reçut une lettre dont l'écriture n'était ni de la main de sa flile, ni de celle de son gendre Fieuriot. Un écrivain public en avait enrichi le fond, d'ailleurs très-laconique, de msjuscules sans nombre. Fournisseaux, avec toutes les réserves de sa timidité naturelle, assignait dans ce billet un rendez-vous à Tex-droguiste. Villeneuvc-Saint-^eorge était la ville choisie pour la conférence; un hôtel bien désigné, l'endroit où l'entrevue se passerait. Rien de plus; aucun motif n'expliquait le but de l'invitation, si la signature en justifiait pleinement l'utilité. Fournisseaux, qui n'avait jamais écrit de sa vie à personne, n'était pas homme à entrer dans la voie épistolaire pour Tunique plaisir de dépenser du style et de déranger un maitre aussi respecté que M. Richomme. Aussi M. Richomme ne balança pas un instant à se rendre au désir de son ancien commis. Le jour venu, il monta dans sa carriole, et dès six heures du matin, aOn d'ôtre de retour aux Petiis- Déserti peu avant dans la nuit. Une ponctualité rare les caractérisa tous deux. A Villeneuvc-Sainl-George, à l'hôtel indiqué, à l'heure dite, M. Richomme fut reçu par Fournisseaux, qui, à l'aspect de son ancien maître, ne put maîtriser un mouvement spontané de tendresse. Il lui sauta au cou, le pressa

122 LBS VENDANGES.

comme pour lo Gccler, el ne le lâcha qu'après avoir pris son chapeau, aGn d'enlever avec son mouchoir toute la poussière amassée pendant la route. Commencé avec Teffusion de Tami, son bon mouvement se termina avec le zèle du valet de chambre. Pylade tourna immédiatement au Caleb. Richomme partagea cet élan sans se contraindre, heureux en lui-même de montrer à Fournisseaux qu'il était toujours pour lui le patron des anciens jours , et de plus Tami dont ralTection s'était accrue par l'absence.

Un bon déjeuner ayant été commandé et servi, Richomme indiqua à Fournisseaux la place qu'il devait prendre. Le courage manqua à Fournisseaux ; il n'osait pas accepter tant d'honneur. Debout, l'œil baissé, il effleurait à peine de ses doigts timides le dos de la chaise, ébloui des verres, des assiettes, des nappes blanches étalées sous son regard.

— Voyons, Fournisseaux, quand je t'en prie.

— Autant dire, remarqua Fournisseaux en s'asseyant, que nous sommes à Noël ou à Pâques.

<— Soit ! Mais approche-toi davantage. On dirait que ce beurre te fait peur ?

— C'est du beurre de Gournay, dit Fournisseaux, qui ne manquait jamais d'indiquer le pays des denrées. Savezvousbien, monsieur, dit-il sans transition, que les pays étrangers ne vous vont pas ?

— Comment ça, Fournisseaux ?

— Je vous trouve maigri.

— L'air est bon, pourtant, à Montereau.

— Vous êtes jaune comme je ne vous ai jamais vu chet nous»

UN HOMMB ARRIVÉ. 123

— Cependant je prends de l'exercice, beaucoup d'exercice, aux Petits-Désert», Je chasse, je vais aux champs, ^ je pèche.

— Alors, c'est que la pèche et la chasse jaunissent. Estce que cela ferait aussi blanchir les cheveux , monsieur Richomme ?

— J'ai donc bien grisonné ? Âh ça ! tu me trouves donc considérablement changé, vieilli ?

— Oui, monsieur, beaucoup.

— Je n'ai pourtant pas de soucis dans ma retraite. Je me lève quand je veux, je me couche quand j*ai sommeil, je mange sans être dérangé ; pas de Bourse/pas d'échéance, pas de payements dans la tète. Ce n'est pas comme à Paris. Et que fait-on, Fournisseaux, à Paris, depuis que je n'y suis plus ?

— Beaucoup de faillites; les Dermoy ont manqué.

— Je l'avais dit I les Dermoy, c'est de l'écume, et rien dessous. Les huiles les ont entraînés.

— Oui, monsieur, les huiles. LesCharvinont suspendu.

— Je l'avais encore dit ! Ils ont péri dans les indigos.

— Oui, monsieur, dans les indigos. Mais les Rafin ont fait de belles affaires dans le noir animal .

— J'en étais sûr ! J'avais cette spéculation dans la tète ; là, Fournisseaux. C'est cent mille francs que j'ai tenus dans ce pli du front. J'ai dit : Le noir animal enrichira celui qui y mettra une bonne fois les mains. Quelle belle affaire j'ai manquéc ! Nous eussions acheté discrètement, sans bruit, avec des souliers de lisière. Puis nous gardions six mois; nous affamions la place. Un beau jour nous lâchions les courtiers, et nous enlevions cent mille francs.

Voilà le commerce. Savoir attendre, savoir livrer ! Bois, Fournisseaux !

— A votre santé! monsieur. Vous rsjeunissez à vue d'œil, monsieur Richomme, depuis que nous causons. C'est si beau , ie commerce de la droguerie.

— Oui , Fournisseaux , quand on le fait avec réflexion , avec probité.

— Et vous le faisiez comme un roi , vous , monsieur.

— Tu me flattes , Fournisseaux.

— Comme vous parliez aux uns, aux autres , sans vous troubler, sans vous tromper de fiole. Assis sur un ballot de marchandises , pas plus fier que ça, vous répondiez : J'achète! je prends pour vingt mille francs; j'achète à livrer; je garde; et tous les courtiers vous saluaient jusqu'à la porte. A vos ordres, disaient-ils, monsieur Richomme.

— Tu as bonne mémoire , Fournisseaux.

— Comme vous manipuliez les affaires.

— Oui , j'avais quelque habitude.

— Vous les regrettez un peu , n'est-ce pas î

— Fournisseaux !

— Ça vous remue quand vous pensez à notre Balai d'or.

— Fournisseaux !

— Non , ni vos arbres, ni vos lailues ne vous ont fait oublier notre rue Saint-Herri , toujours pleine de belles charrettes de marchandises ; là des tas de sucre, là des monceaux de café, là du poivre , là des drogues.

