‹ Le Tartuffe. Le dépit amoureuxChapitre 1 sur 93 · Le Tartuffe. Le dépit amoureux · texte numérisé non relu

Le Tartuffe. Le dépit amoureux

Voici une comédie dont on a fait beaucoup ÔQ bruit, et qui a été longtemps persécutée ; et les gens qu'elle joue ont oien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusqu'ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins ont souffert doucement qu'on les ait repré sentes, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux; mais les hypocrites nont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes ^ens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner j et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer jpar le côté qui les a blessés, ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartufe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété ; elle est, d'un bout àl'autre, pleine d'abominations: et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu ,

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toutes les syllabes en sont impies, les gestes mêmes y sont criminels ; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche y cache des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis et à la censure de tout le monde : les corrections que j'y ai pu faire; le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue ; l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence; le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable: tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre, et tous les jours encore ils font crier en public des zélés indiscrets qui me disent des injures pieusement et me damnent par charité.

Je me soucierais fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'était l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de ieter dans leur parti ae véritables gens de Ibien dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la cLaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que le veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie, et je les conjure de tout mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.

Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que me demandait la délicat tesse de la matière; et que j'ai mis tout l'ar-

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et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de 1 hypocrite d'avec celm du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance : on le connaît d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un bout à l'autre, il ne dit cas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère dW méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien, que je lui oppose.

Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu ils ne prouvent en aucune façon, et sans doute il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mvstères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne : que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne, et, sans aller chercher si loin, que l'on a joué de notre temps des pièces saintes de M. Corneille, qui ont été l'admiration de toute la France. ,

Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégies. Celui-ci est, dans l'Etat, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres; et nous avona

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VU que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupa.rt des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices que de les exposer a la rysée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions, mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant, mais on ne veut point être ridicule.

On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Eh I pouvais-je m'en empêcher pour bien représenter le caractère d'un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire nn mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque choee dont tout le monde n'eût les oreilles rabattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? et peuton craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre; qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il ny a nulle apparence à cela; et l'on doit approuver la comédie du Tartufe, ou. condamner généralement toutes les comédies»

C'est à quoi l'on s'attache furieusement de» puis un temps : et jamais on ne s'était si foi^ déchaîné contre le théâtre. Je ne, puis pai> nier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelquesuJîs ouj l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi i autôf iii dont on prétend appuyer la

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