ACTE I, SCÈNE VI
Font de dévotion métier et marchandise,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux cHns d'yeux et d'élans affectés ;
Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune,
Par le chemin du ciel courir à leur fortune;
Qui, brûlans et prians, " demandent chaque jour.
Et prêchent la retraite au milieu de la cour;
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices.
Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment
De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment.
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère.
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère.
Et que leur passion , dont on leur sait bon gré.
Veut nous assassiner avec un fer sacré. *
De ce faux caractère on en voit trop paroître.
Mais les dévots de cœur sont aisés à connoître.
Notre siècle, mon fi'ère, en expose à nos yeux
Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux.
Regardez Ariston, regardez Périandre,
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre :
I. Brûlans et prians. On peut soutenir jusqu'à im certain point que ces deux mots , le dernier surtout , ne sont que des participes présens , et devaient par conséquent rester indéclinables ; mais le contraire fût-il , Molière aurait encore pour excuse Texemple du correct Racine , qui a dit , dans Andromaque :
Pleurante^ «près son char , voulez-vous qu'on me voie ?
a. C'est là le sublime du style de Tbalie : celui de tout le Tartuffe est pareil , et la condition du dialogue qui en dépend soutient le parallèle en beauté , en vigueur, en éclat, avec l'excellence des discours suivis de cet éloquent morceau. (M. Lbme&gxeii.)
Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu.
On ne voit point en eux ce faste insupportable ;
Et leur dévotion est humaine, est traitable.
Ils ne censurent point toutes nos actions ,
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections;
Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres-
L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,
Et leur âme est portée à juger bien d'autrui.
Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre;
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement;
Ils attachent leur haine au péché seulement.
Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême.
Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même.
Voilà mes gens; voilà comme il en faut user,
Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.
Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle :
C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle;
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui. ^
X. Aujourd'hui bien des gens regardent comme une le^n de morale cette même pièce qu'on tirouvait autrefois si scandaleuse. On peut hardiment ayancer que les discours de Cléante , dans lesquels la Tertu vraie et éclairée est opposée à la dévotion imbécile d'Orgon , sont , à quelques expressions près , le plus fort et le plus élégant sermon que nous ayons en notre langue ; et c'est peut-être ce qui révolta davantage ceux qui parlaient moins bien dans la chaire que Molière au théâtre. (Voltaire.)
^ La distinction entre la vraie piété et la fausse dévotion , si solidement établie par Cléante , est en même temps la morale de la pièce et l'apologie de l'auteur. Elle est si convaincante , que le bon Orgon n'y trouve d'autre répense que