— Fournisseaux ! Fournisseaux ! Eh bien ! oui , Fournisseaux, malgré le bonheur que je goûte dans ma pro-

m HOMHS ARRIVÉ. 125

priété, où je mène une vie longtemps enviée, je me prends à regrelter comme un enfant les belles journées que nous avons passées ensemble dans le magasin. Je Fonge aux ballots que nous ouvrions, aux caisses déclouées , à nos ventes, à nos rentrées. Nous fourrions les mains dans tout en un seul jour ; dans les suifs , dans les huiles , dans les essences. En faisions-nous de l'ouvrage , depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit! Sans compter que j'allais à la Bourse , quelquefois au tribunal , que je faisais la moitié de la correspondance. Assez! N'éveillons pas d'injustes regrets , Fournisseaux; puisque j'ai obtenu enfin ce que je souhaitais , il est mal de se plaindre. Dis-moi pourquoi tu m*as fait venir ici.

— Voici pourquoi : la vieille maison du Balai d'or est perdue.

— Perdue ! s'écria M. Richomme à cette nouvelle si peu adroitement ménagée par Fournisseaux; perdue! Saisp-tu bien ce que tu dis là? perdue ! Mais perdue signifie sans crédit, sans confiance , sans... je n'ose pas dire le root. Qui te fait croire cela , Fournisseaux ?

— Votre gendre veut me renvoyer. Est-ce qu'on renvoie un homme comme moi? on le tue plutôt ; on retire, sans qu'il le sache , l'échelle par ou il doit descendre ; on lui laisse rouler une barrique sur les jambes ; mais le renvoyer î ce n'est pas avoir de cœur I Et où irais-je, mol, dans Paris? Je n'y connais personne ge n'y ai pas d'amis; quand j'ai dépassé la rue des Lombards, la tête me tourne comme si j'étais sur mer. Vous voyez, monsieur Richomme, que puisqu'on me renvoie, c'est que la

maison est perdue.

126 LES VBNDANGB8.

Au lieu de douter de la conséquence si grave que Fournisseaux tirait de son renvoi de la maisou, Richomme se prit à penser profondément, la tête appuyée sur ses mains qui s'épanouissaient sur ses joues.

Son recueillement fut long ; on eût dit que le chagrin , comme une trombe, grossissait et montait dans sa tête, qui semblait s'alourdir à vue d'œil entre ses dix doigts écarquillés sous ses cheveux gris.

Effrayé de ce silence et de cette immobilité où il n'avait jamais vu son maître, Fournisseaux regretta d'avoir parlé , d'avoir mis un chagrin si amer à ce cœur d'honnête homme. 11 aurait bien mieux fait d'accepter son congé sans compromettre la tranquillité de l'ancien droguiste, heureux au fond de sa propriété, heureux surtout de l'ignorance où il vivait de l'état des affaires de son gendre.

Enfin le droguiste releva le front où était empreinte en lignes rouges la longue application des doigts , fronça les lèvres et renfla les narines , comme lorsqu'il apprenait qu'un de ses amis avait fait banqueroute ; et en tendant la main à Fournisseaux de plus en plus désolé d'avoir apporté tant de soucis , il dit :

— Fournisseaux, je te jure sur l'honneur que tu ne sortiras de la maison du Balai d'or que volontairement. Maintenant , dis-moi le reste ; tu peux parler.

Après avoir essuyé une larme avec le coin de la serviette d'une manière à la fds grotesque et touchante , Fournisseaux reprit ainsi :

— A dater du jour où vous avez quitté la maison, votre gendre a commencé à tout changer, à tout g&ter,

UN HOMHB ARRIVÉ. 127

mieux vaut dire. Vous ne reconnaîtriez plus votre maison , tant ils l'ont défigurée en prétendant la faire belle , comme si elle ne Tétait pas auparavant, parce qu'elle n'était pas pimpante et dorée. L'escalier, notre bon escalier, si noir, mais si solide , a été refait , les cloisons ont disparu ; la maison , c'est à ne pas y croire , a des balcons à chaque étage, et les balcons lui vont comme une cocarde à un chat. Le résultat de tous ces changements , dont vous avez été heureux de n'être pas témoin , a été l'éioignement de vos meilleurs amis, de vos plus vieux voisins.

— Tu m'attristes , Fournisseaux ; mais continue.

<» De ce moment , nous n'avons plus eu le dimanche de ces soirées où nous nous amusions tant au nain jaune et au vingt-un, où, quand je b&illais, vous me mettiez un grain de sel dans la bouche. Mais si nous n'avons plus de soirées , nous donnons de grands dîners maintenant. Vous n'avez pas d'idée, monsieur Richomme , de la quantité de vivres qui entrent dans la maison ; vous qui régaliez si bien votre monde autrefois avec un dinde rôti , farci de marrons , un plat de crème au chocolat et des mendiants sans excès. C'est une mortalité. J'apporte du Palais-Royal des bétes dont le bon Dieu seul sait le nom; des espèces d'ours qui me font peur.

— Ce sont des chevreuils , Fournisseaux.

— A ce que j'imagine.

— On mange du chevreuil chez moi I murmura M. Richomme.

Fournisseaux reprit :

— Et des poissons si gros et si longs qu^on les sert sur

128 LES VBNDAR6KS.

des planches et que nous les portons à quatre , comme un lustre.

— Des truites saumonéef:^ indiqua Richomme dans son triste commentaire.

— El enfin , continua Fournisseaui , ça n'a pas de On ; ils ne cessent pas de banqueter. Viennent les liqueurs après le café ; les glaces après les liqueurs ; le thé pardessus.

-- Ruine! ruine ! disait tout bas Richomme. <— Ensuite le punch !

— Ruine ! ruine ! ajoutait encore le vieux droguiste.

— Et encore si tous ces mangeurs nous faisaient rire pour notre argent ; mais ils n'ont pas Tair de se connaître. Dès qu'il n'y a plus rien au fond des bouteilles, ils prennent leurs chapeaux , et s'en vont sans même dire bonsoir à la compagnie.

— Je devine quelles sont les personnes invitées par mon gendre , pensa Richomme. As-tu quelquefois reaiarqué , Fournisseaux , le sujet de leur conversation ?

— Pas trop. Mais il est rare qu'il ne soit pas un peu question entre eux des grands personnages de l'État. Il y a un petit monsieur qui a des lunettes d'or, bossu autant dire , qui dit toujours à votre gendre : Vous serez ceci , vous serez cela ; mettez-vous en avant , monsieur Fleuriot ; je vous réponds de rafFaire ; votre affaire est au sac.

— Mon gendre traite les électeurs de l'arrondissement, afin de s'assurer leurs voix. Ambition ! ambition ! voilà le fruit de plus de trente ans de veilles et de soucis. Je n'ose pas te demander ce que devient le commerce de la maison au milieu de ces festins.

UN EOMHB ARRIVÉ. 129

— - Nous n'avons plus de commerce , à proprement parler. M. Fleuriol ne va jamais à la Bourse , et il n'a pas le temps de recevoir les courtiers. Sans le détail , nous n*aurions aucun prétexte d'ouvrir chaque jour les portes du magasin.

— Et ma fille? demanda Richomme qui ne laissait pas voir la moitié de la douleur dont il était affecté.

<» Celle-là ne dément pas votre sang, monsieur Richomme. Docile à son mari , elle se pare comme une déesse; quand il l'exige , elle monte en voiture pour aller au spectacle; dès qu'il le désire, elle reçoit sans bouder des personnes qu'elle n'aurait guère voulu connaître ; mais au fond , voyez-vous , monsieur Richomme , votre fille a plus d'un ennui. Il est évident que son mari lui a ordonné de ne plus voir ses amies , parce qu'elles n*étalent pas assez huppées pour venir dans nos beaux salons , pour marcher sur nos tapis et s'asseoir à notre table.

— Pauvre Lucette! dit M. Richomme. C'est pourtant un droguiste que je croyais te donner pour mari. Chère enfant y elle n'a rien écrit de ses chagrins ni à sa mère ni à moi. Encore si nous étions là pour l'encourager, pour lui rendre plus faciles ces changements d'habitude, et enfin pour apprendre à ce M. Fleuriol, dit M. Richomme en élevant la voix , qu'on ne rend pas une femme victime des ennuis de l'orgueil d*un mari. Sa femme n'est que la fille d'un droguiste de la rue Saint-Merri. Quand sa mère et moi l'avons élevée dans notre simplicité , ce n'était pas pour qu'un Fleuriot lui mit tant de tapis sous les pieds et tant de panaches sur la tOte ; c'était pour qu'il la rendit heureuse et. rien de plus.

— Et rien de plus ! répéta Fournisseaux , superbe de rénergie qui revenait au cœur de son maître.

— Ma fille doit suivre ses goûts, puisqu'ils sont irréprochables , et, certes, fort peu coûteux , quand son mari suit les siens. Ma Lucette s*ennuie-, ma Lucette est donc malheureuse. Je ne veux pas cela !

— Nous ne voulons pas cela , redit Fournisseaux.

— Je te remercie , Fournisseaux , d'avoir eu le courage de me mettre au courant des fâcheux changements survenus dans ma maison depuis mon successeur. Oui , je t'en remercie. Ta peine ne sera pas perdue , crois-moi \ mais dis-moi maintenant pourquoi Fleuriot a voulu te renvoyer.

— La semaine dernière c'était Pâques; j'avais mis votre pantalon bleu, si fin et si lustré, qui me va comme à un prince du sang \ si bien que je me prenais pour vous; vous vous seriez trompé vous-même. J'avais aussi le dernier gilet que vous me jetâtes un jour au visage avec tant de bonté, en me disant : Trouve ta vie là-dedans, Fournisseaux ! Et, outre ces deux ornements, j'avais ma cravate rouge sang de bœuf et mon habit de fêle ; enfin j'étais beau, j'étais complet. Après vêpres, je rentre à la maison et, sans me déshabiller, j'aide les domestiques à mettre le couvert dans le grand salon. Quand tout est prêt, on va avertir votre gendre et sa femme que le dîner est servi. Pourquoi ce couvert déplus, ce troisième couvert? demande M. Fleuriot ; nous n'avons invité, nous n'attendons personne aujourd'hui.

L'invité, c'est moi, je réponds en tremblant.

UN HOMMB ARRIVA. 131

— C'est loi ! inc dil votre gendre d'un air moqueur ; et depuis quand es-tu invité ?

— Depuis plus de viogt-cinq ans, je lui réponds. Votre fille p&lissait en me regardant ; donc je devais être

p&le aussi.

— Ah! depuis vingt-cinq ans! et par qui, monsieur Fournisseaux?

— Par M. Ricbomme; pour honorer mes services, à Noël, à Pâques, au jour de Tan, il m^accordait la faveur de m'asseoir à sa table, et cela voulait dire : Fournisseaux, tu as bien travaillé, je suis content de toi ; tu es un brave garçon!

<— Cette habitude ne me convient pas, à moi, dit votre gendre; je ne suis pas d'humeur à la continuer. Veuillez ôter ce couvert et nous servir au plus vite, car le potage doit être froid depuis que je discute avec M. Fournisseaux.

— Et ce couvert restera et Je m'assiérai à cette table, auprès de la fille de mon maître ! je m'écriai : C'est mon droit ; oui, c'est mon droit ! Je suis un pauvre orphelin, moi ! mon père, c'est le Balai d'or; mon pays, c'est cette maison. Je n'ai pas de bonheur hors d'ici. Toute Tannée je travaille comme un cheval de meule ; mais je reprends courage en me disant : 11 y a un jour de l'année où tu l'as'sieds à la table du maître, qui te sert à boire! Je resterai à cette place, oui, j'y resterai I

Votre fille me priait cependant de ne pas irriter son mari, qui n'était déjà que trop monté comme vous allez voir. Avec le grand couteau à découper, il poussa mon couvert, et tout se brisa à terre, en tombant, les assiettes et le verre.

— Vous m'avez déshonoré ! dis-je alors à voire gendre, je ne veux plus demeurer chez vous.

— C'est ce que je voulais vous faire dire, me réponditil ; sortez !

— Tu as eu tort, ditRicbommeàFournisseaux, ne voulant pas d'abord justifier la conduite révolutionnaire de son ancien commis; mais je n'approuve pas non plus mon gendre d'avoir été si fler avec toi. Pour ma fille, qui, j'en suis sûr, a été affligée de cette scène, tu aurais dû te contenir, Fournisseaux ; ce n'est pas elle qui aurait voulu te faire cet affront.

— Vous la connaissez bien, monsieur Richomme; et je ne vous ai pas tout dit. Savez-vous ce que j'ai trouvé le soir, en rentrant dans ma chambre, le cœur encore tout gros de ma honte?

Fournisseaux enfonça la main dans son gousset.

— J'ai vu reluire ceci sur ma table : une montre en or, qui sonne les heures comme un ange, avec ce compliment gravé sur la boite.

M. Richomme lut à haute voix et avec une vénération tendre : Offerte par Vmcienne maison du Balai d'or à M. Fournisseaux : témoignage de reconnaissance.

Je t'aime, ma fille ! je t'aime ! s'écria Richomme en rendant à Fournisseaux sa montre d'honneur. Voilà le sang ! le bon, le vrai sang des Richomme. Avoue, vieux Fournisseaux, que la réparation a été complète. Le cadeau de ma fille veut dire qu'elle me remplace auprès de toi, comme amitié, comme générosité et comme justice. Tu n'as plus rien à dire, tu n'as plus le droit de le plaindre, et je te répète maintenant, avec plus de force encore que

UN HOMMB ARRIVÉ. 133

tout à rheure, que tu ne sortiras que de Ion propre gré de la maison du Balai d'ar^ malgré monsieur mon gendre et ses grands airs. Écoute-moi encore. Je ne puis prendre tout seul l'engagement d'aller à Paris ; il Tant que je consulte madame Richomme. N'en déplaise au jeune commerce, le vieux ne s'en troarait pas mal de celte déférence envers nos femmes. J'esp^'e cependant la décider à me laisser partir. Alors compte sur l'effet de ma présence. Mon gendre, qui n'est pas un méchant garçon au fond, ni*entendra. J'ai aussi mes projets. Mais ne gâtons rien par trop de précipitation. Il est'déjà tard, j'ai du chemin à faire pour me rendre aux Petits-Déserts; quittons-nous. Dans mes bras, Fournisseaux !

Dans sa conférence avec son maître, Fournisseaux n'avait pas exagéré les fâcheuses altérations que l'ancienne maison du Balai d*or avait éprouvées depuis quelques mois. Il avait même laissé dans l'ombre les faits qui auraient trop blessé au vif la sensibilité paternelle de M. Richomme, l'ayant déjà vu si affligé de la conduite de Fleuriot, son successeur commercial. Il ne lui avait pas dit combien son gendre, par son ambition despotique, ses nouvelles amitiés prises dans une sphère élevée, par ses préoccupations politiques si mortelles à son activité industrielle, rendait sa femme plus triste de jour en jour. S'il lui avait loué une loge à l'Opéra, c'était moins pour qu'elle y goûtât le plaisir d'entendre de la bonne musique que

134 LKS VENDANGES.

pour avoir Toccasioa de réunir des homines dont II caressait le suffrage dans la prévision d'une prochaine crise électorale. Elle expiait un avantage dont elle ne s'était ja-^ mais montrée fort jalouse par d'éternelles discussions sur la conversion de la rente et l'abaissement du cens. Chez elle point d'indépendance. De recommandations en recommandations graduellement moins détournées, Fieuriot avait enfin ouvertement exigé qu'elle rompit avec ses inti* mités de pensionnat et surtout de quartier, oubliant qu'il ne faut jamais ôter à une femme ses habitudes sans se charger de remplir aussitôt par une amabilité presque impossible le vide profond qu'on a creusé autour de sa vie. Sa femme avait obéi, mais elle périssait d'ennui. Elle ne devait jamais descendre au magasin, jamais se mettre au balcon, jamais sortir à pied ; et comme elle avait, malgré une éducation assez distinguée, conservé des familiarités de langage innées au commerce, son mari l'avait engagée a participer le moins possible aux conversations qui avaient lieu à ses grands dîners du jeudi. Qu'on juge du bonheur d'une jeune femme ainsi emprisonnée dans les convenances. Malgré son désir de se plaindre à sa mère, elle avait toujours eu le bon sens de comprimer ses chagrins et de pleurer en secret. Elle ne trouvait que dans Fournisseaux un écho à sa douleur. C'est Fournisseaux qui lui donnait en secret des nouvelles de ses amies : chaque soir, quand Fieuriot était à ses réunions politiques, le ûdèle commis racontait à la fille de M. Richomme les nouvelles du quartier. Celle-ci allait se marier avec un marchand de quincaillerie^ celle-là lui brodait des pantoufles qu'elle lui enverrait pour sa fête« Et elle était heureuse

UN HOUUE ARRIVÉ. 135

d*entendre Fournisseaux, jusqu'au momenloù son mari, de retour et plein de pensées soucieuses, s'asseyait près d'elle, et lui disait avec cette ennuyeuse joie qui ne cause du plaisir qu'à celui qui la ressent : J*ai gagné une voix de plus pour ma prochaine candidature.

C'est encore Fournisseaux et elle qui réparaient les désordres apportés par un grand dîner au vieux régime d'économie et aux usages méthodiques de la maison. Le lendemain d'un hanquet, ils proQtaient de l'absence ou du sommeil de Fleuriot pour se hâter de ranger les porcelaines, de renfermer Targenterie et de remplir les flacons de liqueurs à demi vidés, afin qu'aucun objet ne fût égaré, qu'aucun liquide ne s'éventût, principes d'or, professés avec religion par M. Richomme, mis en pratique constante par sa femme. C'est ainsi que se font les bonnes maisons de ta rue de la Verrerie et de la rue des Cinq-Diamants. 11 y a dans ces angles ténébreux de rues, au fond de ces maisons enfumées, des trésors de femme qui décupleraient en trois ans la fortune d'un État si elles étaient à la tête des finances. Ce sont des miracles de chiffres et de spéculations ; ces petites mains qui passent sous ces bouts de manche en toile grise ou en serge verte ont une activité réfléchie digne des plus hauts emplois ; mais le monde ne connaît pas ces femmes qui rapportent plus à leurs maris que six vaisseaux sur les mers, et qui n'exigent rien d'eux, si ce n'est de les conduire trois fois par an à l'Opéra-Comique et à la Gaieté , et qui ne souhaitent un peu vivement encore, quand le printemps se fait sentir dans le quartier des Arcis, que d'aller quelquefois, le dimanche, dîner au restaurant, et l'été à Montmorency. Viennent trente ans, elles

136 JLB8 YRNOANGES.

ne sont plus qu'à leurs enfants^ qu*elles échelonnent si bien que, lorsqu'elles en retirent un de nourrice, l'autre vient au monde ; et ainsi de suite jusqu'au septième ou huitième rejeton.

La fille de M. Richomme était née et élevée pour augmenter le nombre de ces femmes ; malheureusement Fleuriot faussa la vocation.

Dans sa sagesse, madame Richomme décida que son mari ne devait pas se mêler des affaires, bonnes ou mau^ vaises, de son gendre , pour deux raisons : la première, parce qu'à la rigueur, son gendre n'était pas son associé; la seconde, parce que l'on ne quittait pas à chaque instant son repos sur le moindre bruit venu de Paris. Leurs biens ne pouvaient pas courir de chances mauvaises, ajouta-t-elle, puisqu'ils avaient eu la prudence de les réaliser en revenus sur. les épaisses de l'État-, et si leur fille s'ennuyait de la contrainte où , selon Fournisseaux , elle était tenue, elle viendrait passer l'automne auprèsd'eux aux PetiU'Déserh.

Soumis, comme il a déjà été dit, à l'autorité de sa femme, toujours consultée dans les grandes occasions, Richomme renonça^ d'après elle , à son projet d'aller à Paris porter des conseils sévères à son gendre. 11 se borna à lui dire, dans une lettre pleine de bonnes raisons tirées de sa solide intelligence et de son coeur, qu'il était peu généreux , peu reconnaissant de méconnaître les longs ser-

€N BOMMB ABRIYÉ. 137

vices de son ancien commis. Non-seulement il ne voulait pas qu'il fût renvoyé , mais il exigeait , au nom de la générosité la plus simple, la plus naturelle, que Fournisseaux fût traité avec affection dans une maison dont il avait augmenté la prospérité et le crédit.

Ayant ainsi calmé les inquiétudes de sa pensée , Richomme se proposa, pour la centième fois, de se vouer tout entier aux travaux agricoles de sa propriété des /^etUS'Déëerts sur laquelle allait luire le soleil d'un premier printemps. Le printemps ! saison magique pour un propriétaire ! époque fortunée où il lui était enfln permis de faire usage des nombreux instruments aratoires dont il s'était muni en rompant avec la vie commerciale pour entrer dans la vie des champs : couteaux pour tailler les arbres, scies de toutes formes, râteaux, serpettes, arrosoirs.

EnDn Tastre du printemps dora un matin la cime dea arbres, et Richomme sortit aussitôt en guêtres et en blouse pour ouvrir ses travaux rustiques. C'était vers la mi-avril. Les premiers coups de bêche lui réjouirent tout le corps ; il était heureux de penser.que de cette terre remuée par lui sortiraient du froment , des fruits, des fleurs en abondance. Au bout d'une heure, les bras furent moins actifs \ une heure après , malgré l'espoir des fruits et du froment , ils allaient moins ; une heure après ils n'allaient plus. Le déjeuner rétablira mes forces, se dit Richomme, plus moulu que le terrain qu'il avait retourné : allons déjeuner. Richomme ignorait qu'à sou âge tout changement d'existence ébranle, et que l'agriculture est un métier aussi dur, aussi difficile que la guerre et la navigation. Eu

poésie, la culture des champs est une cliose riante et facile, un passe-temps des plus doux; mais, en réalité, c'est un exercice qui demande , sinon la jeunesse , du moins une habitude prise avec la jeunesse. Après son déjeuner, il fut impossible à Richomme de se lever de son fauteuil ] ses pieds pesaient cent livres, et ses mains étaient bouffies d^ampoules d'avoir trop longtemps tenu le manche de Isl bêche. Sa femme fut obligée de lui frotter les reios avec de la graisse d'ours. Il passa une bien mauvaise nuit.

Une autre erreur de H. Richomme fut de croire que le printemps et Tété représentaient deux époques absolues : la première réservée à la culture , la seconde aux profits qu'elle donne. En avril , par exemple , on semait tout et partout , les fleurs , les légumes , les choux et les melons ; en juillet et en août, on récoltait. C'est à peu près là l'idée des poètes, des enfants et des propriétaires parisiens qui rêvent au bonheur de se retirer, sur leurs vieux jours, dans quelque campagne.

Or, M. Richomme ayant semé en avril les fèves et les pois bfttifs qu*il faut semer en janvier, il n'eut ni pois ni fèves ; il eut des herbes magnifiques; ayant aussi taillé ses pommiers et ses poiriers en avril, lorsqu'ils étaient en fleurs , il en perdit un grand nombre ; enfin là où il avait semé à propos , il l'avait fait avec tant de surabondance , qu'il y eut étouffement dans la germination et par conséquent stérilité, sans parler des places où il poussa des fleurs au lieu de légumes et où il vint des tomates pour des navets attendus.

Ces contre-temps révélèrent à Richomme une vérité assez méconnue ; c'est que l'agriculture est un art des plus dif-

un HOMME ARRIVi. 139

ficilcs et dos plus compliqués. De loul temps il s'élail imaginé avec la foule qu'un morceau de terrain étant donné , on n'a, pour remplir au bout de quelques mois ses caves et ses greniers , qu'à acheter un sac de grains et à le vider sur ce terrain. Son mécontentement fut vif: sa propriété D9 lui rapporterait rien que des feuilles , à cause de l'inopportunité de ses semailles et de ses plantations; et Tannée suivante il serait obligé de prendre des vignerons , des jardiniers à son service, et de ne presque plus participer aux travaux sur lesquels il avait tant compté pour charnier les si pesantes années de la vieillesse. Ainsi Richomme n'avait pas rencontré une seule joie qui ne fût factice depuis son installation à la campagne. Il avait voulu l'aimer, y trouver une compensation aux commotions si viviflantes du commerce , et il avait été constamment trompé. Quelle déception que le jeune curé tolérant , que les voisins de campagne si agréables à lire dans les romans d'Auguste Lafontaine , que les plaisirs ||)urs et sans étude de la culture ! Quand même Richomme aurait menti à sa conscience en se disant heureux de sa nouvelle existence , il n'aurait pas caché le dépérissement de sa santé si florissante autrefois dans la rue Saint-Merri, où l'air natal du commerce souflle toujours. Il avait des heures de mélancolie qu'il cachait à sa femme y de peur de l'attrister et de lui faire partager son dégoût. Que devient ma fille? se disait-il en promenant d'une main ennuyée le râteau sur ses allées ; que fait mon gendre ? de mauvaises affaires , sans doute; et je lui avais laissé un si beau nom à continuer ! Que fait aussi , que devient Fournisseaux , mon fidèle Fournisseaux? Assis sous un ciel tout radieux des

140 LBS VENDANGES.

chaudes clartés de juin, le regard vague, triste, balancé sur ia campagne , l'oreille charmée par le doux murmure de Teau courant près de lui , Richomine répétait : Quelle belle chose que le commerce !

Une fois dans le chemin du découragement, il s'affaissa, il fut atteint de langueur*, son appétit fut inégal, son sommeil perdu , et ses idées s'assombrirent en proportion de ses ennuis. Sa fille ne l'aimait pas ; son gendre le reniait par sa conduite; ses anciens amis l'avaient déjà oublié. Madame Richomme exigea enfin qu'il consultât un médecin , tant elle fut effrayée de l'altération progressive de sa santé. Un médecin ! je suis donc un homme perdu , se dit Richomme. Encore un effort sur moi-même ! Allons à Paris faire mon testament , puis je reviendrai mourir ici !

km.

Quelle différence entre ce voyage funèbre de M. Richomme et celui qui l'avait conduit, il y a trois mois , aux FetUs- Déserts! On se souvient de son épanouissement lorsqu'il aperçut la Marne, de sa joie d'enfant à voir des murs couverts de lierre , des arbres qui semblaient lui dire en balançant leurs tâtes: Venez à nous, monsieur Richomme ! Nous vous donnerons à profusion de l'ombre et des fruits. Maintenant il se tenait caché dans un coin de la voiture, le front plissé, les mains traînantes sur ses genoux , le regard enfoncé dans sa tête soucieuse. Il rentrait dans Paris à l'heure triste du soir, quand il n'y a encore que quelques p&les réverbères allumés au milieu

d*une corde mouillée. On le descendit au bout de la rue Sainl-Martin. Puissance de la boue natale sur le Parisien ! à la première goutte d'eau (car il pleut toujours quand on arrive à Paris), Richomme se découvrit pour recevoir la rosée sur la tête. A peine fut-il entré dans la rue Saint- Marlin, qu'il se sentit déjà mieux. Joie vraie et sentie! Un Dacre couvrit de boue son pantalon. Richomme sourit et se dit : « Elle et moi nous nous connaissons ; » et son visage resplendit d'un bonheur où il entrait un peu de jalousie , en apercevant , derrière les carreaux d'un confiseur de ses amis, toute la famille à table. Le confiseur était assis au milieu de ses enfants et petits-enfants. Celui-là n'a rien à envier à personne , se dil-il. La journée a porté son gain ; il a vendu , il a commercé , il est con* tent : Dieu soit béni !

Arrivé au coin de la rue Saint - Merri , Richomme manqua de force dans les jambes : il y a tant d'électricité dans la joie ! Comment ne pas faiblir? De l'endroit où il était il distinguait tout ce qu'il y a de grandes renommées en drogueries dans Paris; le Mortier d^or entre autres I D'ailleurs ne pénétrait-il pas dans la rue Saint-Merri, corridor sacré des denrées les plus riches du monde, dans la rue Saint-Merri , parvis de sa maison du Balai d'ori Vingt fois -il s'appuya contre le mur pour ne pas fléchir. Sçs yeux s'emplirent de larmes , ses joues palpitèrent quand il vit projetée sur le pavé de la rue la clarté des lampes de son magasin. Il va, il avance, encore un eiTort ! encore un I Dieu n'a pas accordé tant de forces à l'homme. Richomme s'évanouit sur le seuil de son magasin.

142 LES YIRDAHGIS.

Quand il revint à lui, il était dans les bras de Fournisseaox , qui, de son côté , avait besoin de toute sa volonté pour ne pas tomber en défaillance.

Ce que ces deux bommes se dirent ne s'écrit pas. C'étaient des paroles confuses, mêlées , troubles , quoique accentuées par le cœur; c'étaient des signes comme ceux des sauvages , des mouvemoits sans but. Lebonheur de Riebomme éclata à la fin d'une manière où II se révéla tout entier. Un courtier en marcbandlses était entré pour demander à Fournisseaux si la maison pourrait lui céder le lendemain quarante quintaux de gomme du Sénégal.

Riebomme s'écria :

— Oui!

Il fut solennel et grand comme Lutber quand Luther dit : « Non !» à la diète de Worms.

— Peut-elle entrer avec avantage dans les compositions pharmaceutiques? demanda encore le courtier; n'est-elle pas terreuse?

— Elle est excellente , répondit Riebomme ; vous allez en juger.

Et il courut , par un instinct de divination, au fond de la boutique où était la gomme, en remplit ses deux mains , les vida dans un mortier.

Fournisseaux sentait son cœur se fondre de xoie et d'adoration contemplative.

Son maître ôta ensuite son habit, saisit un pilon de fer, et broya la gomme aflo d'en démontrer la supériorité au courtier.

Sur-le-champ l'affaire fut faite. Ainsi il n'y avait pas

une demi-heure que Richomme était de retour dans sa boutique , qu*il avait déjà conclu un marché.

Quand Tacquéreur fut parti , Richomme dit à Fournisseaux :

— Vieux, que crois-tu que j'aie pilé dans ce mortier?

— Dame! c'est de la gomme.

— C'est la goutte, la jaunisse et la mort que j'ai broyées d'un seul coup sous mon pilon. Fournisseaux ! voilà ma guérison trouvée! Voilà ma santé revenue! Maintenant allons voir ma fille! et retiens toujours ceci, Fournisseaux : Le bonheur, pour nous autres , gens de peine et de travail, ce n'est pas le changement , c'est encore le travail et la peine.

— Je m'en aoaû toiyours douté, monsieur Richomme.

Quelle sagesse modeste dans ce stupidc et admirable Fournisseaux !

Richomme était rentré sous le toit domestique à un des moments les plus propres à exercer cette activité dont il avait depuis si longtemps perdu l'usage pour le malheur de sa santé. Son gendre devait le lendemain môme répondre aux questions que lui adresseraient , dans un grand local , les électeurs réunis en assemblée préparatoire; car une dissolution avait eu lieu , et la chambre élective allait de nouveau se constituer. Quoiqu'il y fût préparé, Plcuriot subirait une pénible épreuve. Heureusement le résultat ne lui semblait pas douteux après les promesses de tant

d'électeurs dont il avail fasciné la simplicilé par le fasle de ses visites. Sa brochure achèverait d'enlralDer les opinions douteuses, s'il en restait encore. De Taveu de ses amis les plus sévères, cet écrit ne le pousserait pas seulement au banc de député ; on rêvait pour lui un poste plus élevé dans TÉlat. Quoique, dans sa position , il eût pu négliger de recourir à toute proteclioo étrangère , il pria cependant son beau-père de l'accompagner à rassemblée. Peut-être n*élait-il pas ftché de le rendre témoin de son triomphe. Quand tous les électeurs furent réunis, Fleuriot monta à la tribune en faisant doucement craquer ses bottes vernies sur le parquet. Les électeurs n'eurent pas l'air de lui tenir compte , et vraiment c'était de l'injustice, de sa chevelure bouclée , de son gilet de satin, supérieurement taillé , et de la fraîcheur de ses gants jaunes. Ils brûlaient de l'entendre parler. Leur impatience fut bientôt satisfaite. Fleuriot toucha , pour commencer, à toutes les questions de l'ordre social ; mais son abondance parut sans chaleur il semblait réciter un thème longtemps étudié , et où il avait fait entrer le plus de concessions possibles à tous les systèmes. Vous voyez que je suis ministériel en ceci , disaient ses phrases émoussées, monarchique en ceci encore radical en cela, et môme un peu carliste, si l'on y regarde de près. S'étant aperçu du pauvre effet du début de son gendre, Richomme demanda la parole, et il n'est personne qui ne fût heureux de l'accorder à l'ancien droguiste, salué , ce que nous avons omis de dire, fêté , complimenté à son entrée comme s'il eût été de retour d'un voyage autour du monde. — Je crois que mon gendre, dit Richomme, eût mieux

(jn'hom)ie arrivé. 145

fait de nous entretenir de nos intérêts commerciaux en souffrance, que de Talliance avec l'Angleterre, de la probabilité d'une invasion russe et des assassinats de don Carlos. Je suis sûr cependant que, s'il a fhonneur de vous représenter, il s'occupera beaucoup de la question des Bucres, et des améliorations à apporter à la loi des douanes.

— Fort bien ! dirent tes électeurs, à la bonne heure !

— Je rengagerai toujours à rester sur le terrain du commerce, qui est le nôtre. Pourquoi nommons-nous un député ? Pour vendre et acheter avec le plus de profil et de facilité. Passez-moi le mot , le député que nomment des électeurs commerçants n'est que leur premier commis.

— Très-vrai ! très-vrai! dirent les électeurs.

— Eh ! mon Dieu ! dit-il eu fourrant sa main dans son large gilet de cuir-laine, il y aura toujours à la chambre assez de députés qui parleront de la Pologne et du Caucase. Mon gendre ne tombera pas, je vous le garantis, dans CCS brillantes aberrations. Il a du vieux sang de droguiste dans les veines : je lui ai donné ma fille et ma maison. Ceci vous répond de sa probité.

— MonsieurFleuriot, demanda un électeur, accepterait-il une place du gouvernement ?

De son bancFleuriot répondit :

— La question me semble inopportune en matière électorale, aujourd'hui que tout député qui accepte une fonction est immédiatement soumis à une réélection.

— Mon gendre, reprit Richomme , qui , pas plus que les électeurs ne fut satisfait de la réponse de Fleuriot , mon

gendre n'a pas besoin d'emploi, puisqu*il est riche et qu'il se bornera à l'ambition de vous représenter. Sa modestie Fempêche de vous dire qu'il a des habitudes tout à fait bourgeoises, des goûts casaniers, de solides principes d'économie.

— Cependant, intervint un autre électeur, M. Fleuriot ne va jamais à pied dans Paris, et sa mise n'est pas simple comme les goûts que lui prête son honorable beau- père , H. Richomme.

— Il me semble, répliqua Fleuriot un peu ému, que Toq descend beaucoup trop avant dans ma vie privée. Mes revenus , messieurs , me permettent d'avoir des chevaux et une voiture ; je ne suis pas de ceux qui ne conçoivent la probité qu'en compagnie de la misère.

Le mouvement oratoire fut beau; mais il ne rallia pas tous les suiïrages.

— Si mon gendre va souvent en voiture, reprit Richomme , c'est que sa santé exige de l'activité dans les organes. A trente-deux ans on prend de l'embonpoint-, ceci est plus facile à voir qu'agréable à avouer. Au surplus, la dépense de deux chevaux, puisque nous causons ici entre braves gens qui s*estiment, est largement couverte par le plus grand nombre d'affaires qu'il est permis de traiter en allant en cabriolet.

— Oui ! oui ! murmurèrent les électeurs en gens convaincus par l'explication.

— Un d'entre eux , toutefois, osa encore dire :

*— Pourquoi M. Fleuriot ne s'est-il pas contenté d'exercer la droguerie dans le modeste magasin où vous , monsieur Richomme , avez fait peu à peu , avec lenteur, pa-

m HOMMB ARRIVÉ. 147

lienceetdifHcuUé, votre fortune et votre réputation? Il y a bien des dorures maintenant dans le magasin de l*ancien Balai d'Or,

D'un geste, Ricbomme empêcha son gendre de répondre.

— C*est moi , messieurs, qui ai exigé ces changements , répiiqua-t-il ^ je ne voulais pas imposer un mobilier suranné à ma fille , qui , comme toutes les jeunes femmes d'aujourd'hui , n'aime pas à se montrer dans un magasin où le gaz n'a pas remplacé l'huile, à la clarté de laquelle nous avons pourtant réalisé de si solides capitaux, et où les peintures, les dorures et les glaces ne font pas pardonner l'odeur de la cire en pain et la poussière du cacao. Consultez vos femmes et vos filles , et vous serez ensuite plus indulgents pour mon gendre.

— Où vous asseoirez- vous, si vous nous représentez à la chambre ? s'informa un électeur fort acharné à reproduire sa question.

Comme Fieuriot avait , non pas la modestie de relever d'un chef d'opinion, mais l'orgueil d'en être un, et de vouloir qu'on se dirigeât d'après lui, il fut obscur, prétentieux, inintelligible dans ses réponses. Sans son beau-père , il perdait du coup la partie.

— Où s'asseoira mon gendre, demandez- vous?

— Oui ! oui !

— 11 s'ai^eoira sur un ballot de marchandises.

— Bravo ! bravo ! crièrent les électeurs , dont la position était tournée , et qui ne s'apercevaient pas qu'un mot heureux les payait du mot précis qu'ils attendaient.

148 LES VEMDAMGBS.

— La série des questions étant épuisées, dit le président, la séance est levée. Demain on votera ; à six heures du soir le dépouillement.

» Tu seras nommé , dit tout bas Ricbomme à son gendre; sais-tu pourquoi?

— Parce que vous avez bien voulu prendre la parole pour me justifier; pour...

— Ce n'est pas cela ; c'est parce que tu es seul candidat. Ne t'avaîs-je pas dit que la disparition de renseigne te porterait malheur? Demain tu me feras l'amitié, mon gendre , de mettre des gants violets , et de venir voter à pied.

— Mais, monsieur Ricbomme...

— Je serai aussi à pied et je n'aurai pas de gants.

Il était avéré pour tout le monde , pour tous les électeurs, que, sans l'intervention de M. Ricbomme, son gendre aurait complètement échoué devant l'assemUée préparatoire des électeurs, et sa nomination ne semblait assurée que parce qu'il était, comme l'avait dit aussi M. Ricbomme, le seul candidal^sérieux. La maison se disposa à de grandes fôtes, à des diners de reconmiissance, à des bals où seraient invitées les femmes et les filles d'électeurs. Ricbomme ne trouvait pas encore trop à redire à ces projets bruyants, à cause du bonheur de se sentir renaître et vivre au milieu du mouvement qui se faisait autour de

UN BOMHB ARRIVÉ. 149

lui. Et puis, il avait une peusée cachée. Si son gendre était nommé député ^ lui alors reprenait le timon des affaires , redevenait droguiste , comme auparavant ; le Balai d'or remontait sur renseigne. Fournisseaux avait comme deviné cet espoir derrière la discrétion de son maître^ qu'il admirait plus que jamais. Ils passèrent une belle nuit ensemble, celle qui réunit le jour de l'assemblée préparatoire au jour de l'élection définitive. Profitant du trouble où flottaient les idées de Fleuriot, ils étendirent sur toutes les couleurs éclatantes du magasin une composition qui les altéra , les vieillit et leur rendit leur effet terne, insignifiant et p&le. Sous faction du procédé chimique , les dorures s*éclipsèrent ; enfin, il ne resta bientôt plus que l'enseigne du Balai d'or à reclouer au Tronton de la porte pour que la restauration fût complète. Deux antiquaires enfouis dans les catacombes d'Herculanum ne s'entendraient pas avec plus d*accord et de mystère pour lire dans les lambeaux à demi consumés d'un manuscrit , que Ricbomme et Fournisseaux pour rendre au magasin de drogueries sa physionomie de vétusté.

Ce fut pendant l'œuvre de cette nuit de bonheur que Fournisseaux, enhardi par l'égalité d'une commune joie, dit à son maître :

— Il y a beaucoup de gens qui seraient heureux de subir le sort de ces boiseries.

— Que veux*tu dire, Fournisseaux?

— Qui ne demanderaient pas mieux , je veux dire, de redevenir tels qu'ils étaient avant d'être peints et dorés.

— C'est grave, ce que tu peoses-là, Fournisseaux.

— Alors vous m'avez compris , reprit le commis en re-

gardant autour de lui, comme 8*il eût laissé tomber des paroles blessantes pour l'élat.

De peur que Tallusion ne fût pas assez transparente y il ajouta :

-* M. Fleurîot, votre gendre, ne me parait pas excessivement aimer le commerce de la droguerie. Il ne serait peut-être pas fâché de vendre le fonds, s'il en trouvait un bon prix.

— Vendre le fonds ! s'écria Richomme, vendre le fonds ! Il ne nous faudrait plus que cela pour nous achever ! Il le vendrait à quelque misérable successeur, qui effacerait dans te souvenir du quartier le passé de notre maison , connue partout , dans la province comme à Tétranger. Oh! non! il ne vendra pas le fonds!... J'ai d'autres projets.

Richomme se trahissait.

— D'autres projets ! s'écria Fournisseaux , qui , de son côté aussi, laissait trop voir qu'il avait compris Richomme. — D'autres projets ! Vous voudriez peut-être rentrer dans le commerce de drogueries , vous remettre à la tête du Baiai d'or?

— J'ai mieux que cela en tête , Fournisseaux : tu verras.

Et la nuit s'était écoulée dans ces propos délicieux échangés entre H. Richomme et Fournisseaux.

Enfin le grand jour se leva sur la vie deFleuriot. Avant la fin de ce jour précédé de tant de vœux , de tant d'espérances , il serait un représentant de la France , un des députés de Paris. Ainsi que la veille, M. Richomme l'accompagna au comité électoral, où ils virent défiler solen-

Dellement, un à un, les électeurs, qui déjà venaient jeter leur vote dans le scrutin. Que de battements de cœur n'éprouvait pas Fleuriot à ce spectacle, où se décidait en silence le fait le plus important de sa vie. Il croyait lire sur chaque visage , dans chaque trait de plume , le nom qu'il tenait tant à voir écrire sur les bulletins. Son beaupère Tencourageait, tout en se levant à chaque instant pour offrir du tabac aux électeurs ou leur demander des nouvelles de leur famille. Vers cinq heures, le scrutin fut fermé, et te dépouillement commença.

Surprise renversante ! Le président lit le premier bulletin, et il proclame le nom de M. Richomme.

— Pure fantaisie électorale, murmura Richomme; écoutons le second bulletin.

Encore le nom de H. Richomme !

— Politesse électorale, dit encore celui-ci. Fleuriot était étonné, confondu !

Troisième , quatrième bulletin , toujours M. Richomme. Jusqu'au centième bulletin le même nom sortit de Turne. Quelle singularité, disait Richomme. Rien n'égalait le profond, l'amer désappointement de son gendre.

Au bout d*une demi-heure ^ la majorité des suffrages était acquise au vieux droguiste, qui se vit complimenté et embrassé par les électeurs présents.

Enfin le président le proclama député de Paris, honneur qui le surprit autant que s'il eût été nommé empereur des Turcs, lui qui s'était donné une peine si grande pour faire élire son gendre. Fleuriot , rouge de honte , s*était esquivé.

Quand son beau-père le revit chez lui, il lui dit en lui serrant la main :

— Tu vois, mon gendre, que le commerce et l'enseigne du Balai d'or n*empéchent pas d'être nommé député. Mais rassure-toi , je n'accepte pas tant d'honneur; j'ai déjà écrit au président que je refusais. Mets-toi encore sur les rangs et tâche d'être plus heureux cette fois.

Quant à moi, je suis né droguiste, et je veux mourir droguiste. Je reprends ma maison. Approche, Fournisseaux , et écoute-moi. Dès-ce montent , tu es mon associé. Demain tu remettras l'enseigne du Balai d'or à son ancienne place, et désormais tous nos effets de commerce seront signés Richomme et Foumisseaux, droguistes^ rue Saint'Merri, au Balai d'or.

Enfin cette fois je suis arrivé. Je reste à la même place.

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